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    Dossier biographique: Hill George Roy

    Voyage au bout de l'Arnaque - George Roy Hill, cinéaste et escroc de génie

    Jean-Philippe Costes

    George Roy Hill

    George Roy Hill

    "Délicieusement exaspérant", tel est l'oxymore qui vient à l'esprit de celui qui, au gré d'une simple rediffusion télévisée ou dans un élan de cinéphilie, songe à George Roy Hill. Le réalisateur Américain laisse, dans les gorges insondables de la mémoire collective, la saveur douce amère de la perplexité admirative et de la curiosité agacée. Nous sentons confusément qu'il nous sourit pour mieux nous posséder mais nous sommes impuissants à cerner l'origine de notre malaise. Nous devinons que son oeuvre dissimule un mystère mais périsse notre fierté, nous sommes incapables d'en administrer la preuve. Le créateur disparu s'adresse à nous, par-delà les murailles de la Mort, sans rien nous dire du secret obsédant que recèle sa vie artistique. Son étrange postérité porte l'empreinte indélébile de cette ambiguité. Parlez de George Roy Hill devant un parterre de non-initiés et vous verrez poindre, dans le regard de l'auditoire, les lueurs embarrassées du doute et de l'ignorance. Evoquez cependant L'Arnaque (The Sting) et ces mêmes quidams applaudiront comme un seul homme. Etre à la fois inconnu et familier du grand public, le paradoxe est d'envergure. Les experts du Cinéma l'expliqueront ainsi: Hill n'avait pas assez de génie pour entrer au Panthéon du Septième Art, mais il avait suffisamment de technique pour s'assurer que jamais ses récits ne sortiraient du coeur des foules; le metteur en scène avait, par ailleurs, l'entregent nécessaire pour obtenir l'appui inconditionnel de comédiens aussi populaires et intemporels que Paul Newman et Robert Redford. L'argumentaire semble convaincant. Force est néanmoins de constater qu'il ne résiste pas à l'épreuve de la critique. Les oubliettes de Hollywood sont en effet remplies de "bons faiseurs" et de longs-métrages honnêtement conçus avec l'aimable concours de grandes vedettes. En d'autres termes, la logique élitiste de l'Histoire aurait voulu que l'adaptateur du Monde selon Garp ( The World According to Garp) s'effaçât, comme bon nombre d'artisans à son image, de notre univers culturel.

    Puisque l'insaisissable George Roy Hill nous conduit d'énigme en énigme, il convient de changer notre grille d'analyse et de préférer les réflexions de fond aux commentaires formels. Quel est donc le dénominateur commun de films tels que Butch Cassidy et le Kid ( Butch Cassidy and the Sundance Kid) ou La kermesse des aigles (The Great Waldo Pepper)? Ils retracent invariablement l'itinéraire d'individus qui, de la filouterie au braquage en passant par la simple duperie, ont fait profession d'abuser leur prochain. En une phrase simple et limpide, l'incompréhensible se change peu à peu en évidence. Hill a goûté au succès mondial en accommodant le mets favori du Public: la piquante mais savoureuse Escroquerie. Le grand chef de l'Imposture a toutefois fait plus que recopier les recettes qui ont valu mille étoiles au Policier, à la Comédie, au Western et à bien d'autres genres. Il s'est distingué de ses pairs en étudiant par le menu les ingrédients de l'Arnaque , plat royal auquel il a consacré son chef-d'oeuvre absolu. Ses conclusions audacieuses justifient pleinement l'Oscar qui a couronné son voyage au bout de la tricherie: l'Arnaqueur procède exactement à la façon du Cinéaste.

    Pareille affirmation ne manquera pas de heurter l'intelligence et le sens moral du Spectateur. En quoi les méthodes d'un vulgaire truand peuvent-elles être comparées à celle d'un honorable Artiste? En tout, persiste à répondre George Roy Hill avec le merveilleux aplomb qui le caractérise. La configuration du plus célèbre opus du cinéaste nous le signifie d'emblée. "La préparation", "le leurre", "le récit", "le télégramme", "rien ne va plus", une arnaque se subdivise en des séquences analogues à celles d'un long-métrage. L'examen détaillé de ces étapes établit que ce parallèle est plus qu'une vue de l'esprit.

