• Encyclopédies

      • Encyclopédie de l'Agora

        Notre devise: Vers le réel par le virtuel!


      • Encyclopédie sur la mort

        L’encyclopédie sur la mort veut s'intéresser à ce phénomène sous ses multiples aspects et ses diverses modalités.


      • Encyclopédie Homovivens

        Encyclopédie sur les transformations que l'homme opère en lui-même au fur et à mesure qu'il progresse dans la conviction que toute vie se réduit à la mécanique.


      • Encyclopédie sur l'inaptitude

        Tout le monde en conviendra : c'est au sort qu'elle réserve aux plus vulnérables de ses membres que l'on peut juger de la qualité d'une société. Aussi avons-nous voulu profiter ...


      • Encyclopédie sur la Francophonie

        L'Encyclopédie de la Francophonie est l'une des encyclopédies spécialisées qui se développent parallèlement à l'Encyclopédie de l'Agora.

  • Dictionnaires
  • Débats
      • Le Citoyen Québécois

         Après la Commission Gomery, la Commission Charbonneau! À quelles conditions pourrions-nous en sortir plus honnêtes… et plus prospères

      • L'hypothèse Dieu

         Un nouveau site consacré au dialogue entre croyants et non-croyants a été créé. Son titre « L’hypothèse Dieu » annonce-t-il un vira...

  • Sentiers
      • Les sentiers de l'appartenance

        L'appartenance c'est le lien vivant, la rencontre de deux Vies : la nôtre et celle de telle personne, tel  paysage...Quand la vie se retire, le sentiment d'appropriation se substitue au ...

      • Le sentier des fleurs sauvages

        Nous sommes des botanistes amateurs. Notre but est de partager un plaisir orienté vers une science complète où le regard du poète a sa place à côté de celui du botaniste, du généticien, du gastrono...

      • L’îlot Louis Valcke

        Sur les traces de Louis Valcke (1930-2012), professeur, philosophe, essayiste, cycliste, navigateur et pèlerin. Spécialiste mondial de l’œuvre de Pic de la Mirandole.

  • La lettre
    • Édition


    Dossier biographique: Vidor King

    Se garder du Corps pour ne pas perdre son âme - La nouvelle Déclaration d'indépendance de King Vidor

    Jean-Philippe Costes

     King Vidor

    King Vidor

    L'Indépendance est une nécessité ontologique pour toute communauté politique. Un peuple qui promet d'obéir, écrivait Jean-Jacques Rousseau à juste titre, perd sa qualité de Peuple. La proclamation de la souveraineté signe l'acte de naissance de la Nation. Elle prélude à la constitution organique et juridique de l'Etat. C'est à ce moment décisif - certains diront héroïque - que la diversité humaine se fond dans l'unité institutionnelle. Des personnes par essence différentes s'allient contre un oppresseur commun et au-delà, pour des valeurs communes. La Déclaration d'indépendance des Etats-Unis est la magistrale illustration de ce processus. Libre arbitre, bonheur, égalité, justice, foi en Dieu, elle affirme les principe les plus chers aux Américains tout en exposant les griefs qui ont motivé la sécession de l'Amérique avec l'Angleterre coloniale. Le texte mythique, né de la plume visionnaire de Thomas Jefferson le 4 juillet 1776, est l'emblème du droit des hommes à disposer d'eux-mêmes [1]. Il fait une place à l'évidence dans l'incertitude permanente du monde: nous voulons être selon nos propres inclinations, donc, nous nous séparons de vous.

    Dès lors que la réflexion passe du général au particulier, la complexité reprend néanmoins l'avantage. Elle éclipse en un éclair les lumineuses facilités de la logique élémentaire. L'Individu aspire ainsi à la liberté mais dans le giron de la Cité, tout conspire contre ses velléités d'autonomie. D'un côté, il a le devoir de faire corps avec la Société qu'il a lui-même contribué à édifier. De l'autre, il revendique le droit sacré de ne pas perdre son âme en s'intégrant à un ensemble impersonnel par nature. Un réalisateur indûment oublié du grand public a voué sa vie à cet "être ou ne pas être", question shakespearienne à la croisée de la Tragédie et de la Science politique: le remarquable King Vidor. De cette ancienne gloire du Cinéma américain des années 1920 à 1950, le Biographe pourrait dire qu'elle était née pour s'interroger sur les rapports difficiles qu'entretiennent le Citoyen et la Collectivité. Le parcours sinueux de l'auteur de La grande parade (The Big Parade) est en effet marqué par un invariant: il a sans cesse oscillé entre appartenance et autodétermination. Un seul regard sur le passé nous en fournit mille preuves. Que fait par exemple le jeune Vidor lorsque ses parents l'inscrivent à l'Académie militaire de San Antonio? Trop rétif à l'uniformité pour tolérer longtemps la discipline de l'Armée, il déserte l'école et achève ses études au collège de Fort Deposit. Ce descendant d'immigrés hongrois veut certes trouver sa place au sein de sa nouvelle mère patrie mais que chacun s'en avise, il taillera sa route à son propre pas. L'Individualisme qui marche en s'appuyant sur le bras des corporations, le singulier binôme indique le cap professionnel de Vidor. Ce dernier entre ainsi à Hollywood en 1916. Il écrit des scenarii à l'ombre des "Major Companies" et fait l'apprentissage de la mise en scène sous l'autorité de David Wark Griffith, durant le tournage de ce classique parmi les classiques qu'est Intolérance. L'aspirant cinéaste crée toutefois son propre studio dès 1920 et dirige sept longs-métrages à sa guise. Etre soumis au bon vouloir de gros producteurs ne sied guère à un solitaire de sa trempe. La faillite de Vidor Village, en 1923, met à mal cette position dominante. Le rebelle de Los Angeles doit rentrer dans le rang et refaire allégeance à ses anciens maîtres. Le Roi King, bien que déchu, n'entend pas pour autant abdiquer ses principes. Il continue d'agir en marginal et prend en charge la production de ses films aussitôt que le Système le lui permet. A travers cette carrière originale, qui se termine en 1956, c'est une question universelle qui remonte du fond des âges: comment l'Etre humain peut-il exister au sein de groupes qui, écrasante contradiction, ont besoin d'unité pour s'affermir? L'Indépendance, si précieuse à tous, ne va de soi pour personne. Elle est un déroutant voyage aux confins de légitimités à la fois incompatibles et destinées à s'accorder. Elle est une odyssée fascinante dont Vidor a l'extraordinaire ambition d'être l'Homère.

