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    Dossier biographique: Soderbergh Steven

    Un mauvais film de plus - Steven Soderbergh, Isaac Newton et l'impossible élévation de l'Etre humain

    Jean-Philippe Costes

    Steven Soderbergh

     

    Un jour, Isaac Newton lança une pomme en l'air.

    Le fruit retomba lourdement sur la terre.

    Le scientifique en fut ravi.

    Il venait de découvrir la loi de l'attraction universelle.

    C'était le couronnement de sa brillante carrière de chercheur.

     

    A priori, Steven Soderbergh avait toutes les raisons d'être heureux de son sort. Il a eu la satisfaction d'aborder les sujets les plus variés, d'un bout à l'autre de son gratifiant parcours de Maître de l'Image. Il a connu la joie de diriger bon nombre de dieux et de déesses de Hollywood. Il a eu le bonheur d'être salué conjointement par le Public et la Critique. La Nature lui a conféré le privilège d'exceller à la fois dans l'écriture scénaristique, la mise en scène, la photographie, le montage et la production. En lui permettant d'obtenir la Palme d'or du Festival de Cannes pour Sexe, mensonge et vidéo (Sex, Lies and Videotapes) mais aussi, l'Oscar du meilleur réalisateur pour Traffic, le Destin lui a enfin fait l'honneur d'inscrire son nom dans les anthologies du Grand Ecran[1]. Voici pourtant le langage stupéfiant que le prodige américain tint à la Presse au printemps 2013, alors que sortait dans les salles son long-métrage intitulé Effets secondaires (Side Effects): "J'ai besoin de changement. Je vais me tenir à l'écart. Si j'arrête définitivement le Cinéma, cela m'ira très bien". Quiconque lit ces lignes empreintes de désinvolture ne peut qu'être saisi d'une vive exaspération. Comment peut-on traiter avec un souverain mépris l'art qui vous a fait roi? Un enfant gâté qui casse ses jouets au gré d'un caprice offre déjà un spectacle pathétique. En des temps marqués par la crise économique et la souffrance sociale, une diva qui se lasse de son "pénible quotidien" relève de la pure obscénité. C'est un outrage aux légions de démunis qui ferrailleraient jusqu'à la mort pour mener, ne serait-ce qu'un instant, la vie fastueuse des seigneurs de Los Angeles. En apparence, les fidèles spectateurs de la comédie mondaine se montreront moins sévères. Leur jugement désabusé résonnera cependant comme la pire des condamnations aux ouïes les plus fines: le discours dérisoire prononcé par l'auteur de Schizopolis ou encore, de King of the Hill, ne sera jamais qu'un mauvais film de plus dans la trop longue histoire des sales garnements de Hollywood.

    Ne prêter aux riches que des sentiments sans intérêt, néanmoins, serait aussi outrancier que le comportement de certaines vedettes. Bien qu'il soit perçu comme un surhomme, l'Artiste est chaque jour confronté à la médiocrité. Il n'est qu'un simple mortel, en dépit des applaudissements frénétiques et des folles spéculations du commun des vivants. Rien de ce qui est bassement humain ne lui est étranger. Les sceptiques s'en convaincront en lisant entre les lignes des reportages et des entretiens glamours sur papier glacé. Les étoiles hollywoodiennes ont beau briller de mille feux, leur univers n'est souvent que froideur, éloignement et obscurité. Est-ce à dire que la vox populi est dans son tort quand elle affirme, avec sa trivialité coutumière, qu'un être à l'image de Steven Soderbergh a forcément "tout pour être heureux"? Une chose est certaine: puisqu'il est faillible, le créateur est fondé à s'ouvrir de ses failles. Il a le droit de se dire mécontent de son travail, au même titre que n'importe quel travailleur. Sa colère peut d'ailleurs se révéler salutaire. En l'incitant à remettre l'ouvrage sur le métier, elle le pousse en effet à progresser dans sa discipline de prédilection.

    Cette double mise au point paraît convaincante et pourtant, elle ne clarifie guère les déclarations nébuleuses de Steven Soderbergh. Le désarroi du talentueux metteur en scène est plus qu'un moment d'égarement. Il ne s'inscrit pas davantage dans une dynamique positive de remise en question professionnelle. Il prélude à une cessation durable de toute activité artistique. Les mots enfiévrés qu'utilisa le mentor de George Clooney pour justifier son retrait prématuré, sous les regards incrédules des journalistes qui l'interrogeaient, ne laissent que peu de doutes à ce sujet: "Je n'ai pas le choix. C'est quelque chose que je dois faire pour me maintenir en vie". Quelle est donc l'origine de cette détresse aussi brutale que mortifère? Sa victime aurait-elle découvert un funeste secret, au fil de sa brève mais intense épopée au royaume du Cinéma? Comme Soderbergh fait manifestement corps avec son oeuvre, pour le meilleur et pour le pire, sonder ses films semble être le plus sûr moyen d'élucider le mystère qui hante son âme.

    Sexe, mensonges et vidéo (Sex, Lies and Videotapes)

    Sexe, mensonges et vidéo (Sex, Lies and Videotapes)

    Les productions du plus désenchanté des cinéastes hollywoodiens sont, de prime abord, d'une diversité incompatible avec l'identification d'invariants thématiques. Néanmoins, ces longs-métrages bouillonnants d'inventivité ont tous un point commun qui nous renvoie étrangement au malaise psychologique de leur auteur: ils sont peuplés d'insatisfaits chroniques. Contagion ouvre une fenêtre édifiante sur cette frustration épidémique. Ce thriller médical, écrit à l'encre noire de Camus et de Giono, débute sur une péripétie d'un abord inoffensif: Beth Ernhoff (Gwyneth Paltrow) rentre paisiblement d'un voyage d'affaires à Hong-Kong. La citoyenne américaine ignore toutefois qu'elle a contracté un virus redoutable durant son séjour en Asie. Son mal, inconnu des scientifiques, ne tarde pas à l'emporter. Il se répand dans sa famille, dans son quartier, dans sa ville, dans son Etat puis, dans l'ensemble de son pays. Le monde entier est bientôt ravagé par la pandémie. Hommes, femmes, enfants et vieillards sont terrassés sans distinction aucune. Ils endurent un supplice indescriptible et subissent l'humiliation absolue d'achever leur existence à la manière des pestiférés du Moyen Age [2]. Pour Steven Soderbergh, ces outrages en série administrent une piqûre de rappel à ceux qui se croient vaccinés contre le malheur. Ils opposent un démenti formel aux euphoriques perpétuels que Pascal Bruckner brocarda dans son Essai sur le devoir de bonheur: "humaine condition" rime avec "insatisfaction" parce qu'elle est marquée au fer rouge de la vulnérabilité . Le danger est partout et menace constamment notre vie. Loin d'être exclusivement sanitaire, il peut par exemple émaner de n'importe quel individu séduit par les charmes diaboliques de la criminalité. Wilson (Terence Stamp), l'apprend à ses dépens dans L'Anglais (The Limey). Sa fille, Jennifer, semble à l'abri du pire. Elle mène grand train dans la somptueuse villa de Terry Valentine (Peter Fonda), un des producteurs de musique les plus en vue de Los Angeles. La jeune femme finit pourtant par être assassinée par son concubin. Ce dernier, baron de la drogue déguisé en notable irréprochable, n'entendait pas que sa compagne intègre dénonçât son trafic à la police. Soderbergh paraît vainement sacrifier son art aux invraisemblances coutumières du Cinéma en relatant ce drame improbable. Rien n'est cependant plus faux. Le réalisateur se borne à montrer le réel au Spectateur en revisitant une célèbre maxime de Thomas Hobbes: l'Homme est un agneau à la merci du premier loup. Le profil de Wilson aggrave subtilement la sentence. Celui que l'on surnomme "l'Anglais" est ainsi un récidiviste du braquage doublé d'un maître dans l'art de passer ses ennemis par les armes. Le fait que sa dangerosité notoire ne dissuade pas les prédateurs constitue la plus sévère mise en garde qui puisse être lancée au commun. Même un bandit de grand chemin est exposé au grand banditisme.