    George Roy Hill Set up

    L'idée originale

    Johnny Hooker (Robert Redford) et son complice, Luther Coleman (Robert Earl Jones), dérobent dix mille dollars à l'affidé d'un bookmaker nommé Doyle Lonnegan (Robert Shaw). Ce dernier, ancien coupe-jarret du quartier New-Yorkais des Five Points devenu banquier à la lame du couteau, lance ses hommes de main à la poursuite des deux voleurs qui ont osé s'en prendre à ses intérêts. Les tueurs à gage retrouvent Coleman et le défenestrent pour l'exemple. Bouleversé, Hooker se jure de faire rendre gorge au commanditaire de l'assassinat. Le jeune aigrefin ne souhaite cependant pas se risquer dans un duel à l'arme à feu qui signerait son arrêt de mort. Il veut abattre l'ennemi sur son terrain de prédilection: l'Escroquerie. L'ombre du Septième Art plane sur la périlleuse entreprise. Comme un film, une arnaque naît d'abord d'une idée originale.

    George Roy Hill - L'Arnaque 4

    Le scénario

    Johnny Hooker n'est malheureusement pas de taille pour piéger seul un adversaire à la mesure du redoutable Doyle Lonnegan. Il lui faut le soutien d'un faisan expérimenté. Le candidat idéal, pense-t-il, est Henry Gondorff (Paul Newman). L'homme, Docteur ès Enfumages de l'Université des Crimes et Délits, consent de bonne grâce à épauler le petit monte-en-l'air qui sollicite son aide. Feu Luther Coleman comptait parmi ses meilleurs amis et de surcroît, le pigeon visé par Hooker est un gibier de premier choix. Le sulfureux Maître se met donc au travail avec son improbable élève. Il imagine un stratagème intitulé "le court-circuit". Le tour de passe-passe a la lumineuse simplicité des coups de génie. Il consiste à pousser le vénal Lonnegan à miser une forte somme d'argent dans une fausse officine de paris. Si l'intrigue est bien menée, la victime perdra tout son argent sans pouvoir se venger de ses bourreaux. Hooker applaudit le scénario. Il lui faut maintenant collecter des fonds pour passer du texte à l'image.

    George Roy Hill - L'Arnaque 5

    La production

    La Pègre bruisse de rumeurs. Doyle Lonnegan serait hanté par la passion du Poker. Henry Gondorff profite de ce travers providentiel pour avancer ses pions. Il s'invite à la table de l'assassin de Luther Coleman et, feignant d'être un bookmaker aussi riche que porté sur la dive bouteille, s'engage dans une partie de cartes dont tout indique qu'il la perdra lamentablement. Son adversaire jubile et joue gros tant la victoire lui semble promise. L'arrogant personnage ignore cependant que son vis-à-vis est un prestidigitateur de haut vol et que rien, pas même les tricheries les plus éhontées, ne saurait l'empêcher de gagner. Lonnegan enrage. Il doit se délester de plusieurs milliers de dollars. Quelle aurait été sa colère s'il avait su qu'en une soirée de jeux imprudents, il avait financé une fiction destinée à le ruiner...

    George Roy Hill - L'Arnaque 3

    Le casting

    Comme toute comédie qui se respecte, l'Arnaque implique une distribution préalable des rôles. Gondorff et Hooker désignent par conséquent les acteurs qui se produiront dans leur prétendu bureau de paris. Le premier des deux intrigants patentés reprendra son personnage de bookmaker fort en gueule et faible en morale. L'aventureux Johnny jouera son bras droit. Il fera mine de planifier, par ambition, la perte de son patron. A cette fin, le requin de pacotille incitera Lonnegan à parier une très forte somme dans l'établissement de son "rival". Le banquier corrompu sera d'autant plus alléché par la proposition qu'elle lui offrira, outre l'assurance de profits gigantesques, la délectable occasion de laver l'affront que le rusé Gondorff lui a fait subir à la table de Poker. Les autres membres de l'équipe sont promptement recrutés parmi les margoulins qui prolifèrent dans le Chicago des années 1930. Un faux speaker est ainsi engagé pour commenter de fausses courses hippiques. De faux turfistes vibreront à ses fausses annonces. Avec de tels comédiens, tout paraîtra plus vrai que nature. Le tournage du film peut débuter.