    King Vidor - Le Champion (The Champ)

    Le Champion (The Champ)

    La première étape de ce périple intellectuel ne laisse guère augurer de longs développements. Elle s'ouvre en effet sur une idée qui d'emblée, semble fermer la porte au débat: faire corps avec la Société est une nécessité pour l'Individu. L'intrigue aussi dépouillée qu'éloquente du Champion (The Champ) explique partiellement le caractère péremptoire de cette proposition. Andy Purcell (Wallace Beery) a naguère été un boxeur de classe internationale. Rien ne le prédestine apparemment à la fragilité. Le colosse aux poings de fer a pourtant des pieds d'argile. Vieillissant et impécunieux, alcoolique et possédé par le démon du jeu, il mordrait la poussière si son fils Dink (Jackie Cooper) ne l'exhortait quotidiennement à s'entraîner, à rester sobre et à ne pas se ruiner au casino. Le vaillant enfant apparaît lui aussi comme un géant tant sa pauvre existence, riche en vicissitudes, l'a grandi prématurément[2]. Ce Gavroche d'Amérique ne saurait toutefois subsister dans les tripots, les bars et les logements insalubres où ne cesse de le traîner son père aussi brave qu'irresponsable. Il lui faut un foyer stable pour recevoir l'éducation qui lui fait défaut. Sa mère Linda (Irene Rich) se propose de combler ses manques. La jeune femme, remariée avec un homme fortuné, pourrait faire l'économie de cette bonté. Avoir honteusement abandonné sa famille, après que son premier époux eût été dépossédé de sa couronne mondiale, pèse néanmoins sur sa conscience. Pour marcher la tête haute, elle doit racheter ses bassesses et regagner auprès des siens sa dignité perdue. A qui a besoin de B qui a besoin de C, le scénario est formidablement explicite. L'Etre humain est un faux titan. Il est au mieux un vrai Prométhée enchaîné par les liens de l'interdépendance. Sa faillibilité, soulignée par les coups mortels qu'encaisse Andy Purcell dans son ultime combat, scelle la tombe de sa volonté de puissance. S'il n'est pas rien, l'Individu ne peut pas tout. Il est contraint de s'accrocher à ses semblables pour rester debout.

    Cette conclusion relève du constat empirique. Tout spectateur lucide peut la tirer en observant ses contemporains ou bien, en se regardant dans un miroir. Le Champion nous le signifie en s'inscrivant dans une veine réaliste, au plus près des drames que connaît l'Amérique en dépression de Franklin Roosevelt. King Vidor ne peut cependant se contenter d'être sociologue pour nous convaincre que l'homme seul est dépourvu de perspectives. Il doit se faire philosophe et anthropologue afin d'extraire les racines profondes de notre condition. La métamorphose intervient dans La légion des damnés ( The Texas Rangers). Ce film est infiniment plus qu'un western. Il est assimilable à une plongée dans ce que les penseurs des XVII et XVIIIè siècles nommaient l'état de nature. Son histoire se déroule ainsi dans le Sud encore sauvage des Etats-Unis, à mi-chemin de la Déclaration d'indépendance et de la Guerre de Sécession. Au coeur de ces ténèbres institutionnelles qui évoquent la vie primitive de nos lointains ancêtres, "l'Homme est un loup pour l'Homme". Les colons sont harcelés par des Indiens féroces et détroussés par des hors-la-loi sans pitié. L'insécurité est telle qu'elle ne laisse qu'une issue à ses victimes éplorées: se rassembler pour faire front commun, comme des poissons de petite taille forment des essaims pour opposer la multitude aux gros prédateurs qui les menacent. L'image saisissante nous ramène aux méditations éternelles de Thomas Hobbes. La Société est l'aboutissement mécanique et subséquemment, inéluctable, de notre instinct de conservation.

    King Vidor - La légion des damnés (The Texas Rangers)

    La légion des damnés (The Texas Rangers)

    Le même schéma se fait jour dans Le grand passage (North-West Passage). Le citadin contestataire Langdon Towne (Robert Young) prend conscience de la valeur de la civilisation qu'il décriait en affrontant, aux côtés des éclaireurs du Major Rogers (Spencer Tracy), les Peaux-Rouges cruels qui sévissent le long de la Frontière des années 1750. Vidor ajoute cependant une donnée d'importance à sa réflexion. Les héros de sa fresque ne se heurtent pas seulement à l'agressivité des hommes. Marécages, moustiques, soleil accablant, forêts avares de gibier, les malheureux sont également confrontés à la violence de la Nature. Le diagnostic n'en est que plus ferme: l'Ordre social est le seul refuge qui s'offre à l'Individu, dans le monde résolument hostile qui est le nôtre.

    Nous avons d'autant moins d'alternative qu'à chaque instant, une crise peut éclater et fissurer les maigres remparts institutionnels qui nous empêchent d'être assaillis par notre vulnérabilité originelle. Notre pain quotidien (Our Daily Bread) nous rappelle sans détour cette angoissante précarité. John et Mary Sims (Tom Keene et Karen Morley), les acteurs principaux de cette anticipation des Raisins de la colère, comptent parmi les innombrables naufragés de la tempête de 1929. Ces deux membres de la classe ouvrière sont au chômage et ne disposent plus d'aucune ressource financière. Les commerçants rechignent chaque jour un peu plus à leur faire crédit. Le propriétaire de leur modeste appartement brandit le spectre de l'expulsion et les condamne à la rue à brève échéance. Ainsi vont les hommes quand l'adversité frappe à leur porte. Même policés, ils se replient sur leur égoïsme fondateur. Comment résister à ce reflux généralisé qui, telle une marée nauséeuse, nous rejette brutalement sur les rives désolées de la barbarie primitive? En faisant corps plus intensément encore avec nos congénères, nous dit Vidor dès la fin du préambule de son poignant récit. Anthony (Harry Holman) incarne ce remède à la régression. Loin de la rapacité dominante, l'oncle de Mary vole au secours de ses proches en détresse. Il leur propose une solution à la fois simple et porteuse de grandes espérances: fuir la ville inhospitalière et reprendre, dans une paisible campagne, une ferme récemment abandonnée. La voie du salut est retracée par ces quelques mots empreints de générosité. La solidarité est l'antidote à la misère humaine.