    Notre sort demeurerait néanmoins supportable si, à la faiblesse physique qui nous écrase, ne s'ajoutait le fardeau accablant de la précarité sociale. Steven Soderbergh prend acte de ce surcroît de misère dans Bubble. Le film, production dépouillée aux antipodes des blockbusters hollywoodiens, s'apparente à une chronique du dénuement ordinaire. Ses protagonistes, Martha, Kyle et Rose (Debbie Doebereiner, Dustin Ashley et Misty Wilkins), sont de petites gens voués à de petits emplois dans de petites usines perdues dans de petites provinces de l'immense Amérique. Serge Gainsbourg dirait d'eux qu'ils sont, comme les poinçonneurs des Lilas, "des gars qu'on croise et qu'on ne regarde pas". Leur itinéraire n'a manifestement rien pour susciter l'intérêt tant il n'est rempli que de vide. Au-delà des conversations creuses, des besognes abêtissantes et des maigres loisirs, une question subliminale nous rapproche cependant de leur indigence repoussante. Chaque séquence du récit la rend plus obsédante: pour quelle raison Soderbergh, metteur en scène sophistiqué s'il en est, se prend-il de passion pour ces vies qui ne sont que survie? Kyle, Rose et Martha nous apportent la réponse en se débattant dans la fourmilière inhumaine qui les engloutit peu à peu. Etre dépourvu de compte en banque et de couverture sociale, cumuler les postes à temps partiel et craindre sans cesse le licenciement n'est pas l'exception dans le monde prétendument développé du XXIè siècle. C'est encore et toujours la règle pour des millions de laissés-pour-compte de la croissance économique. Les masses aveuglées par la démagogie médiatique et par la fortune des élites peuvent fermer les yeux sur ce spectacle navrant, Bubble leur écarte les paupières sans ménagement. Il y a infiniment plus de sans-grade que d'officiers au sein de l'armée immuable qu'est le corps social.

    Contagion

    Contagion

    Cette grande illusion hiérarchique, qui donne aux citoyens de base le sentiment d'être puissants alors qu'ils appartiennent au vaste contingent des précaires, se retrouve au coeur du singulier Solaris. Le long-métrage n'est en effet rien d'autre qu'une nouvelle dénonciation de nos faux-semblants de classes. Ses moyens sont différents mais ses fins sont inchangées. Tandis que Bubble faisait assaut de réalisme pour casser la fiction sociale, ce remake d'une oeuvre languissante de Tarkovski prend ainsi les libertés narratives de l'Anticipation pour nous ramener à la réalité [3]. Qui est Chris Kelvin, le héros du fascinant exercice de style que nous propose Steven Soderbergh? C'est un individu apparemment enviable à tous égards. Non content d'avoir la plastique avantageuse de George Clooney, il exerce l'honorable profession de psychologue et réside dans un bel appartement situé au coeur d'une métropole futuriste des Etats-Unis. Un comédien régulièrement filmé de dos, des décors froids, d'éprouvants silences et une photographie en clair-obscur nous indiquent cependant que le brillant quadragénaire, collaborateur occasionnel de la NASA, ne vit nullement dans la félicité. Son destin a basculé avec la mort de sa femme Rheya (Natascha McElhone). Depuis ce jour funeste, il s'enfonce lentement mais sûrement dans un horrible désert affectif. Il n'est plus qu'une ombre dans la caverne platonicienne de la réussite personnelle. L'image, saisissante, nous sort du cas particulier pour nous faire entrer dans l'universel. Il suffit qu'un seul être manque à l'Humain pour que tout soit dépeuplé. Jamais la multitude urbaine et la prospérité financière n'effaceront la sagesse tragique de Lamartine: la vérité des terriens est la solitude, fille maudite de notre insoutenable fragilité.

    Solaris est l'histoire d'une perdition. Il ne s'agit aucunement d'un cas isolé. En tant qu'insatisfait, l'Homme selon Soderbergh vit essentiellement dans l'errance morale. Les musiques qui accompagnent sa déréliction le laissent entendre avec subtilité. Aériennes et lancinantes, elles murmurent à l'oreille de l'auditeur que notre univers est un chaos ouvert à tous les aléas. Traffic illustre ce cantique mélancolique de l'égarement généralisé. A ceux qui voient en l'ordre établi un repère fiable, le film choral composé par le librettiste hollywoodien Stephen Gaghan oppose ainsi l'assourdissante réalité des faits: nous évoluons constamment dans le vacarme du non-droit. Le trio que forment Javier Rodriguez, Montel Gordon et Robert Wakefield déchiffre pour nous cette partition si discordante qu'elle nous semble sibylline à la première écoute. Que constatent ces solistes réunis malgré eux par la lutte antidrogue? L'officier mexicain que joue Benicio Del Toro se débat dans un pays gangrené par la violence et la corruption des cartels. L'agent californien que campe Don Cheadle regarde, impuissant, des dealers de grande envergure se prélasser dans un luxe insolent. Le juge interprété par Michael Douglas apprend, avec effroi et sidération, qu'un adolescent américain sur quatre consomme ou a déjà consommé des stupéfiants. Ce tour d'horizon en trois étapes est bref et néanmoins suffisant pour nous éclairer. Il nous informe qu'une part importante de notre malaise existentiel prend racine dans les jungles, sombres et sauvages, que sont restés nos Etats prétendument policés.

    Erin Brockovich (Julia Roberts) jette une passerelle entre d'une part, l'insécurité juridique qui continue de miner les communautés développées et d'autre part, l'insécurité judiciaire qui peut affecter chacun d'entre nous. Cette mère célibataire est aussi méritante que travailleuse et pourtant, elle éprouve les pires difficultés à subvenir aux besoins de ses trois enfants. Les portes des employeurs lui sont désespérément fermées en dépit de ses efforts héroïques. Aux yeux de la Société, elle n'est rien ni personne. L'ancienne reine de beauté n'a dès lors aucune chance d'obtenir des dommages et intérêts du respectable chirurgien qui, comble de malheur, l'a blessée au cou en percutant sa voiture. Un jury croit plus volontiers les riches que les pauvres. Le droit du plus fort est toujours le meilleur au temps de la post-modernité. L'infortunée Mademoiselle Brockovich le vérifie à grande échelle quand, engagée comme stagiaire par l'avocat Ed Masry (Albert Finney), elle se penche par hasard sur le dossier Pacific Gas and Electricity. Ce pilier de l'industrie énergétique américaine possède de nombreuses centrales thermiques. L'une d'entre elles a empoisonné la nappe phréatique d'un village de Californie. Les cas de cancer se comptent par centaines autour de l'usine défaillante. La PGE reconnaît-elle pour autant sa culpabilité? Est-elle contrainte par quelque tribunal à verser des indemnités? La puissante compagnie poursuit ses activités en toute impunité. Comme ses victimes appartiennent à des milieux modestes, elle use de ses moyens financiers considérables pour dissimuler ses torts. Sa tactique est ignoble. Elle est néanmoins logique au regard de l'Histoire des hommes. L'injustice est l'héritière tristement légitime d'un monde qui, malgré des siècles de promesses démocratiques, continue de se livrer aux tromperies de l'arbitraire.

    L'Anglais (The Limey) 

    L'Anglais (The Limey)

    Steven Soderbergh s'appuie sur cette conclusion pour élever sa réflexion désabusée jusqu'aux sommets vertigineux de la Politique. Le fruit de cette transhumance intellectuelle est Che, biographie en deux volumes d'Ernesto Guevara de la Serna (Benicio Del Toro). Retracer l'itinéraire du Christ rouge de Cuba peut sembler incongru de la part d'un cinéaste américain[4]. L'entreprise est cependant cohérente pour quiconque s'interroge sur les causes premières de l'insatisfaction humaine. Tout l'engagement du plus célèbre révolutionnaire du XXè siècle s'articule en effet autour de ce problème fondamental. Le petit bourgeois de Buenos Aires dont nous voyons grandir la colère, à partir du milieu des années 1950, ne fait pas profession de guérillero par simple goût de l'aventure et des sensations fortes. Il s'insurge parce que, de sa rencontre avec Fidel Castro (Demian Bichir) à Mexico au maquis de la Sierra Maestra, il s'aperçoit que ses frères d'Amérique Latine sont exploités et violentés par des dictateurs à la botte de Washington. Il combat parce qu'il prend conscience que d'innombrables petites gens des Caraïbes et d'ailleurs n'ont jamais consulté un docteur, croupissent dans une pauvreté crasse et sont privés d'espérance par de gros propriétaires fonciers qui les maintiennent dans la servitude avec l'aide de l'Armée. Le fait que Guevara apparaisse comme un médecin au chevet de peuplades indigentes, avant de devenir le chef rebelle que chacun connaît, complète habilement le diagnostic de Soderbergh: les humains sont des animaux malades de l'oppression.