    George Roy Hill - L'Arnaque 1

    La réalisation

    Gondorff orchestre son arnaque comme un réalisateur met en scène un long-métrage. Il plante le décor de l'histoire, réplique d'un repaire de parieurs qui tromperait l'oeil le plus averti. Il supervise les émissions de radio factices et tous les trucages qui lui permettront de berner sa proie. Il veille à ce que chaque élément de l'action porte l'estampille de la crédibilité. Un policier nommé Snyder (Charles Durning) pourchasse Hooker, le rançonne et remet en question la viabilité de l'escroquerie? L'argousin véreux est convoqué par Polk (Dana Elcar), faux officier du FBI qui le convainc, par son art consommé de la comédie, de mettre immédiatement un terme à ses poursuites. Diriger les acteurs pour faire croire aux spectateurs que le récit est authentique, telle est l'obsession de Gondorff. Le détrousseur aux méthodes de cinéaste est si imprégné de ce mot d'ordre qu'il l'applique au-delà de son plateau. Il fait ainsi surveiller Hooker quand ce dernier, séduit par une serveuse, menace de sortir de son rôle. Bien lui en prend: la barmaid, connue dans la Mafia sous le nom de Salino (Dimitra Arliss), est en vérité une tueuse professionnelle qu'il convient d'abattre sans pitié. Gondorff tient fermement la barre de son navire à mi-chemin du Crime et de l'Esthétique. Son défi est immense: traverser une mer de dangers pour que son arnaque au long cours arrive à bon port, conformément au carnet de route qu'il a rédigé. Chaque épisode du périple en eaux troubles se déroule néanmoins à merveille. Hooker persuade ainsi le meurtrier de son ami Coleman qu'un employé de la Western Union est à sa solde et que l'homme, acheté comme il se doit, retiendra les résultats des courses hippiques assez longtemps pour que ses complices aient le loisir de parier avant la proclamation des résultats. Sûr de sa force, Lonnegan mise sans compter mais victime d'une information savamment erronée, il perd l'intégralité de son bien. Jamais il n'aura la possibilité de le reprendre. Polk, le faux agent du FBI, procède en effet à la plus opportune des descentes de Police. Il vient appréhender Gondorff pour escroquerie en bande organisée. En laissant partir Hooker, l'officier d'opérette indique au chef des prévenus le responsable de l'arrestation de masse. Gondorff affecte la fureur et tire à blanc sur le sinistre individu qui l'a manifestement trahi. Polk feint à son tour d'abattre le tireur. Lonnegan n'a plus d'autre choix que de fuir afin d'éviter scandale et poursuites judiciaires. Le scénario du "court-circuit" s'est magistralement réalisé. Le clap de fin peut retentir.

    George Roy Hill - Clap

    Le sous-entendu

    La musique enjouée de Scott Joplin, thème musical entêtant entre tous, sous-entend néanmoins que l'on s'est joué de nous et qu'il convient de reprendre l'histoire depuis le commencement. Sur quel socle une escroquerie réussie repose-t-elle? Sur un double fond destiné à prendre le naïf au piège. Qu'y a-t-il presque toujours derrière un film de premier plan? Un arrière-plan qui véhicule un message insupportable au plus grand nombre. Que les spectateurs les plus curieux s'amusent donc à gratter le vernis des apparences et ils verront apparaître, sous leurs yeux effarés, le secret le plus saisissant que l'espiègle George Roy Hill ait dissimulé: non seulement l'Arnaqueur a une âme de Cinéaste mais de surcroît, le Cinéaste est un Arnaqueur dans l'âme.