    King Vidor - Le grand passage (North-West Passage)

    Le grand passage (North-West Passage)

    La fraternité dont fait preuve le bon samaritain de Notre pain quotidien permet à Vidor de franchir un cap important dans son analyse. Les individus s'associent pour des motifs éthiques et non pas uniquement, pour des raisons pratiques. Ils recherchent, dans la cohésion, un surcroît de moralité. La légion des damnés est la traduction en images de cette quête d'élévation. Jim Hawkins (Fred MacMurray) et Wahoo Jones (Jack Oackie), les deux personnages dont le film relate les aventures, sont des brigands du Texas. Ces ruffians patentés ne valent guère mieux que les vautours qui survolent les plaines arides pour trouver des carcasses à dépouiller. Tout change néanmoins quand les gibiers de potence, par l'odeur de la corde effrayés, décident de se ranger en devenant membres des prestigieux Rangers. Leur engagement n'est d'abord qu'un moyen d'échapper à l'échafaud mais peu à peu, il prend un sens plus noble. Jim et Wahoo comprennent ainsi que la Police, en civilisant les barbares de l'état de nature, assure la prospérité de tous. Les jeunes recrues en tirent argument pour redoubler d'efforts. Ils protègent leurs concitoyens avec une bravoure qui les couvre de gloire. Un corps d'élite qui arrache des médiocres à l'insignifiance, le symbole est édifiant. Il dessine une métaphore qui ravit John Locke et les autres thuriféraires de l'Union civile: appartenir au Corps social confère à l'Individu une dignité supérieure.

    Inévitablement, pareille promotion génère un puissant enthousiasme. King Vidor ne manque pas de nous communiquer cette énergie positive. Pour ce faire, il n'hésite pas à prendre le ton conquérant du Cinéma prolétarien de l'URSS naissante. Notre pain quotidien est électrisé par cette exaltation qui, contre les lois de la Politique, réconcilie l'Ouest capitaliste et l'Est communiste autour d'une même célébration. Quel est en effet le propos de ce récit dont l'héroïsme collectif rappelle Ivan, Aerograd et d'autres oeuvres utopiques d'Alexander Dovjenko? John et Mary Sims, rejoints par des dizaines d'autres démunis, fondent une communauté agraire pour sortir du marasme. Leur entreprise ne fait a priori que répondre à une nécessité vitale. Elle est toutefois bien davantage. Créer une Société est ainsi la prérogative d'un authentique Démiurge. Les bâtisseurs se hissent à coups de pelle, de pioche et de truelle à la hauteur de Dieu. Ils élèvent la beauté sur la platitude de la Laideur. Ils érigent une cité fière et solide sur le marécage du Néant. La séquence finale de cette épopée architecturale matérialise à merveille cette extase de l'Inventeur. Les paysans, aux prises avec une sécheresse ravageuse, unissent leurs forces pour percer un immense canal d'irrigation. Ils creusent le sol exsangue pendant des jours et des nuits. L'émulation et le sentiment de réaliser une grande oeuvre atténuent leurs souffrances. Au terme d'un labeur harassant, l'eau de la vallée voisine s'écoule enfin sur les champs assoiffés. Elle sauve les récoltes d'aujourd'hui et promet de préserver celles de demain. Les terrassiers victorieux sont en liesse. Ils se roulent dans la boue pour nous délivrer ce céleste message: comme Yahvé, l'Etre socialisé est un divin personnage qui modèle le monde à son image.

    Notre pain quotidien (Our Daily Bread)

    Notre pain quotidien (Our Daily Bread)

    Vidor ne nous laisse hélas que peu de temps pour savourer cette extraordinaire satisfaction. S'il sait faire preuve d'un lyrisme qui le démarque de bon nombre de ses pairs, le cinéaste n'en demeure pas moins un réaliste capable d'affronter les plus dures vérités de l'existence. La genèse du Corps social est légitimement perçue comme un moment d'allégresse, nous a expliqué le père de Ruby Gentry en historien, en sociologue, en philosophe et en anthropologue émérite. L'organisme que nous vénérons n'est pourtant pas vierge d'impuretés, tempère-t-il en troquant sa robe d'universitaire contre une blouse de médecin. Il est même atteint de maladies qui disgracient notablement son visage radieux. La première de ces tares a pour nom contradiction. Elle se manifeste avec une acuité particulière dans La légion des damnés. Comment Jim Hawkins et Wahoo Jones se comportent-ils avec Sam McGee (Lloyd Nolan), leur vieux compagnon de rapine? Les nouveaux Rangers traquent le bandit impénitent, usent de la ruse pour le piéger et le tuent finalement comme un parfait inconnu. Pour éclairer ce comportement obscur, Vidor invoque une fois encore Thomas Hobbes. La Société a été créée en vue de garantir la sûreté de ses membres. Elle a dès lors vocation à éliminer tous ceux qui menacent la sécurité commune. Ses gènes la destinent à se changer en monstre à sang froid, Léviathan implacable qui dévore ses adversaires sans la moindre mansuétude. Edifiée au nom de la conservation, la Civilisation est ainsi confrontée à un terrible paradoxe: elle justifie la destruction. Cette dualité apparaît dans toute sa laideur au milieu du Grand passage. Le Major Rogers et son détachement reçoivent en effet l'ordre de briser la résistance d'une tribu d'Abénakis, accusée de malmener les colons anglais du New Hampshire. La radicalité de la mission est en soi révélatrice. Le plus significatif est néanmoins dans le déroulement de l'opération. Les soldats ne se contentent pas de mater les Indiens. Ils les massacrent avec un entrain non dissimulé. La stupéfiante boucherie choqua la Critique. "Quel intérêt peut-on trouver à ce film dont les intentions sont ignobles et la morale, absente?" s'interrogea notamment Jacques Doniol-Valcroze dans le numéro 57 des Cahiers du Cinéma. L'indignation est compréhensible, tant la tuerie infligée au Spectateur confine à l'abjection. L'indicible cruauté des militaires que nous voyons à l'oeuvre n'est pourtant ni gratuite, ni fortuite. Pour King Vidor, elle ne fait que refléter les infamies dont la Société est capable quand elle se sent en danger. Les nouveaux maîtres de l'Amérique, nous suggère le réalisateur, se conduisent au fond à la manière des Grecs anciens, pères spirituels des nations occidentales. Tous ceux qui n'appartiennent pas à la Cité sont tenus pour des barbares. Ces corps étrangers peuvent ainsi être éradiqués comme de vulgaires nuisibles[3].

    Certains se consoleront, sans doute, en constatant que maints exterminateurs du Grand passage trépassent au cours de leur expédition meurtrière. Leur satisfaction sera toutefois aussi brève que vaine. Les nombreux disparus du commando Rogers n'apportent en effet aucun espoir de rédemption aux plus sociables d'entre nous. Ils révèlent au contraire l'une des contradictions majeures de nos institutions. Les hommes, nous enseignent les philosophes classiques, ont ratifié le Pacte social pour assurer leur propre conservation. Dès lors, comment l'entité en charge de leur protection peut-elle leur demander de sacrifier leur vie? La fin pathétique de Wahoo Jones, légionnaire damné qui périt en servant les autorités texanes, n'apporte pas de réponse à cette question cruciale. Elle ne suscite que désarroi et perplexité. Ce silence embarrassé en dit long. "Mourir pour la Patrie" est un problème insoluble qui démontre que la Société ne tient pas ses engagements.