    Cette peste est d'autant plus préoccupante, ajoute l'auteur de The Informant, qu'elle n'incube pas seulement dans le sein de la Politique. Elle prolifère également dans l'Economie. Les paysans asservis et démunis de Che suggéraient déjà cette extension du domaine de la misère commune. Magic Mike la souligne dès la phase d'exposition de son intrigue. Le personnage qui donne son titre au film (Channing Tatum) et Adam (Alex Pettyfer), son jeune camarade, ne vivent certes pas sous la coupe de quelque potentat de république bananière. Ils sont citoyens américains et jouissent de toutes les libertés qui se rattachent à cette dignité. Pourtant, leur situation est moins enviable que ne le laissent présager les chauds paysages de leur Floride natale. Les deux compères se trouvent ainsi dans l'incapacité totale de déterminer souverainement leur destin. Mike rêve de fonder une entreprise de meubles customisés mais en dépit de ses démarches répétées, il ne parvient pas à obtenir le prêt nécessaire à la réalisation de son projet. Les banques estiment qu'il ne possède pas assez d'argent pour être un client fiable et rentable. Elles dressent autour de lui un mur d'argent infranchissable. Adam subit un emprisonnement analogue. Enfermé dans sa condition de travailleur corvéable à merci, il doit multiplier les besognes ingrates pour subsister. Faire acte de candidature à des postes plus gratifiants est voué à l'échec. Il n'est nulle proposition intéressante, sur le marché de l'emploi, pour un garçon sans diplôme de dix-neuf ans. Tout est là: depuis qu'il a découvert les échanges et plus encore, depuis qu'il a fait allégeance au Capitalisme, l'Homme est soumis à la dictature de l'Offre et de la Demande.

    Des forces diaboliquement invisibles qui promettent de nous retenir à jamais au ras du sol, l'apocalypse selon Soderbergh réaffirme sa prophétie inquiétante. L'ecce homo du réalisateur serait toutefois incomplet s'il ne tenait compte d'une croix qui contribue notablement au calvaire de l'Humanité: la claustration normative. La Terre est ainsi une forêt de lois dans laquelle l'Individu recherche péniblement les lumières de la Liberté. Les plus contraignantes et les plus redoutables de ces règles n'émanent pas toujours des gouvernements et des parlements. Elles sont fixées par le corps social au nom de la Morale. Ma vie avec Liberace (Behind the Candelabra) le montre avec un humour nimbé de cruauté. Le héros de ce film très symboliquement censuré par les distributeurs américains est un personnage authentique, un pianiste vedette de Las Vegas qui se signala autant par sa virtuosité que par son excentricité. Aussitôt qu'il voit cet homosexuel exubérant, sa coiffure improbable et ses costumes hauts en couleur, le Spectateur est pris d'un rire inextinguible. Il se croit téléporté dans La cage aux folles d'Edouard Molinaro. C'est toutefois un sentiment des plus tragiques qui remonte à la surface de ces profondeurs comiques. Walter Liberace et Scott Thorson (Michael Douglas et Matt Damon), son jeune compagnon efféminé, sont en effet si éloignés de la Norme qu'ils sont condamnés à l'exclusion sociale. Ces inadaptés n'ont d'autre horizon que de vivre en reclus dans leur palais, réplique rococo et kitsch du Xanadu de Citizen Kane. Telles sont "les bonnes moeurs", nous susurre Soderbergh en sondant le confinement pathétique de ses personnages. Elles s'apparentent à des prisons dont les barreaux, bien qu'imperceptibles, sont à l'épreuve de l'évasion.

    Bubble

    Bubble

    Ann et John Millaney (Andie MacDowell et Peter Gallagher) apportent la caution des gens ordinaires à cette idée subversive. Le couple archétypique de Sexe, mensonge et vidéo s'est conformé à tous les usages de la Société. Un mariage dans les règles, une résidence bourgeoise, un homme au travail et une femme au foyer, aucune ligne ne manque à son brevet de respectabilité. En épousant le modèle dominant, les Millaney ont cependant divorcé avec le bonheur. Madame s'ennuie à mourir. Monsieur trompe sa frustration dans le lit de Cynthia (Laura San Giacomo), sa belle-soeur extravertie. Comment pourrait-il en être autrement? Nul ne convoite ce qu'il possède déjà. La musique trop classique de la vie à deux est conçue pour se changer en requiem du désir. Cet opéra dissonant complète la complainte de Liberace: la Norme conjugale n'est au fond qu'un boulet de plus au pied de l'Etre humain.

    En peignant ses contemporains comme autant de clones de Prométhée enchaîné, Steven Soderbergh semble achever son tableau synoptique de l'insatisfaction générale. Néanmoins, une touche manque encore à cette oeuvre de grande envergure. L'artiste l'ajoute en faisant passer son analyse du conformisme de l'éthique au socio-économique. Jack Foley (George Clooney) est l'une des incarnations les plus marquantes de ce glissement intellectuel. Le sémillant voleur de Hors d'atteinte (Out of Sight) ne braque pas ses concitoyens fortunés pour satisfaire un féroce appétit d'espèces sonnantes et trébuchantes. Les mots qu'il prononce en refusant une offre d'emploi misérable, au début de sa chevauchée criminelle, dévoilent sans détour ses véritables mobiles: "Neuf heures / dix-huit heures, ce n'est pas pour moi". L'Arsène Lupin américain est ainsi un esprit libre avant d'être un truand. Sa cible prioritaire n'est pas tant le Droit pénal qu'une loi non écrite, aux termes de laquelle chacun d'entre nous doit s'enfermer quotidiennement dans un bureau ou une usine afin de gagner sa pitance. Le conflit permanent qui oppose Foley aux autorités est dès lors bien davantage que l'un de ces jeux du chat et de la souris, divertissants mais banals, qui ravissent les journaux et alimentent à peu de frais le Cinéma commercial. C'est un pied de nez à la Norme, qui clame haut et fort ce que beaucoup doivent penser tout bas pour éviter la réprobation de la Société: le Travail n'affranchit pas, il contribue à l'aliénation de l'Humanité.

    Kafka (Jeremy Irons) ne dément pas cette philippique marxisante, véritable provocation au pays du "Big Business". Au contraire, il la développe et l'approfondit. Ce proche cousin de Joseph K. est il est vrai plus qualifié que quiconque pour s'autoriser pareille audace. Coincé dans un glacial microcosme à la croisée de Karl Freund, de Friedrich Murnau et d'Orson Welles, le malheureux clerc de notaire incarne en effet l'Homme tel que Terry Gilliam l'a cauchemardé dans Brazil[5]. Il n'est que le maillon terne et anonyme d'une chaîne sans âme, dont la seule perspective est d'assurer la bonne rotation des rouages de la collectivité. Hors de son étude austère et soporifique jusqu'à l'absurde, Kafka n'a point de salut. Il n'a aucune vie sociale et n'est rien pour personne. Il ne vit que dans le but de remplir son office administratif. Le spectacle de sa lente déshumanisation devrait nous laisser de marbre tant il apparaît contre-nature. C'est néanmoins le caractère outrageusement artificiel de cette métamorphose qui heurte le Spectateur et lui tend un miroir sans pitié. Dans les temps modernes, ère du vide jadis annoncée par Chaplin, l'Individu n'a pas un travail. Il est son emploi, fût-il condamné par cette identification à perdre toute dignité.

    Traffic

    Traffic

    Ces vies invariablement pétrifiées pourraient emmurer l'oeuvre de Steven Soderbergh dans un immobilisme et une torpeur mortifères. Il n'en est cependant rien. Le cinéaste américain est en effet un physicien de l'âme humaine. Il sait que l'inertie nous est foncièrement insupportable et nous pousse naturellement à réagir. Cette révolte qui entend contrer les pesanteurs du monde en exaltant l'élévation est perceptible de Sexe, mensonge et vidéo à Ma vie avec Liberace. Elle dynamise les récits et projette soudain, sur l'écran assombri par le désarroi, la lumière éclatante du courage et de la foi en l'avenir. Comment l'Homme espère-t-il transcender sa médiocre condition? En se faisant démiurge, répond Kafka avec un enthousiasme déconcertant. Le clerc au quotidien obscur était a priori voué à se consumer piteusement dans l'ennui de son bureau exigu. C'est pourtant lui qui montre le chemin de l'optimisme dans la filmographie désenchantée de Soderbergh. Au mépris des forces sociales qui voudraient l'enfermer dans l'insignifiance, le modeste employé cherche ainsi l'évasion dans la Littérature. Il écrit maintes histoires où tout est possible, même le plus improbable, pour tenter de réécrire une Histoire humaine où rien n'est envisageable excepté le déterminisme et l'asservissement. Si notre univers nous laisse insatisfaits, croit fermement ce réaliste converti à l'idéalisme, nous avons le pouvoir de le recréer à notre image. L'Art fait de nous des dieux.