    George Roy Hill - L'Arnaque 7

    Une brève méditation sur les mobiles des deux siamois présumés suffit à éclairer cette idée d'un abord obscur. L'Argent, la Vox populi en est convaincue, est la motivation première de l'Escroc. Nul ne songerait à le contester. Le comportement de Johnny Hooker fait néanmoins de cette croyance universelle une certitude hâtive. L'expert en filouterie dilapide en effet les biens qu'il a mal acquis avec son comparse Luther Coleman. De façon plus significative encore, il refuse la part de butin que l'incroyable machination de Gondorff devait lui rapporter. La richesse est pour lui un moyen et non, une fin en soi. Elle lui sert avant tout à être libre, à échapper au déterminisme social. En cela, le jeune délinquant s'inscrit dans la vieille tradition des truands. Il pourrait user de sa vigueur, de son courage et de son ingéniosité pour gagner honnêtement sa pitance, mais rien ne saurait l'amener à se mettre au service d'une entreprise ou de toute autre institution. Le Salariat, pense-t-il à la manière d'un lointain disciple de Marx, est l'antichambre de l'Aliénation. Quiconque a étudié les moeurs singulières du Septième Art sait que cette vision contestataire est sensiblement analogue à celle du Cinéaste. Ce dernier, Romantique imprégné de l'héritage culturel de la Rome Antique, associe également le Travail au Tripalium Latin. Il voit dans cette activité un instrument de torture, une atteinte injustifiable à son libre arbitre. Guidé par cette conviction, l'Artiste agit selon des codes en tous points différents de ceux qui prévalent dans le système économique. Il produit peu quand le commun des besogneux s'épuise à la tâche, il prend le temps d'observer et de comprendre le Monde quand ses congénères, soumis à la dictature du Rendement, ne cessent de courir après le Chronomètre. La fortune, pour cet insoumis parmi les insoumis, ne peut en conséquence être la cause de l'engagement individuel. C'est un accessoire qui s'utilise pour accéder au principal. Une formule d'Orson Welles illustre parfaitement cette hiérarchie des valeurs: "On ne travaille que pour pouvoir travailler". En d'autres termes, le metteur en scène ne tourne pas seulement dans la perspective prosaïque de remplir son compte en banque. Il oeuvre aussi dans l'espoir d'acquérir le rayonnement financier qui lui permettra de monter de nouveaux projets. Cette éthique transcendante justifie objectivement le parallèle que George Roy Hill a dressé discrètement dans son film. Le Cinéaste et l'Arnaqueur ont bien en commun une passion dévorante pour la Liberté. Ils consacrent tout deux leur talent à l'édification d'une vie plus grande que la Vie, où la laideur de la Nécessité s'inclinerait humblement devant la splendeur de la Volonté.

    La triste Réalité secourue par les joies de la Fiction, la proposition est instructive à plus d'un titre. Qu'est-ce qu'un escroc, par-delà les fastes oniriques de l'Imagerie? Les esprits triviaux répondront sans ambages qu'il s'agit d'un "minable". Les âmes plus sophistiquées paraphraseront Arthur Miller et verront dans le délinquant un "désaxé", c'est-à-dire, un être inadapté au fonctionnement de la Société. Johnny Hooker et Henry Gondorff légitiment l'emploi des deux formules. Le premier n'est en effet qu'une petite frappe des bas-fonds de l'Illinois, qui passe la majeure partie de son existence chaotique à fuir les forces de l'ordre. Le second est également un animal traqué. Il vit aux crochets d'une tenancière de bordel et trompe son ennui accablant dans les vapeurs euphorisantes de l'alcool. Ce portrait glacial, n'en déplaise au glamour des revues sur papier glacé, rappelle avec insistance celui du Cinéaste. Malgré la déification dont il est fréquemment l'objet, ce dernier n'est ainsi qu'un simple mortel. Ivresse, luxure, autoritarisme et coups d'éclats en tous genres, ses turpitudes sont tout aussi nombreuses et consternantes que celles de ses admirateurs. En dehors des plateaux, il n'est que l'ombre du géant qu'il prétend être. L'essentiel est dans les trois premiers mots de cette phrase assassine et néanmoins corroborée par moult potins, récits et biographies: à l'instar de l'Arnaqueur, le Metteur en scène n'existe qu'à travers son oeuvre. Telle est la raison pour laquelle ce chercheur d'Art et ses semblables s'accrochent à leur activité comme le naufragé s'agrippe à sa bouée. Elle seule leur permet de surnager dans l'océan de médiocrité qu'est la condition humaine. Elle seule les autorise à se prendre pour des Rois, eux dont Joseph Mankiewicz a dit, dans La Comtesse aux pieds nus (The Barefoot Contessa), qu'ils n'étaient au fond que "de pauvres gens déguisés". Là encore, la proximité entre Cinéma et Criminalité est frappante. L'un et l'autre sont des univers clos dans lesquels on ne pénètre qu'avec l'appui d'un parrain. L'un est peuplé de "Maîtres" tandis que l'autre est habité par des "Caïds" qui, à l'image de Henry Gondorff, se plaisent à se faire appeler "les Princes de la Faisande". Narcissisme et Aristocratisme, proclame ironiquement George Roy Hill, sont les mamelles auxquelles se nourrissent goulûment l'Escroc et le Réalisateur. C'est ainsi que ces jumeaux ignorés grandissent et oublient leur petitesse.