    Le rebelle (The Fountainhead)

    Le rebelle (The Fountainhead)

    Ce reniement, précise Vidor en se gardant de tout moralisme, n'est pas le fruit d'un choix pervers. Il trahit une tendance mécanique à l'ambiguité. Le rebelle (The Fountainhead) s'efforce de mettre en lumière cette sombre inclination. Howard Roark (Gary Cooper), son héros charismatique, est un architecte visionnaire. Il soutient qu'un bâtiment doit être conçu en fonction de son usage et non, copier aveuglément des modèles préétablis. Ses premières réalisations sont d'indéniables réussites. L'Académisme n'apparaît plus comme une voie crédible pour l'Urbanisme de demain. Le Public d'aujourd'hui, cependant, souhaite en rester aux configurations d'hier. Il exige des édifices classiques, dessinés selon les règles du style gréco-romain. Le syndicat des bâtisseurs s'en remet à l'opinion générale et n'hésite pas à désavouer son membre le plus éminent. Le Client est roi. Le Lecteur l'est tout autant, reprend Gail Wynand (Raymond Massey). Le directeur du Banner, le plus influent journal de New York, organise par conséquent une campagne de presse pour que les gratte-ciel d'Amérique continuent de ressembler à des temples antiques. Roark, l'anticonformiste, doit comme tout un chacun se plier à la volonté du Peuple. Se soumettre à la majorité ou se démettre, l'alternative a la saveur amère d'un pamphlet. De fait, sous-entend Vidor, les désirs de la masse sont des ordres pour l'Individu. Peu importe que ce dernier ait raison contre les autres. La Société est pareille à un trou noir. Elle phagocyte les électrons libres qui gravitent autour d'elle. Que reste-t-il alors de la "dignité supérieure" et des promesses de progression que l'Union civile fit jadis aux miséreux de l'état de nature? Une immense déception qui se réduit à deux mots accablants: aliénation et régression.

    La croisade désespérée du "rebelle" achève de nous en convaincre. "Les grandes idées viennent toujours des hommes seuls", crie Roark à la foule obstinée pour justifier son avant-gardisme. "Il n'y a pas de cerveau collectif". Un créateur doit être en désaccord avec la pensée dominante. Sinon, il n'invente jamais rien. Il doit précéder les autres pour justifier son statut de novateur. Le plaidoyer est pertinent mais se perd dans un désert de dédain et d'incompréhension. L'admiration et le succès échoient aux suivistes à l'image de Peter Keating (Kent Smith), concepteur de bas étage qui se contente de construire au gré des modes. Gail Wynand, le magnat de la Presse, est le plus symptomatique de ces promus sans mérite. Il n'est écouté que dans la mesure où son quotidien abonde dans le sens de l'opinion publique. Qu'il se pique de défendre une cause impopulaire et ses abonnés le désavoueront. La toute-puissante milice des bien-pensants l'obligera tôt ou tard à faire amende honorable. Ainsi, la solidarité qui a présidé à la constitution du Corps social rappelle aux mémoires défaillantes qu'elle a un triste corollaire: l'unanimisme[4] .

    Les gloires en trompe-l'oeil qui émaillent Le rebelle sont capitales pour King Vidor. Elles montrent en effet l'essence chimérique de nos sacro-saintes institutions. Rien n'est authentique en Société, certifie le réalisateur sur un ton iconoclaste qui frôle la mise à l'index. Tout relève du faux-semblant. L'homme qui n'a pas d'étoile (Man Without a Star) démonte partiellement les rouages de cette vaste imposture. Dempsey Rae (Kirk Douglas), le personnage central du film, est un cow-boy itinérant qui au milieu du XIXè siècle, se rend au Wyoming pour gagner sa pitance. L'immense Etat rural offre de nombreux territoires propices à l'élevage. De modestes fermiers les occupent en proportion de leurs besoins et de leur capacité de travail. La quiétude règne dans ces contrées de l'Amérique profonde jusqu'au jour où Reed Bowman (Jean Crain), une riche investisseuse venue de la Côte Est, décide de faire paître un gigantesque troupeau dans les prairies naguère accessibles à tous. Cette décision, motivée par l'égoïsme et la cupidité, remet en cause la survie des petits paysans. Ces derniers se résignent en conséquence à clôturer les terrains indispensables à leur subsistance. Mal leur en prend. Leur ennemie commune voit en effet, dans les barbelés qu'ils déploient, matière à déclencher un terrible conflit armé. Le Spectateur non-initié se demandera sans doute en quoi cette intrigue a priori conventionnelle est subversive. Pour répondre à cette interrogation, il convient de superposer le Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes de Jean-Jacques Rousseau au long-métrage de King Vidor. Chacun verra dès lors que le cinéaste américain s'appuie sur le philosophe genevois pour annoncer, in fine, l'inévitable décadence de la Société. Qui est ainsi Dempsey Rae? Le berger du Far West est l'alter ego de "l'Homme de la Nature", tel que l'imagine l'auteur de La nouvelle Héloïse dans la première phase de son Histoire hypothétique. C'est l'individu solitaire qui, ne connaissant peu ou prou que l'amour de soi, comble ses quelques désirs matériels grâce aux produits de son environnement. Qui sont alors les humbles fermiers du Wyoming? Ils représentent la deuxième étape de notre évolution. Ces "hommes naturels" font société avec leurs contemporains pour mieux affronter les problèmes de l'existence. Ils vivent harmonieusement, dans la mesure où nul ne peut posséder plus de terres qu'il n'est capable d'en cultiver. Ce système équilibré, précurseur de l'Agrarianisme cher à Thomas Jefferson, ne résiste malheureusement pas à l'avènement de "l'Homme social". Ce dernier, incarné par la vénale Reed Bowman, apprend à jalouser, à calculer et à manipuler dans son seul intérêt. Il se plaît à s'approprier des sols et des biens qui ne lui sont pas nécessaires. Sous sa nocive influence, l'inégalité se répand et la volonté du plus riche devient l'unique règle de droit. King Vidor pourrait tirer moult enseignement de ces trois âges successifs. Un seul, néanmoins, lui suffit à ce stade de sa recherche.Sujet à l'évolution et plus encore, à la corruption, le Corps social n'est pas l'ordre stable qu'il feint d'être pour justifier sa perpétuation [5].