    Magic Mike fait sien ce credo iconoclaste. Il pousse même la dialectique sacrilège de Kafka jusqu'à son terme puisqu'en cherchant la sortie de son marasme existentiel, il entre dans un cabaret pour prononcer des voeux de strip-teaseur professionnel. L'Amérique puritaine s'émeut de ses créations hérétiques. L'apollon persévère néanmoins dans l'apostasie pour son plus grand bonheur. Ses péchés ne cessent en effet d'augmenter ses capitaux. L'ancien entrepreneur qui se languissait du soutien des banques, comme d'aucuns attendent vainement Godot, est passé du purgatoire du labeur subi à l'éden du travail choisi. Sa navrante réalité a fait place à un rêve fellinien peuplé de femmes voluptueuses et de bacchanales endiablées. Le Spectacle, miracle païen, a mis sa vie en conformité avec ses aspirations.

    Nous pouvons toutefois être auteurs de notre destin sans faire profession d'artistes. Il nous suffit de suivre notre logique, sans nous préoccuper des comportements dominants et des valeurs préétablies. Steven Soderbergh intègre lucidement cette remarque à sa méditation, en dépit des tropismes qui pèsent sur son âme de metteur en scène. L'Anglais est emblématique de cette ouverture d'esprit. Que fait ainsi Wilson lorsqu'il apprend que sa fille a été assassinée? Alors que la Société lui conseille de s'en remettre à la Justice, l'ombrageux personnage opte pour la Vengeance. "Qu'est-ce que je dois faire?" se demande-t-il dans un langage aussi brutal que son caractère. "M'asseoir dans un fauteuil et regarder la télévision?" Le père enragé quitte les îles britanniques pour Los Angeles. Il veut que la Mort frappe instamment le meurtrier de sa progéniture. Terry Valentine, le blanchisseur d'argent sale aux mains tâchées de sang, perçoit l'odeur putride de son décès imminent. Il tremble, dans sa villa, à l'idée que son forfait sera puni sans pitié. Son bourreau peut se réjouir à la barbe des légalistes. La plaie atroce qui déchirait son coeur est cautérisée. Le Talion a rendu sens et saveur à sa douloureuse existence.

    Erin Brockovich

    Erin Brockovich

    Les spectateurs de Traffic seront immanquablement déconcertés par cet éloge de la vendetta. Le film est en effet l'antithèse de L'Anglais . Il retrace le parcours d'hommes qui, du policier Rodriguez au juge Wakefield en passant par l'agent Gordon, ont unanimement choisi de combattre le Crime par les moyens du Droit. Cette contradiction n'est toutefois pas un vice rédhibitoire pour Steven Soderbergh. Elle enrichit au contraire la typologie que le cinéaste a élaborée dans le but de recenser, tel un scientifique, les leviers que nous actionnons pour surmonter les affres de notre condition. A la pluralité intrinsèque de l'Humanité correspond, par la force des choses, une multitude de cheminements singuliers. La vengeance la plus féroce peut ainsi être pleinement légitime aux yeux des uns tandis que pour d'autres, seules doivent prévaloir les procédures pondérées de la Justice.

    C'est au coeur de cette diversité que paradoxalement, l'observateur avisé peut distinguer une inclination commune à la plupart des héros de Soderbergh: l'inventivité face à l'adversité. Pour ces personnages dignes d'Oscar Wilde que sont Kafka, Magic Mike, Wilson et leurs semblables, il importe d'être constant dans l'anticonformisme. "Existence" devient sinon synonyme de "béance". Graham Dalton (James Spader) applique ce mot d'ordre à la lettre dans Sexe, mensonge et vidéo. Cet ancien concubin de longue durée a en effet résolu de rompre avec les schémas conjugaux traditionnels. A la proximité qui fait sombrer tant de couples dans une désolante promiscuité, l'audacieux trentenaire préfère la distance. Il ne touche plus les femmes. Il les invite à évoquer leurs désirs charnels devant sa caméra inquisitrice. Le procédé est troublant, voire, choquant. Force est néanmoins de constater qu'il est prodigieusement efficace. Graham et ses multiples partenaires retrouvent la sensualité qu'ils avaient perdue. S'éloigner est le meilleur moyen de se convoiter à nouveau, murmurent-ils au Public mi-outré, mi-émoustillé.

    Liberace mise également sur la transgression pour se jouer du mal-être qui le taraude. Son expérience est néanmoins paroxystique en ceci qu'elle va jusqu'au bout du socialement incorrect. Puisque les conventions lui interdisent de vivre selon sa nature, l'enfant terrible de Las Vegas crée ainsi ses propres normes au sein de son domaine isolé du monde des bien-pensants[6]. Il vit maritalement avec Scott Thorson, à une époque où l'union de deux hommes est inconcevable. Il use de la chirurgie esthétique pour s'affranchir de la loi universelle du vieillissement. Contre l'interdit fondateur du clonage humain, il demande à son jeune compagnon de refaire son visage à l'image du sien. Suprême défi aux convenances, ce gay qui se complaît dans la luxure et la drogue se définit comme un fervent catholique. "L'essentiel est d'être soi-même", proclame-t-il sans

    Hors d'atteinte (Out of Sight)

    Hors d'atteinte (Out of Sight)

    la moindre gêne. Le secret de son bonheur aussi tonitruant qu'insolite est à n'en pas douter dans ces mots empreints de défi. C'est en montrant ses fesses aux principes moraux de son temps que l'Etre humain peut faire la nique au dépit qui l'accable.

    Les non-conformistes chers à Soderbergh ne sauraient bien sûr se contenter de piétiner les plates-bandes trop rectilignes de l'Ethique. Ils éprouvent également le besoin de labourer le champ politique pour exprimer leur fureur de vivre sans entraves. Jack Foley préfigure cet élargissement du domaine de la contestation. Le Robin des bois de la fin du XXè siècle n'est ni un semeur de mort, ni un criminel crapuleux. C'est un guignol qui raille les gendarmes, c'est un bouffon qui se moque joyeusement des rois. Son insolence nous rappelle la vocation première du "Hors-la-loi": remettre en question les règles décrétées par ce que les Grecs anciens nommaient "la Polis".

    Hors d'atteinte étant une comédie légère, son héros virevoltant ne peut néanmoins porter à lui seul le lourd message d'une Humanité en lutte contre les gouvernements qui l'oppriment. Telle est la raison pour laquelle Steven Soderbergh prend un soin tout particulier à raconter la vie édifiante de Guevara. Le Che n'est pas un révolutionnaire. Il personnifie la Révolution. Il donne corps à cet idéal au-delà de tout ce que nous imaginons. Quel est ainsi le moteur de l'insurrection que le mythique Argentin mène à Cuba puis, en Bolivie? L'imagerie nous incite à répondre la haine de Batista et des tyrans de son acabit. Loin des clichés, Ernesto l'insoumis choisit une toute autre direction: l'Amour. Le Guérillero doit d'abord aimer la Justice et la Liberté. Il doit ensuite aimer ses frères et soeurs d'armes comme sa propre personne[7]. Il doit enfin aimer le Peuple en éduquant les analphabètes, en aidant les plus pauvres et en respectant les paysans. L'ombre accusatrice d'Albert Camus plane sur cette étonnante trinité. La Révolte est plus enviable que la Révolution, enseignait le philosophe, parce qu'elle obéit moins au ressentiment qu'à la générosité[8]. Che Guevara tient compte de cette remarque dans les deux volets de son incroyable saga, au lieu de la dédaigner comme tant d'autres l'auraient fait à sa place. C'est ce sens critique extraordinaire qui achève de l'ériger en symbole indépassable et en messager privilégié du Rebelle: tout ici-bas est contestable et perfectible, même la sacro-sainte Rébellion.

    La pensée radicale et néanmoins bienveillante du "Comandante" est précieuse à deux titres pour Steven Soderbergh. Non contente de légitimer la subversion la plus débridée, elle permet au cinéaste de localiser la troisième source à laquelle l'Humanité peut étancher sa soif d'élévation: l'Altérité. Le mystérieux Solaris nous plonge dans cette fontaine miraculeuse, appelée à régénérer nos forces amoindries par les mille et un déterminismes de la Vie. Qu'advient-il ainsi du Docteur Kelvin, l'analyste au coeur brisé par la mort de sa femme, lorsque la NASA l'envoie dans une station orbitale en proie à une psychose collective? Comme les spationautes qu'il a pour mission de soigner, le médecin du cosmos est confronté à un "visiteur", c'est-à-dire, à une personne chère tragiquement disparue. Cette Eurydice revenue des enfers n'est autre que Rheya, l'ancienne Madame Kelvin. Chris, son Orphée, ne voit d'abord en elle qu'une aberration de l'esprit et l'expédie sans sommation dans le vide interstellaire. Le psychologue abjure cependant sa foi cartésienne quand le lendemain, la belle défunte se manifeste à nouveau. Cet homme profondément déprimé comprend que son salut réside moins dans la Raison que dans les sentiments. Il découvre le secret de l'apesanteur existentielle au sein du module qui, symbole saisissant, le fait flotter en périphérie de la planète Solaris. Je ne peux m'arracher à ma misère élémentaire qu'en m'accrochant à toi, l'être aimé qui me rapproche des étoiles en m'éloignant des contingences terrestres.