    George Roy Hill - L'Arnaque 2

    Blaise Pascal apparaît en filigrane de cette philosophie de la sublimation:on use du Divertissement pour détourner l'attention des vicissitudes du Réel. Le film du judicieux Hill opère ici une jonction décisive. Arnaque et Comédie consistent toutes deux à jouer avec la vérité de la Vie. Le Ludisme constitue ainsi le fondement de l'Art dramatique. Le Cinéaste demande à l'Acteur de feindre des sentiments pour traduire sa pensée, ses désirs, sa vision de l'Existence. Il l'amène à se conduire comme dans un rêve pour que se réalise l'histoire qu'il a imaginée. L'Escroc procède de façon identique. Il se fait passer pour quelqu'un d'autre, seul ou avec une troupe de complices, pour atteindre l'objectif qu'il s'est fixé. Peu importe que ce but relève de la quête du plaisir, de la volonté de puissance ou de la recherche du frisson qui accompagne toujours la transgression de la Norme. L'essentiel est de jouer à inventer de nouveaux mondes à l'intérieur du Monde.

    Ces dernières considérations nous renvoient à la cosmogonie de Platon ou encore, à celle des Gnostiques. Arnaqueur et Cinéaste sont desDémiurges qui bâtissent des microcosmes de toutes pièces. Ils escroquent et filment pour accéder au divin statut de Créateurs. Leur Art est cependant irréductible au désir terre à terre de tutoyer les sommets. Plus qu'un écho dérisoire de la vanité de Nemrod, le tyran de Babel qui prétendait toucher Dieu du bout de sa flèche, il s'inscrit dans le projet cathartique d'Aristote: satisfaire, grâce aux artifices de la Scène, les passions que l'on ne peut assouvir dans la Réalité. Le Cinéma est le fils naturel de cette tradition théâtrale. La vie tourmentée de Johnny Hooker nous enseigne que l'Arnaque est elle aussi l'héritière de ce purgatif du Coeur. Le petit malfaiteur de la ville de Joliet est ainsi dans l'incapacité de s'en prendre directement à Doyle Lonnegan, le grand ponte de la Mafia de Chicago. Que fait-il donc pour venger la mort de Luther Coleman, son ami et mentor? Il met au point une vaste imposture pour abattre son inaccessible ennemi. Autrement dit, il puise à la source de la Fiction pour étancher la soif de revanche que la hiérarchie sociale lui interdit d'apaiser.

    Le soin avec lequel ce personnage emblématique effectue sa besogne apporte la touche finale à la démonstration subliminale de George Roy Hill: malgré la laideur de son profil, le Truand est un authentique Esthète. Il exploite les ressources prophétiques de son imagination pour atteindre le Beau. Il mobilise l'intégralité de ses moyens techniques pour accomplir le geste parfait. La formidable supercherie de Gondorff et de ses complices en est la parfaite illustration. Elle constitue un sommet dans les disciplines vertigineuses du Scénario, du Décor et de la Comédie. Elle s'apparente, à tous points de vue, à un chef-d'oeuvre du Septième Art. Le projecteur peut s'éteindre, la lumière a été faite. Cinéma et Canaillerie ne font qu'un. Suprême ironie du sort, c'est en susurrant ces propos compromettants pour lui-même et pour ses pairs que George Roy Hill a obtenu la consécration. S'il n'était pas le plus doué des metteurs en scène, l'auteur de L'Arnaque fut assurément le plus génial escroc de sa génération.

    George Roy Hill - L'Arnaque 6

    Date de création:2014-10-30 | Date de modification:2014-10-30
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