    L'homme qui n'a pas d'étoile (Man Without a Star)

    L'homme qui n'a pas d'étoile (Man Without a Star)

    Guerre et paix (War and Peace) complète habilement cette critique en forme de démythification. Pierre Bezoukhov (Henry Fonda), Natacha Rostova (Audrey Hepburn), le Prince André Bolkonski (Mel Ferrer) et les autres acteurs de ce drame historique sont des aristocrates de la Russie tsariste. En tant que tels, ils bénéficient de tout le confort qu'une société peut offrir. Les privilèges dont ils jouissent leur procurent un sentiment de puissance et d'immuabilité. Leur dolce vita, pensent-ils en devançant Fellini, ne sera jamais troublée que par des intrigues romantiques aussi entêtantes que dérisoires. Ces insouciants commettent cependant une grave erreur d'appréciation en croyant que tranquillité domestique et quiétude extérieure ne font qu'une. Nos Etats prétendument civilisés se comportent ainsi comme les individus de l'état de nature hobbien. Ils sont des loups les uns pour les autres et ne songent qu'à s'entre-dévorer. Pierre Bezoukhov découvre la sordide vérité en allant visiter le champ de bataille de la Moscova. Au gré d'une séquence surréaliste où il chemine gauchement au milieu des cadavres et des soldats apeurés, l'aimable humaniste prend conscience de sa candeur effarante: le microcosme social ne saurait être un refuge fiable dans le monde définitivement hostile qui est le nôtre. La politique de la terre brûlée que les Russes mettent en oeuvre pour contrer l'invasion napoléonienne est le symbole paroxystique de cette grande désillusion. Il n'est pas de havre de paix dans le royaume belliqueux des hommes.

    Comme si sa morale était trop hétérodoxe pour être crédible, Vidor invoque l'Ancien Testament avec Salomon et la Reine de Saba ( Solomon and Sheba). Le récit biblique s'ouvre sur un désert désolé et sur une voix off désolante qui ne laissent aucune place à l'espérance: à l'Est de l'éden méditerranéen, les peuples ne cessent de se déchirer. Pharaon veut conquérir Israël. Adonias (George Sanders), héritier présomptif du Roi David (Finlay Currie) projette d'annexer Saba. Pour assurer sa sécurité, le petit territoire dangereusement convoité fait alliance avec la puissante Egypte. Il espère accessoirement que sa collaboration lui permettra de faire main basse sur une partie de la Terre promise. Nul n'est besoin d'aller plus loin dans les arcanes vénéneux de la diplomatie antique, tant ces serpents qui se mordent la queue sont éloquents: le "concert des nations" est bel et bien un prolongement de la barbarie originelle par d'autres moyens. Le propos accusateur ne fait certes que reprendre celui de Guerre et paix mais il a, cette fois, la caution inégalable des Saintes Ecritures.

    Pour convertir un public plus large que le cercle restreint des croyants, Vidor délaisse néanmoins les hautes sphères de la Foi et s'en retourne au domaine du pur Entendement. La Société, ironise le cinéaste en reprenant Jean-Jacques Rousseau à témoin, n'est pas un îlot de Raison dans l'océan déchaîné des passions humaines. Exposée aux vents mauvais de la corruption, elle se laisse entraîner par la folie du paraître. L'infortunée Ruby Gentry (Jennifer Jones) fait les frais de cette dérive immémoriale. Cette fille des marais de Caroline du Nord est méprisée depuis toujours par les notables de la ville portuaire de Bradock. Ses origines modestes sont sa croix. Elle est constamment liée et condamnée par le regard que ses congénères portent sur sa personne. Boake Tackman (Charlton Heston) l'aime éperdument? Noblesse oblige, le fils de bonne famille épouse finalement une héritière de sa caste[6]. Ruby convole avec Jim (Karl Malden), un self-made man riche à millions? Les "honnêtes gens" ne voient en cette union que l'acte intéressé d'une créature âpre au gain. Le marié périt par accident lors d'un voyage sur un bateau de plaisance? Sa veuve, bien qu'innocente, est immédiatement suspectée. Ainsi va le Corps social, nous murmure Vidor au terme de cette écoeurante série d'injustices. Obsédé par les apparences, il a plus d'yeux que d'esprit.

    King Vidor - Guerre et paix (War and Peace)

    Guerre et paix (War and Peace)

    La garce (Beyond the Forest) confirme le verdit avec une rare sévérité. Sa narcissique héroïne, merveilleusement campée par Bette Davis, croit être une déesse parmi les simples mortels. "Je ne suis pas n'importe quelle femme!" s'emporte-t-elle face aux incrédules qui la mésestiment. "Je suis Rosa Moline!" Le programme existentiel est clairement posé. Il peut s'appliquer jusqu'à la nausée. Rosa Moline méprise les habitants de Loyalton, la bourgade rurale dans laquelle elle réside. Rosa Moline martyrise son époux Louis (Joseph Cotten), brave médecin de campagne qui ne peut lui offrir le train de vie princier dont elle rêve. Rosa Moline s'adonne à l'adultère avec Neil Latimer (David Brian), un millionnaire qui lui fait miroiter l'opulence. Rosa Moline dérobe les maigres économies de son ménage pour s'offrir les vêtements de luxe qui, pense-t-elle, correspondent à son standing de "grande dame". Rosa Moline est souveraine en son royaume et entend bien le faire savoir. Qu'un gueux s'avise de contrecarrer ses plans, en révélant par exemple à son amant qu'elle est enceinte de son mari. L'importun périra dans l'instant. Il est naturellement vain de faire observer à Rosa Moline qu'elle se croit tout permis alors qu'en définitive, elle vaut moins que rien. Rosa Moline vit dans l'univers fantasmagorique de l'Etiquette. Qu'importe le contenu pourvu que le contenant fasse bonne figure. Qui osera s'offusquer de cette morale sans éthique, à l'heure où le superficiel constitue l'aliment de base du landerneau médiatique? C'est ici que la démence de Rosa Moline sort du particulier pour entrer dans l'universel. En Société, l'essentiel n'est pas la réalité de l'Etre humain mais l'image que chacun donne ou se fait de lui-même. Jean-Jacques Rousseau opine du chef. Ce pourfendeur infatigable du mensonge institutionnel décerne, du fond de son tombeau, un satisfecit supplémentaire à King Vidor.