    Che

    Che

    S'appuyer sur l'Autre pour aller plus haut, Bubble transpose dans notre bas monde la morale du récit de Science-Fiction imaginé par Stanislaw Lem. Kyle et Martha, les principaux protagonistes du film, ne sont certes pas amants. Leurs liens d'amitié prolongent toutefois la céleste expérience de Kelvin. Les deux ouvriers de l'Amérique profonde louvoieraient ainsi dans le néant s'ils ne cheminaient côte à côte. Sans la franche camaraderie qui les unit, leurs jours ne seraient que labeur, silence, froideur et repli sur soi. Leur vie n'aurait rien à envier à la Mort. Grande est la tentation de ne voir en cet aveu de faiblesse que matière à désolation. La maxime qu'écrit Soderbergh en filigrane de son drame social nous dissuade cependant de céder à l'apitoiement. Même ceux qui n'ont rien peuvent s'offrir un bien qui les mettra toujours à l'abri de la déchéance absolue: la Fraternité.

    Cette richesse universelle est propre à galvaniser l'âme la plus découragée. Elle est d'autant plus revigorante que l'Altérité est doublement profitable. Faire don de notre personne s'avère en effet aussi bénéfique à notre élévation que prendre le meilleur de notre prochain. La solidarité simple mais puissante de Bubble exprimait déjà cette complémentarité. La formidable épopée judiciaire d'Erin Brockovich la précise avec brio. En dépit de l'immensité de ses problèmes de mère célibataire et de la modestie de son emploi, la stagiaire du cabinet d'avocats Ed Masry ne peut s'empêcher de venir en aide aux victimes de la Pacific Gas and Electricity. Ecoeurée par les souffrances de ces innocents contaminés par du chrome industriel, elle est résolue à intenter un procès aux responsables du scandale sanitaire qu'elle a mis en lumière. Son patron est d'avis que sa croisade est vouée à l'échec tant l'adversaire, Goliath aux mensurations impressionnantes, semble de taille à écraser tout David qui prétendrait l'importuner. Le Cassandre en robe noire est pourtant dans l'erreur. En demandant justice pour les humbles outragés, au péril de son équilibre familial et de sa santé, la petite Erin devient une grande dame admirée et respectée. Aider ses contemporains lui confère une dignité supérieure à tout ce qu'elle imaginait quand, serveuse dans un bar, elle ne songeait qu'à régler ses problèmes personnels.

    Ellis Cheever (Laurence Fishburne) et les autres médecins de Contagion prolongent cette trajectoire particulière afin de lui donner une portée plus générale. Tout les encourage à fuir le raz-de-marée viral qui submerge leur pays. Ces soldats de la Science refusent néanmoins de quitter leur poste. Ils continuent de soigner les malades et d'organiser les quarantaines, malgré le mal inconnu qui menace de les emporter à chaque instant. Leur abnégation fait d'eux des héros et nous renvoie au destin gratifiant d'Erin Brockovich. Cependant, songer à nous à l'heure de la dictature narcissique du Moi dépasse largement les frontières étroites de la promotion individuelle. C'est faire une promesse solennelle à l'ensemble du genre humain: le Progrès est accessible à toutes les âmes de bonne volonté.

    Magic Mike

    Magic Mike

    En passant du pessimisme pur à l'optimisme militant, Steven Soderbergh semble satisfaire les foules sentimentales assoiffées d'idéal que chantait Alain Souchon. Que les amateurs de retournements providentiels et d'ascensions fulgurantes ne se félicitent pas pour autant. Le cinéaste qu'ils applaudissent naïvement ne nous raconte pas des histoires. Il écrit l'Histoire en lettres majuscules. Or, le récit de notre existence n'est pas un mauvais film en deux temps ou quelque conte de Disney appelé à se conclure par un "happy end". C'est une tragédie newtonienne en quatre actes dans laquelle l'attraction universelle tient le rôle principal. La Physique et la Métaphysique nous le disent, nous ne pouvons nous envoler à notre guise vers des cieux plus radieux. D'innombrables forces conspirent sans relâche contre nos désirs d'élévation. Périssent nos rêves, telle est la morne vérité de la Vie. Soderbergh nous prépare à cet accablant épilogue en usant d'un procédé subtil: de Traffic à Contagion en passant parErin Brockovich et Liberace, il multiplie les "films dossiers", les biographies et les évocations de fléaux authentiques [9]. En somme, il ancre ses fictions dans la réalité pour nous signifier que nous sommes bel et bien plaqués au sol par la pesanteur terrestre.

    Les origines de cette puissance éminemment contrariante nous ramènent à la Société. Cette dernière, explique Soderbergh à la manière d'un professeur de Mécanique céleste, est pareille à un trou noir. Elle phagocyte l'ensemble des individus qui gravitent autour d'elle, même ceux qui affirment être en mesure d'échapper à son influence. Kafka fait l'éprouvante expérience de cette irrésistible aspiration. Le clerc de notaire, qui croyait se soustraire à la misère commune en s'adonnant à la Littérature, est amené à enquêter sur la troublante disparition de son ami Eduard Raban. Tout lui indique que le défunt, opposant armé à son gouvernement tyrannique, a été supprimé par la Police d'Etat. Pour en administrer la preuve, le limier improvisé s'introduit dans "le Château", sanctuaire du Pouvoir interdit aux simples citoyens. Ses investigations confirment ses soupçons au-delà de ses craintes les plus terrifiantes. Murnau (Ian Holm), grand savant et pilier du régime, est parvenu à engendrer des créatures intégralement soumises à sa volonté. Ces hommes devenus robots sont programmés pour éliminer tous les contempteurs de l'ordre établi. Mais le pire est ailleurs. Le Docteur Mabuse qui dirige le pays a eu l'effroyable idée d'enfanter ses monstres en lisant les oeuvres de Kafka. Ce dernier, terrassé, abandonne aussitôt toute ambition personnelle et se résigne à rentrer dans le rang. "Je ne peux plus nier que j'appartiens au monde qui m'entoure", confesse-t-il à son père. La sombre évidence affleure de la brillante métaphore de l'interdépendance que Soderbergh file au travers de son long-métrage insolite: l'Artiste invente à partir de son environnement, l'environnement s'inspire de l'Artiste, peintres, cinéastes, écrivains, sculpteurs, musiciens et autres poètes ne sont rien de plus que des engrenages de l'appareil social.

    Magic Mike entérine cette décevante incorporation des créatifs aux rouages de la machinerie communautaire. Le chippendale avait choisi de s'exhiber sur la scène d'un cabaret afin de s'affranchir des servitudes de l'économie de marché. Il s'aperçoit hélas que le Spectacle est une industrie soumise, comme les autres, à la loi de l'offre et de la demande. Les femmes sont avides de beaux mâles et de sous-vêtements affriolants? Le strip-teaseur se doit de leur donner ce qu'elles réclament. Ses attributions se limitent à cet échange prosaïque. Dallas (Matthew McConaughey), son patron, résume sa situation en une formule abrupte et cependant incontestable: "Tu ne vaux pas plus que les billets que les filles glissent dans ton froc" [10]. Adieu grandes espérances, les règles de la Société sont plus fortes que l'Individu.

    Elles le sont à un point tel, ajoute Soderbergh avec consternation, qu'elles déterminent insidieusement la conduite de chacun. Martha en témoigne cruellement dans Bubble. L'ouvrière "à la chaîne", expression particulièrement appropriée dans le cas d'espèce, accueille la jeune Rose au sein de son unité de production. Les deux femmes entretiennent des relations cordiales mais un soir, sans que rien ne le laisse présager, la plus âgée des salariées étrangle sa cadette dans son modeste pavillon. Elle ne pouvait supporter la cour assidue que sa nouvelle collègue faisait à Kyle, son seul et unique confident. Le geste paraît insensé. Il obéit pourtant à une logique implacable. Entièrement conditionnée par l'usine qui l'employait, Martha n'a fait qu'appliquer machinalement l'un des principes fondamentaux de l'entreprise: "tuer la concurrence".

    Ma vie avec Liberace (Behind the Candelabra)

    Ma vie avec Liberace (Behind the Candelabra)

    Aux candides qui pensent que l'imprégnation de l'Individu par la Collectivité est l'apanage des tièdes, Liberace ôte tout espoir. Rares sont en effet les êtres qui se sont plus singularisés que le bouillant compositeur du Nevada. Or, cet empereur de la transgression est lui aussi rattrapé par la Norme. Non seulement il doit se claquemurer dans son palais avec Scott Thorson pour ne pas heurter ses concitoyens mais de surcroît, il est contraint d'apparaître comme un hétérosexuel afin de ne pas briser son image de Star. Comble du conformisme, son couple succombe à ce casus belli classique entre tous qu'est la différence de classes. Le riche Walter ne peut durablement cohabiter avec un enfant du ruisseau.

    Les codes sociaux sont des ceintures de plomb qui entraînent l'Homme dans les abysses , grommelle ce marginal normalisé contre son gré. Notre drame, complète Soderbergh, est que les titans eux-mêmes ne peuvent se délester de tels fardeaux. La seconde partie de l'odyssée homérique d'Ernesto Guevara est l'affligeante illustration de cette impossibilité. Après la chute de Batista, le Che quitte Cuba pour le Congo. Il se rend ensuite en Bolivie. Il souhaite étendre l'insurrection cubaine à l'ensemble de la planète pour que tous les prolétaires soient libérés de l'oppression. Son expédition chevaleresque en Amérique Latine vire cependant au calvaire christique. Les paysans et le Parti Communiste boliviens se méfient ainsi de cette "brigade internationale" dont les membres, tous étrangers ou presque, se disent prêts à mourir pour un peuple auquel ils n'appartiennent pas. Le gouvernement de La Paz souffle habilement sur les braises de cette xénophobie ancestrale. Soutenu par les tueurs d'élite de la CIA, il livre par ailleurs une guerre sans merci aux rebelles et promet les pires châtiments à ceux qui se piqueraient de les soutenir. Ces conservatismes qui condamnent tout progrès social sont particulièrement révélateurs. En Politique comme en Astronomie, la Révolution n'est que le cercle infernal d'un mobile attiré encore et toujours par un corps plus puissant que lui. Guevara a l'intuition de ce funeste principe d'inertie. C'est pourquoi il désire que son combat soit permanent, selon les recommandations expertes de Trotski. Sa lutte n'est néanmoins que vanité. Déjà, à Cuba, Castro a substitué une tyrannie à une autre [11]. Il ne songe plus qu'à se maintenir au pouvoir. Tout est à refaire. Les soldats boliviens le font perfidement remarquer au Che, avant de le passer par les armes dans le hameau crasseux de La Higuera. Avec la défaite du plus grand champion du mouvement que le XXè siècle ait connu, c'est le rêve d'une autre vie sur Terre qui mord la poussière. L'idéalisme est un mirage qui ne fait que nous donner l'illusion de l'élévation[12].

    Erin Brockovich casse apparemment ce verdict assassin. La pasionaria des tribunaux de la Côte Ouest obtient en effet des indemnités considérables pour les victimes de la PGE. Son triomphe est toutefois un trompe-l'oeil que trahissent les paysages désolés du désert californien. La partenaire de choc de Maître Masry a dû soulever des montagnes pour aller au terme d'une procédure monstrueusement lourde. Elle a lutté contre vents et marées pour convaincre des centaines d'anonymes, réticents à l'idée de défier l'une des entreprises les plus influentes des Etats-Unis. En un mot comme en cent, il a fallu que cette femme devienne un surhomme pour l'emporter. Son cas ne saurait dès lors constituer le socle d'une règle. Il n'est qu'une exception dans des sociétés dominées par le principe d'impuissance[13].

    Cette affligeante inanité de l'action, Soderbergh la grave dans l'inconscient collectif en relatant les mécomptes des individus qui ont fait voeu de violer toutes les lois. Nul n'est plus qualifié que les adeptes de la transgression perpétuelle pour attester, en toute objectivité, de l'immuabilité de la Norme. Jack Foley, le truand de Hors d'atteinte, a ainsi fait profession de braquer des banques pour accéder à la Liberté. A-t-il atteint son objectif? En vérité, son existence n'est que précarité physique, morale, sentimentale et financière. Poursuivi sans répit par la Police et par le tribunal intérieur de sa propre conscience, il ne peut ni aimer, ni se fixer, ni compter sur des revenus réguliers qui assureraient son avenir. La décontraction qu'il affecte en toutes circonstances n'est dès lors qu'un leurre, faux-semblant dérisoire qui ne saurait dissimuler l'impasse dans laquelle il a échoué. L'ordre social est conçu de telle sorte que nul ne peut vivre sereinement à l'écart de ses prescriptions. Liberace ne le sait que trop bien. L'homme qui voulut être roi de l'anticonformisme est en effet rattrapé par la normalité qu'il prétendait fuir. Querelles, petites cruautés du quotidien, lassitude, infidélités, jalousie et autres bassesses ordinaires changent son union libre avec Scott Thorson en une réplique pathétique des couples hétérosexuels. Sa fracassante séparation, en le faisant passer de La cage aux folles à Kramer contre Kramer, parachève le processus. Les chemins de traverse de Walter-le-Magnifique ne conduisaient ainsi qu'à la banalité. Un barrage les empêchait de toute façon d'aboutir à une destination enviable: Scott, bisexuel, n'avait pas les mêmes inclinations que son partenaire[14].

    Solaris

    Solaris

    Ces derniers mots semblent secondaires et pourtant, ils sont de première importance. Liberace n'est pas tiré vers le bas par les seules institutions. Il est également victime de la Nature. Cette translation est inéluctable aux yeux de Steven Soderbergh. Les cadres sociaux nous apparaissent comme des carcans, explique le réalisateur avec la caution de la logique élémentaire, parce qu'ils reflètent les limites de la condition humaine. Ils ne font que relayer les lois contraignantes qui régissent l'Univers. Sexe, mensonge et vidéo introduit les principes fondateurs de cette science aux confins de l'Ethique et de la Mécanique. Graham Dalton, l'homme qui aimait les femmes sans jamais les toucher, croit avoir trouvé le protocole idéal pour échapper aux vicissitudes de la vie conjugale. Ses solides convictions se fissurent néanmoins le jour où Ann, l'épouse de John Millaney, vient s'exhiber devant sa caméra. La jeune femme souhaite ardemment nouer une relation avec le troublant cinéaste amateur. Ce dernier ressent le même désir. Il s'interdit toutefois de répondre aux appels répétés de son coeur. Pour éviter que la promiscuité inhérente au couple flétrisse avant l'heure son amour naissant, il se contente de filmer sa muse. Graham doit pourtant s'avouer vaincu et se rapprocher de celle qui hante son esprit. Il s'installe avec la belle, au risque de s'exposer à l'ennui qui mine les ménages conventionnels. A-t-il une alternative? Sa chère distance engendre la désincarnation. Or, les relations sentimentales se nourrissent de chair et de proximité. Les sevrer de ces deux mamelles équivaut à les tuer. A travers ce dénouement placé sous le signe de la contrariété, Soderbergh expose l'une de ses idées les plus marquantes: l'Etre humain est tributaire de la Physique des corps.

    "L'Anglais" fait les frais de cette cuisante soumission. Le père endeuillé pense retrouver la quiétude en exécutant le meurtrier de sa fille. La vengeance, hélas, est inapte à modifier son sort. Elle n'est qu'un vain exutoire. Hier ne reviendra pas davantage que la défunte Jennifer. Demain sera aussi vide qu'aujourd'hui. Seule vivra encore la nostalgie d'un passé mort à jamais. Malgré la fureur qui l'aveugle, Wilson devine la redoutable évidence. Cet homme d'un autre âge ne songe plus qu'à sa jeunesse tumultueuse, lointain vestige de feu son bonheur familial[15] . Parce qu'il est de sang et d'os, l'Etre humain doit se plier aux lois avilissantes du Temps.

    Ces mêmes raisons nous obligent à reconnaître les limites de nos capacités intellectuelles, renchérit Soderbergh dans Contagion. Le Docteur Ellis Cheever et ses confrères parviennent certes à découvrir un vaccin contre le virus qui dévaste la Terre. Leur trouvaille est néanmoins fortuite. En outre, des millions d'autres personnes seraient passées de vie à trépas si une chercheuse, héroïque, n'avait expérimenté le traitement sur son propre organisme. Bien qu'elles fleurent bon les facilités scénaristiques du Cinéma grand public, ces interventions de la Providence exhalent une odeur putride aux narines des spectateurs lucides. Notre cerveau porte l'empreinte de la finitude comme chaque chose en ce monde. N'en déplaise aux Scientistes, il ne saurait donc être le sésame qui nous libérera du pénitencier de la petitesse.