    Les fervents légalistes ne manqueront pas de s'insurger contre ces mots transgressifs. Ils argueront du fait que le Corps social a une tête et que cette dernière, foncièrement rationnelle, ignore les non-sens de l'organisme qu'elle dirige. La dichotomie ne semble pas infondée. Il suffit pourtant de regarder Napoléon (Herbert Lom) dans Guerre et paix pour s'apercevoir qu'elle est largement artificielle. Force est ainsi de constater que l'Empereur emblématique n'est pas le plus sage de ses sujets. Il apparaît même comme un monstre de brutalité, bouffi d'orgueil et ivre de pouvoir. Pour couper court aux procès en caricature que pourrait lui valoir ce portrait sans nuances, Vidor quitte le terrain polémique de l'Histoire pour sonder nos mythes fondateurs. Comment Salomon (Yul Brynner) en vient-il à se comporter après sa rencontre avec la voluptueuse Reine de Saba (Gina Lollobrigida)? nous demande le metteur en scène d'un air entendu. Le bon Roi agit en parfait irresponsable. Pour plaire à sa perverse dulcinée, il oublie tous les devoirs de sa charge. Il se vautre dans la luxure, se met à dos les douze tribus d'Israël et introduit des idoles païennes sur sa terre sacrée, lui qui fut le bâtisseur du Temple de Yahvé. L'archétype de la mesure, de la morale et de la maîtrise de soi qui sombre dans le vice comme un misérable ordinaire, l'exemple ne saurait être plus marquant. Les gouvernants ne sont pas des dieux. Ils sont humains, trop humains pour racheter la virginité perdue de l'Union civile.

    Ainsi donc, nous dit Vidor au terme de sa vaste étude anthropologique, les relations qu'entretiennent l'Individu et la Société ne peuvent être placées sous le signe de l'aisance et de l'évidence. Elles obéissent nécessairement au principe, inconfortable s'il en est, de l'attraction - répulsion. D'un côté, ma chair est attirée par les promesses de jouissance et de conservation du Corps social. De l'autre, mon esprit est repoussé par les destructions et les régressions qu'engendre la Communauté. Pour le clairvoyant Vidor, ce "je t'aime tout en te haïssant" ne germe pas hors-sol. Il s'enracine dans l'humus ancestral des rapports interindividuels. L'analogie a la déconcertante simplicité des idées fulgurantes. De même que chacun s'incorpore à la Société au nom de ses pulsions vitales, l'Homme et la Femme vont l'un vers l'autre au gré de leurs passions. La Nature l'ordonne. Une voix off nous apprend ainsi que Ruby Gentry est "née pour l'Amour". Rien ne peut la détourner de son très cher Boake Tackman. En cela, la belle sauvageonne et son compagnon ressemblent comme frère et soeur à Pearl Chavez (Jennifer Jones) et à Lewt McCanless (Gregory Peck). Les Roméo et Juliette de Duel au soleil (Duel in the Sun) sont eux aussi d'authentiques inséparables. Ces amants sont, comme les autres, aimantés par des sentiments surpuissants [7]. C'est là que se dresse un obstacle insurmontable, prévient cependant Vidor en prenant le ton tragique de Hamlet confronté au mur de la Mort. Corps et Ame ne font pas un mais deux. Ce que l'enveloppe charnelle exige, l'esprit ne le réclame pas forcément. De cette distinction qui confine à la schizophrénie procèdent des romances douloureusement contrariées. Leurs acteurs se désirent physiquement mais se rejettent moralement. Howard Roark et Dominique Francon (Patricia Neal) dans Le rebelle, Pearl Chavez et Lewt McCanless dans Duel au soleil, Ruby Gentry et Boake Tackman, Salomon et la Reine de Saba, les couples s'étreignent pour mieux se repousser. Chaque baiser se paie au vil prix de morsures, de gifles et de griffures. Ces images saisissantes, dont certaines firent scandale en leur temps, sont une réduction à l'échelle des liens conflictuels qui unissent l'Individu à la Collectivité. Projections de nos contradictions tant morales que sociales, elles nous suggèrent que nul ne fait corps impunément avec ses congénères.

    King Vidor - Salomon et la Reine de Saba

    Salomon et la Reine de Saba

    Cette maxime singulière, qui part de l'éthique personnelle pour aller vers une politique de distanciation à l'égard de l'Ordre établi, a conduit maints commentateurs à se perdre dans le dédale de la classification idéologique. Nombreux sont ainsi les observateurs autorisés qui ont cru voir, en King Vidor, un "socialiste owennien". Notre pain quotidien a notablement contribué à cet égarement taxinomique. Le film, refusé par les producteurs hollywoodiens au motif qu'il était trop marqué à gauche au pays du "Big Business", est il est vrai propice aux confusions analytiques. Il relate l'histoire de victimes de la crise de 1929 qui se détachent du Corps social pour former, hors de l'aliénation urbaine, une communauté autogérée dans les plaines de l'Ouest. Cette cité baptisée "Arcadie", en référence à un pays de cocagne chanté par la poésie grecque, nous renvoie instinctivement àl'utopie coopérative que Robert Owen a expérimentée à Orbiston et à New Harmony dans les années 1820 [8]. Ses finalités paraissent en effet similaires: unir des hommes désireux de posséder ensemble l'outil de production, pour se soustraire à l'oppression des propriétaires du capital. Un examen approfondi révèle néanmoins que ce parallèle est inopportun. Quel mode de gouvernement se dégage-t-il des discussions que John Sims engage avec ses associés? La Démocratie est unanimement rejetée. "C'est elle qui nous a mis dans le pétrin", lance avec véhémence l'un des membres de l'assemblée. Le Socialisme ne soulève pas plus d'enthousiasme. La seule mesure qui recueille l'approbation générale est la désignation d'un chef, chargé d'assurer le bien-être de chacun. Des individus qui se défient du "Démos" et de la loi de la majorité, qui se méfient de la collectivisation des biens et qui désignent un dirigeant dont les prérogatives, au fond, se limitent à garantir l'égale liberté de tous, ces mots tranchés nous coupent de la bonne parole d'Owen. Ils reprennent en vérité la pensée critique d'un disciple repenti du philosophe et industriel britannique: Josiah Warren[9]. Ce rapprochement trop souvent négligé est particulièrement stimulant. Le fondateur des communautés d'Utopia et de Modern Times est ainsi considéré comme le père de l'Anarchisme américain. Dès lors, King Vidor ne doit-il pas être tenu pour un artiste libertaire?