    Ces méditations mélancoliques sur les murailles de notre esprit sont de tragiques prolégomènes. Elles introduisent en effet la seconde branche de la mécanique de Soderbergh, étude newtonienne des pesanteurs qui nous clouent irrémédiablement au plancher de la médiocrité: la Métaphysique des âmes . Cette discipline sibylline commence à prendre consistance grâce aux protagonistes de Traffic. Qu'observent ainsi les agents Rodriguez et Gordon, soldats volontaires mais harassés de la lutte contre les cartels mexicains? Police, Armée, Justice, aucune institution n'est épargnée par la corruption des barons de Juarez et de Tijuana. Riches et pauvres, Noirs et Blancs, tous les milieux sociaux connaissent l'enfer des paradis artificiels. Le coeur humain a un penchant naturel pour les gouffres. Le Droit n'est malheureusement pas en mesure de changer cet état de fait. Confronté à la toxicomanie de sa fille, Robert Wakefield n'a d'autre choix que d'admettre cette défaite annoncée. Le juge antidrogue présente sa démission après avoir confessé son incurable impuissance: "S'il y a une guerre contre les stupéfiants, il nous faut admettre que l'ennemi est dans nos propres familles. Or, je ne saurais combattre les miens".

    La volte-face de Wilson amplifie dramatiquement ce chant du cygne. Pourquoi diable l'ange exterminateur de L'Anglais renonce-t-il finalement à trucider l'infâme Terry Valentine? Parce que Dieu en est témoin, il n'est pas meilleur que sa victime désignée. Il est même aussi coupable qu'elle. En fréquentant un vieux producteur de Rock and Roll reconverti dans le crime organisé, l'infortunée Jennifer ne cherchait en effet qu'à retrouver l'image de son père dévoyé. Freud approuve l'horrible diagnostic. Nous sommes tous égaux dans le vice.

    Kafka

    Kafka

    Contagion , hélas, n'apporte par la moindre dissonance dans ce concert de critiques. Le film offre au contraire une note supplémentaire au lacrimosa de Steven Soderbergh. Les médecins qu'il met en scène ne sont pas d'essence divine. Ils sont humains, trop humains pour que nous tenions la Science pour l'antichambre de la Transcendance. Ellis Cheever appose sa signature au bas de cet aveu de faiblesse. Force est ainsi de reconnaître que le vaillant docteur ne fait pas de la Santé publique une priorité absolue. Il songe d'abord et avant tout à dispenser les siens de quarantaine, fût-ce au prix d'une aggravation de l'épidémie qui frappe son pays. L'héroïsme n'immunise pas contre l'égoïsme. Rien ne guérit cette maladie héréditaire qu'est la Nature.

    Cupidon, idole romantique dont les milliards d'adeptes vantent les vertus consolatrices, n'aurait-il pas le pouvoir de lever cette malédiction immémoriale? Pour ne pas succomber encore au désappointement ou peut-être, au nom de la conscience professionnelle du bon chercheur, Soderbergh consent à étudier cette hypothèse en forme d'ultime recours. Le verbe "aimer" est en effet le centre de gravité de Solaris. En le conjuguant, Chris Kelvin, l'Ulysse de l'espace, fait briller le soleil dans la nuit noire que ses cousins cinématographiques ont fait tomber sur nos écrans. Il s'envole au-dessus des contingences de sa pauvre vie grâce à la lumineuse Rheya, sa compagne revenue d'entre les morts. La Pénélope d'outre-tombe n'est toutefois qu'une projection mentale qui ne reflète en rien ce que fut la réalité terrestre. Avant de mettre fin à ses jours, Madame Kelvin était une femme instable et une mauvaise épouse. Son mari aux abois ne fait que l'idéaliser. Il la recrée à sa propre image pour effacer les différences qui brisèrent jadis son bonheur conjugal. Ce narcissisme dévoile sans pudeur aucune la pesanteur obscène qu'exerce le Moi sur les relations humaines [16]. L'amour de l'autre n'est au fond que l'amour de soi par d'autres moyens. Gibarian (Ulrich Tukur), le clairvoyant ami de Chris l'égocentrique, résume cette vérité consternante en une formule dont la poésie ne peut masquer l'indicible violence: "Nous ne cherchons que des miroirs". Dante fait grise mine en entendant ces mots impitoyables. Béatrice guidant son bien-aimé des entrailles de l'Enfer au céleste Empyrée n'est qu'une divine comédie. La Métaphysique des âmes fait obstacle aux élans de notre coeur. Ainsi s'éteignent nos dernières velléités d'élévation. L'Homme aura toujours au-dessus de lui un plafond de verre. Ce dôme infranchissable, c'est l'Humanité.

    Formaliste de génie, Steven Soderbergh modèle son oeuvre en fonction de cet enfermement universel. Ses histoires se défient souvent de la narration linéaire. Elles mélangent début, milieu et fin pour que l'Existence apparaisse comme un labyrinthe dont l'Etre humain ne trouve pas l'issue. Prolongement de cette déconstruction méthodique du récit, les intrigues amènent régulièrement les personnages à revenir sur leurs pas. Graham Dalton, l'insaisissable Don Juan de Sexe, mensonges et vidéo, emménage ainsi avec Ann Millaney et renoue avec la vie de couple qu'il s'était juré de fuir à jamais. L'ambitieux Kafka retourne docilement à son petit emploi de bureau. Kyle, l'ouvrier de Bubble, reprend son pénible travail à la chaîne après l'incarcération de son amie Martha. Séparé de Scott Thorson, le dionysiaque Walter Liberace meurt du Sida dans la solitude originelle de son Olympe désertique. Che s'achève quant à lui par un flash-back post-mortem. Le jeune Ernesto Guevara s'embarque sur le navire qui du Mexique, doit le mener à la jungle où s'enracine la guérilla cubaine. L'image ne peut être plus explicite. Comme le révolutionnaire est constamment obligé de recommencer sa révolution, l'Homme est un hamster condamné à tourner dans sa roue jusqu'à la fin des temps.

    Une heureuse objection vient toutefois contrarier le pessimisme sisyphéen de Steven Soderbergh: le Rêve Américain. Ce songe transnational, bouffée d'oxygène dans un monde asphyxié par les vapeurs de la fatalité, semble échapper à l'attraction newtonienne que le cinéaste a mise en évidence de film en film. Que le Spectateur se garde pourtant de jubiler. L'auteur d'A fleur de peau (Underneath) a en effet intégré, dans sa fiévreuse analyse des maux de l'Humanité, l'optimisme fondateur de l'American Way of Life. Un regard panoramique suffit hélas à nous en convaincre. Comment les héros mythiques des Etats-Unis se portent-ils, de Sexe, mensonges et vidéo à Ma vie avec Liberace? Ils sont invariablement fatigués. Le Gangster est l'exemple même de cette usure. Dans Hors d'atteinte, il s'identifie à un personnage de comédie qui oscille avec maladresse entre décalage et franche imbécillité[17]. Dans L'Anglais, le fameux pistolero du Western et du Film noir subit l'outrage suprême. Il est incarné non pas par un Américain mais par un vieux Britannique à bout de souffle. Policier, Juge et autres représentants de la Loi ne sont pas logés à meilleure enseigne. Traffic les présente ainsi comme d'éternels perdants dont les victoires, éphémères, ne trompent plus que les candides. Erin Brockovich ajoute une nuance discrète et néanmoins corrosive à ce portrait au vitriol. Le Rêve Américain s'écrivait naguère au masculin. Dans l'hagiographie qui lui est consacrée, la madone des opprimés californiens nous laisse entendre que cette époque est révolue. Des prémices tourmentées de la procédure dirigée contre la PGE à l'indemnisation finale des victimes, c'est elle et elle seule qui détermine l'action. Maître Masry et tous les hommes qui l'entourent sont constamment à sa remorque [18].

    Ocean's Eleven

    Ocean's Eleven

    Ces rois renversés un à un sont d'autant plus pitoyables qu'ils entraînent mécaniquement leur trône dans leur chute vertigineuse. Que reste-t-il des institutions de l'Amérique triomphante, à présent que leurs vénérés ambassadeurs se sont effondrés? Des "noms nus", répond Steven Soderbergh à la façon d'Umberto Eco, des enveloppes séduisantes mais vides de contenu. Les antihéros de Bubble nous montrent ainsi qu'il n'y a pas de Stars aux Etats-Unis mais des hordes de travailleurs désenchantés qui toute leur vie durant, demeureront dans l'anonymat[19]. Aucune de ces petites mains de la grande industrie ne connaîtra les joies de la Success Story. Cette chronique de la vacuité est complétée par Magic Mike. L'insouciant strip-teaseur comprend en effet qu'au pays du dieu Dollar, celui qui n'a pas d'argent n'est rien. Il ne peut ni réaliser ses projets, ni exister en Société. Son unique issue est de tout mettre en oeuvre pour obtenir des fonds, fût-ce au mépris des règles minimales de l'Ethique. Le paradis capitaliste n'est dès lors qu'un enfer d'aliénation ou au mieux, un éden en toc dans lequel de pauvres diables se donnent en spectacle[20]. Contagion semble conjurer cette déchéance collective en mettant à l'honneur les grands chercheurs de Harvard, de Stanford et d'autres universités de prestige. Qu'est cependant le progressisme de la Silicon Valley ou du M.I.T dans un monde à la merci de virus en constant renouvellement? Un mythe qui une fois de plus, s'avère totalement désincarné. Rien ne permet à l'Amérique de se hisser au-dessus des autres nations, nous dit Soderbergh entre affliction et froideur analytique. Même sa glorieuse Démocratie est plus un ascenseur pour l'échafaud que pour le Nirvana. Le Che l'apprend à ses dépens. C'est au Capitole et à la Maison Blanche que la junte bolivienne trouve le soutien nécessaire à l'écrasement de son insurrection populaire.Containement et Doctrine Monroe, crie le rebelle en tombant sous les balles des militaires, sont les piliers de l'Impérialisme Yankee[21]. De son cercueil à la blancheur provocatrice, l'excentrique Liberace salue cette condamnation à mort de la Real Politik américaine. Il ajoute, dans un tout dernier souffle, qu'un pays qui vit à l'ombre du Politiquement Correct ne saurait porter l'étendard de la Liberté.

    Ite missa est, les rêveries de l'Oncle Sam sont définitivement enterrées. Une violente protestation monte néanmoins des collines de Los Angeles. Depuis le début du XXè siècle, Hollywood ne cesse de démontrer qu'il existe un univers au sein duquel la loi de l'attraction terrestre n'a pas cours: le Septième Art. Dans ce microcosme fabuleux, le nécessaire fait place au souhaitable. L'impossible en personne devient envisageable. Steven Soderbergh s'est longtemps régalé de cette délicieuse anarchie. Elle lui a permis de déconstruire une à une les lois d'airain de la condition humaine. En lui donnant la chance de rencontrer un large public, elle l'a également arraché aux servitudes de la vie ordinaire. Ocean's Eleven est pour beaucoup le plus beau symbole de cette "magie du Cinéma". Ce remake d'un film de Lewis Milestone, il est vrai, semble posséder toutes les qualités. Doté d'un budget conséquent, astucieusement scénarisé, il est riche d'un casting aux multiples étoiles où se croisent notamment George Clooney, Brad Pitt, Matt Damon, Andy Garcia et Julia Roberts. L'exaltant long-métrage promet surtout de refléter les préoccupations thématiques de son auteur. Il braque en effet les projecteurs sur un groupe d'individus qui, insatisfaits de leur sort, s'unissent dans la criminalité pour surmonter leurs problèmes existentiels. Les deux premiers actes de la tragédie de Newton sont posés. Le troisième, fâcheux coup de théâtre, se dérobe cependant à toute cohérence intellectuelle. Daniel Ocean et sa bande de gentils monte-en l'air parviennent à piller le casino du méchant Terry Benedict. Ils triomphent dans la joie et la bonne humeur, sans qu'aucun fardeau ne vienne perturber leur phénoménale ascension. Ce "happy end" hollywoodien est tristement éloquent: Soderbergh a dû sacrifier ses hautes prétentions philosophiques et artistiques sur l'autel de la rentabilité. Ocean's Twelve et Ocean's Thirteen, films aussi sympathiques que dépourvus de profondeur, confirment ce reniement. Rien, décidément rien n'échappe aux pesanteurs du commun [22].

    Le Cinéma rejoint ainsi la pensée du cinéaste. Toujours plus bas, toujours moins fort, le destin de l'Homme n'est pas de vaincre les sommets. La folle annonce faite à la Presse au printemps 2013 prend soudain tout son sens. Pour un an, pour une décennie ou pour l'éternité, Steven Soderbergh avait besoin de prendre ses distances avec son art. Le syndrome de Kafka lui imposait cette retraite anticipée. A quoi bon produire un mauvais film de plus? Notre petite vie, de toute façon, s'en chargera aussi bien que le Grand Ecran...

    Un jour, Steven Soderbergh se lança dans le Cinéma.

    Son oeuvre exigeante tomba peu à peu dans l'insignifiance.

    L'artiste en fut affligé.

    Il avait redécouvert la loi de l'attraction universelle d'Isaac Newton.

    C'en était fini de ses grandes ambitions de réalisateur.



    [1] Steven Soderbergh n'avait que vingt-six ans lorsqu'il fut distingué à Cannes. Avant lui, seul Louis Malle avait été couronné aussi précocement.

    [2] Le point culminant de l'humiliation est atteint quand Beth Ernhoff, autopsiée par un médecin légiste, a le haut du crâne ouvert puis, rabattu négligemment sur son nez. Toute l'insignifiance de l'Humain est dans cette scène aux confins du tragique et du comique.

    [3] Ce renversement méthodologique souligne, soit dit en passant, la polyvalence et la virtuosité de Steven Soderbergh.

    [4] Même si Richard Fleischer avait déjà tenté cette difficile expérience en 1969.

    [5] Steven Soderbergh n'a jamais fait mystère de son admiration pour Brazil. D'ailleurs, l'une des séquences finales de Kafka s'inspire ouvertement de l'esthétique du chef-d'oeuvre de Gilliam.

    [6] Liberace est en cela le meilleur ambassadeur de Las Vegas, cité de toutes les licences dont le libéralisme moral contraste puissamment avec le conservatisme de l'Amérique WASP.

    [7] A telle enseigne que les chefs combattent en première ligne, aux côtés des simples fantassins.

    [8] Voir L'homme révolté (1951).

    [9] Le mal qui sévit dans Contagion rappelle Ebola, la grippe aviaire et les différents virus qui ont récemment semé la terreur aux quatre coins de la planète.

    [10] Channing Tatum, l'interprète de Magic Mike, connaît parfaitement ce côté sombre du show business. Il fut en effet strip-teaseur avant de devenir comédien.

    [11] Castro est d'ailleurs le grand absent du second acte de la tragédie du Che. Il n'apparaît qu'au début du film, dans un écran de télévision dont l'étroitesse fait allusion à celle de son esprit de politicien calculateur.

    [12] Le poids du réel est souligné par le Cinémascope, dont les larges bandes noires semblent écraser Guevara et ses généreuses ambitions.

    [13] Une impuissance qu'Erin Brockovich ne peut nier en dépit de son extraordinaire volontarisme. Le mal que la PGE a fait, la Société ne peut le défaire. Les morts demeureront dans leur tombe et les cancéreux, hélas, ne guériront probablement pas. La Justice est marquée par la vanité comme toute chose en ce monde. Elle compense mais ne répare pas.

    [14] Pour user d'un langage plus direct, Scott refusait catégoriquement d'être sodomisé. Cette pratique le révulsait. Walter finit par en prendre ombrage.

    [15] Pour accentuer cet effet mélancolique, Steven Soderbergh insère judicieusement des extraits d'un film de jeunesse de Terence Stamp: Pas de larmes pour Joy (Poor Cow), de Ken Loach (1967).

    [16] L'attraction qu'exerce la planète Solaris sur la station orbitale de Kelvin constitue l'allégorie de cette pesanteur du Moi.

    [17] Jack Foley, adepte de l'humour plus ou moins volontaire, se fait arrêter à la sortie de la banque qu'il vient de dévaliser parce que sa voiture ne daigne pas démarrer. Miller (Don Cheadle), le rival de ce clown en cavale perpétuelle, est un débile entouré de crétins congénitaux.

    [18] Même George (Aaron Eckhart), le "biker" viril qui partage la vie d'Erin, est relégué au rôle de mère au foyer.

    [19] Premier symbole de cette condamnation au néant, la distribution du film est vierge de vedettes.

    [20] Magic Mike est une carte postale floridienne, un bal tropical des têtes à claques où ne se pressent que des créatures libidineuses, narcissiques, artificielles et stupides.

    [21] Le Containment est la diplomatie que Washington a mise en place, au début de la Guerre Froide, dans le but d'endiguer la propagation mondiale du Communisme. La Doctrine Monroe porte le nom d'un Président américain des années 1820. Elle proclame que l'Amérique est la chasse gardée des Etats-Unis".

    [22] Les échecs financiers qu'enregistrèrent Solaris, Bubble et d'autres oeuvres élitistes valident ce constat désespérant. Ils ont d'ailleurs entraîné la fermeture de Section Eight, la société de production que Steven Soderbergh avait créée avec son ami George Clooney pour développer des films d'auteur.

    Date de création:2015-05-29 | Date de modification:2015-06-09
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