    L'hypothèse est crédible. L'Anarchie rejette en effet toute autorité qui prétendrait mettre en cause la souveraineté de la personne. Elle constitue par conséquent un concept idéal pour créer, avec le Corps social, la distance que l'auteur de Not So Dumb appelle de ses voeux. L'Individualisme radical du Rebelle s'inscrit dans cette logique d'éloignement ou devrait-on dire, d'indépendance. "Je crée mes propres normes", rétorque Howard Roark aux censeurs qui lui reprochent son dédain des conventions esthétiques. Un être qui se sacrifie pour la Collectivité perd son âme et devient une machine, renchérit-il devant les juges qui l'accusent d'avoir dynamité un immeuble bâti au mépris de ses directives. Nier le droit naturel de l'Individu à être le roi de ce monde, conclut l'indomptable architecte, c'est préférer l'archaïsme totalitaire à l'émancipation moderne. Dempsey Rae pourrait assurément se reconnaître dans cette profession de foi. "L'homme qui n'a pas d'étoile" sillonne les grands espaces aussi librement que le vent souffle dans la plaine. Indépendant convaincu, il ne possède rien et ne veut être possédé par personne. "La Propriété, c'est le vol", peste-t-il en son for intérieur à la vue des barbelés qui barrent les prairies du Wyoming. Cette saillie digne de Proudhon fait sourciller le Spectateur attentif. Elle semble en effet incompatible avec la volonté qu'expriment les héros de Notre pain quotidien: continuer à conjuguer le verbe "avoir" à la première personne du singulier, par-delà les exigences de la vie communautaire. L'antinomie n'est toutefois qu'une apparence. Rae poursuit certes son chemin en solitaire, à l'issue de ses sanglantes pérégrinations au pays des rapaces avides de terre. Avant de passer sa route, le cow-boy libertaire confie cependant son jeune protégé, Jeff Jimson (William Campbell), à l'association de petits paysans qu'il a défendue contre les pistoleros du vaste ranch Bowman. Il voit en ce groupement un juste compromis entre l'accaparement capitaliste et la collectivisation socialiste. Cette troisième voie nous ramène à Modern Times et aux utopies de Josiah Warren. Fondée sur l'entraide que privilégient John Sims et ses concitoyens, elle porte le nom à la fois méconnu et familier de Mutualisme.

    Le malentendu est dissipé mais aussitôt, un autre se profile à l'horizon. Jusqu'à la fin des années 1930, King Vidor magnifie la Société. Il se fait patriote et glorifie les bâtisseurs de la Nation américaine. Par la suite, le discours du réalisateur semble néanmoins connaître une puissante inflexion. Il exalte l'Individualisme avec une ferveur proche de l'extase religieuse. Le Public ne peut qu'être décontenancé par ces prêches diamétralement opposés. Prendre le recul de l'Historien permet toutefois de remettre en perspective ce grand écart idéologique. La sage posture nous rappelle en effet que Notre pain quotidien, La légion des damnés, North-West Passage et autres films de la période rooseveltienne pointaient déjà les failles de l'Ordre social. Une vérité profonde transperce ainsi l'écume des choses: Vidor n'est en aucun cas un esprit indécis ou inconséquent. C'est un explorateur de la Pensée qui, sans négliger le principe de continuité, reste ouvert aux évolutions intellectuelles. Pour quelle raison son oeuvre prend-elle une tournure plus individualiste à partir des années 1940? Parce que le contexte politique change et impose un aggiornamento. Nazisme et Communisme font planer l'ombre de la dictature sur toute la planète. Par conséquent, il paraît plus que jamais salutaire de se tenir loin d'un Corps social qui dévoile sans pudeur ses inclinations tyranniques. L'Anarchisme doit prendre le pas sur le Nationalisme.

    King Vidor - Ruby Gentry

    Ruby Gentry

    Le cheminement est rationnel et pourtant, il soulève une nouvelle difficulté. King Vidor est un mystique. Son travail est imprégné du message chrétien. Hallelujah, Salomon et la Reine de Saba ou Notre pain quotidien, locution empruntée au Pater Noster, en témoignent d'emblée. Cet ancrage spirituel va bien au-delà du titrage des films. Le "Champion" est ainsi un fils prodigue. La "garce" est une cousine de Jézabel. Le "rebelle" est un martyr prêt à se sacrifier pour la Vérité[10]. "L'homme qui n'a pas d'étoile" est un prophète qui évoque simultanément Ezéchiel, Jérémie, Elie et Isaïe. Les références bibliques sont toutefois plus nettes encore dans Guerre et paix . La fuite du peuple russe, effrayé par l'avancée des troupes napoléoniennes, est en effet le décalque de l'éprouvante traversée du Sinaï effectuée par les Hébreux dans l'Exode. La retraite apocalyptique de la Grande Armée, espérée par tous les popes de Moscou à l'Oural, rappelle pour sa part les plaies qui s'abattirent sur l'Egypte pharaonique. Quant à Pierre Bezoukhov, prisonnier des grognards en déroute, qu'apprend-il du pieux personnage qui partage ses chaînes? Le sens de la vie humaine est d'accomplir la volonté divine. Le catéchisme est limpide. Il est si clairement exposé que les gardiens du temple anarchiste formulent en choeur une objection indignée: un croyant ne peut être libertaire, c'est-à-dire, membre d'une chapelle qui ne reconnaît aucune autorité sur la Terre comme au Ciel. La remontrance est aussi cinglante que pertinente. Vidor la balaie néanmoins d'un mouvement de caméra. Léon Tolstoï, affirme le cinéaste en virtuose de la Culture, est la preuve immortelle qu'Anarchie et Religion ne sont pas incompatibles[11] . L'illustre romancier a toujours fait assaut de dévotion tout en vilipendant l'Etat, le Capitalisme et l'exploitation à la manière de Michel Bakounine[12]. Guerre et paix constitue le suprême symbole de cette conciliation idéologique. D'un côté, l'oeuvre fait l'éloge de la spiritualité. De l'autre, elle montre que l'Ordre établi ne peut être un asile durable pour l'Individu. Le doute n'est plus de mise, il est bel et bien possible d'avoir un dieu sans avoir de maître.

    Vidor voit dans cette synthèse une aubaine intellectuelle. L'Anarchisme lui a permis de fustiger le Corps social. Le Christianisme élargit son champ d'analyse, en lui ouvrant la perspective d'une critique générale des corps sensibles. Cette extension évangélique du domaine de la contestation impose une précision d'importance. Le plus syncrétique des metteurs en scène hollywoodiens n'appartient pas à une église traditionnelle. Il voue un culte à une organisation américaine baptisée Christian Science[13]. Ce groupuscule religieux, fondé par Mary Baker Eddy en 1879, est au carrefour d'influences extrêmement diverses: la théodicée de Leibniz, la philosophie de Hegel et de Berkeley, la thérapeutique mentale de Mesmer et Quinly ou encore, la théologie de Manès[14]. Son dogme peut néanmoins être synthétisé en quelques propositions élémentaires. Le Créateur étant bon par essence, péché, maladie et mort ne sauraient exister. Ces fléaux ne sont que des projections perverses de la seule réalité tangible de l'univers: l'Esprit. En conséquence, nous avons le pouvoir de nous libérer de nos souffrances en menant une vie totalement détachée des contingences physiques. Par la supplication de Dieu et par la connaissance des lois bibliques, nous sommes capables de déjouer les pièges redoutables que nous tend la Matière.

    Duel au soleil est la parfaite illustration de cette doctrine à la fois classique et singulière. L'ensemble du film repose en effet sur la distanciation éthique chère à la Science Chrétienne. Les bons, représentés par Jess McCanless et sa mère Laura-Belle (Joseph Cotten et Lilian Gish), ont l'Ame pour seul et unique repère. Ils sont désintéressés, altruistes, généreux et intègres. Les mauvais, incarnés par Lewt McCanless et son père Jackson (Lionel Barrymore) ne vivent au contraire que pour la Chair. Ils sont des jouisseurs avides et brutaux. Ce dualisme est aux yeux de King Vidor un garde-fou pour l'Humanité entière. Quiconque se soumettra au Corps, prophétise le réalisateur à la façon de la vierge Mary Eddy, s'exposera fatalement au pire. Le "Champion" ne dément pas ce funeste présage. Il doit sa descente aux enfers au diktat de l'alcool et du jeu, c'est-à-dire, aux démons qui règnent sur son organisme avili. De même, le vénérable Salomon est jeté au purgatoire dès lors qu'il succombe au charme vénéneux de la Reine de Saba. Rosa Moline dite "la garce" et Ruby Gentry consacrent cette antique malédiction. La première subit l'opprobre en ouvrant son lit au plus offrant. La seconde s'enfonce dans les marécages de l'affliction parce qu'elle refuse d'écouter la bonne parole de son frère Jewel (James Anderson), prédicateur exalté qui ne cesse de la mettre en garde contre le vice et la luxure.

    "Déchéance" rimant avec "substance", conclut Vidor de ces multiples naufrages, notre seule issue est la Transcendance. Le grand passage trace ostensiblement cette voie qui des misères du Profane, doit nous mener au réconfort du Sacré. Langdon Towne est touché par une balle durant une attaque meurtrière contre les Indiens Abénakis. Le jeune soldat semble perdu tant son ventre saigne. Son supérieur, Robert Rogers, lui rend néanmoins l'espérance en évoquant le jeûne de quarante jours auquel Moïse s'astreignit au Sinaï. Si le guide des Hébreux a vaincu la faim, prêche le Major américain, un blessé peut dominer la douleur qui lui déchire les entrailles. Le miracle se produit. Le condamné à mort se lève et marche sur un sentier tortueux de plusieurs dizaines de kilomètres. La Foi peut faire de l'Homme un guérisseur à l'image du Christ.

    King Vidor - La garce (Beyond the Forest)

    La garce (Beyond the Forest)

    Vidor est à ce point pénétré de son "catéchisme scientifique" qu'il détaille, au Spectateur, les modalités pratiques de cette élévation spirituelle. Le plus sûr moyen de nous délivrer du Mal, enseigne le cinéaste aux accents de prosélyte, n'est autre que la prière. Le bien nommé "Sinkiller" (Walter Huston) le certifie dans Duel au soleil. A Pearl Chavez, brebis égarée qui veut se purger des passions qui la poussent malgré elle dans les bras de l'infâme Lewt McCanless, le Pasteur déclare sans détour: "Il faut que tu pries jusqu'à ce que crève le diable qui t'habite". Le repentir est le deuxième chemin qui mène au Salut. Jackson McCanless finit par l'emprunter, en dépit des innombrables turpitudes qui ont jalonné son existence de philistin. Son autocritique aussi poignante qu'inattendue apaise ses tourments et lui rend sa dignité perdue. Complément naturel de ce profitable examen de conscience, la conversion scelle le rapprochement entre Dieu et l'Homme. La Reine de Saba choisit cette option quand, assiégée dans le Temple de Jérusalem par les cohortes égyptiennes, elle voit le glorieux royaume d'Israël s'effondrer sous le poids de ses vices. La grande pécheresse abjure les idoles païennes de son pays natal et promet fidélité à Yahvé. Son serment est récompensé. En s'humiliant devant le Très Haut, l'ancienne semeuse de discorde sauve sa vie, Salomon et l'ensemble du Peuple élu.

    Si ce processus de purification ne va pas jusqu'à son terme, prévient King Vidor en bon apôtre de la Christian Science, le pénitent ne trouvera pas la Grâce. Rosa Moline l'apprend à ses dépens. La "garce" tente de s'amender en imitant son vertueux époux Lewis. Hélas, elle se laisse submerger par les passions de sa chair corrompue, au milieu du gué qui devait la mener à l'absolution définitive. Sa coupable faiblesse lui vaut une mort pathétique.Il faut que l'Esprit fasse à jamais un avec Dieu, nous susurre la fautive en expirant sur le quai de la gare de Loyalton. Telle est pour nous la seule façon d'éviter la renaissance perpétuelle du Mal, ajoute-t-elle dans le dernier souffle que lui laisse son ventre meurtri par un avortement sauvage. C'est parce qu'elle comprend que ce principe d'unité est un impératif catégorique que Pearl Chavez, résignée, va défier son amant maudit Lewt McCanless dans un duel sans merci. La jeune américano-mexicaine sait qu'en son coeur incurablement métissé, deux ennemis jurés cohabitent pour le pire: Abel et Caïn. Comme le premier ne peut l'emporter sur le second, le trépas est l'unique échappatoire. Il n'y a pas d'avenir pour ceux qui vivent dans la dualité.

    Le Spectateur est immanquablement frappé par la rudesse de la sentence. Vidor va toutefois plus loin encore dans l'ascèse et le rigorisme. Exorciser le Corps humain ne suffit pas, tonne le metteur en scène à la morale d'airain. L'intégrité de notre âme suppose également le rejet inconditionnel du plus païen de tous les cultes: le Matérialisme. L'immolation de ce veau d'or nous ramène à Tolstoï. Le grand prêtre de l'Anarchisme chrétien prône, dans Guerre et paix comme dans l'ensemble de son oeuvre, l'avènement d'un monde affranchi de la convoitise. Sur la Terre bonifiée par l'Amour du Christ, pressent l'écrivain russe, les hommes cesseraient de se quereller au nom de la possession. Avoir ne serait plus une fin en soi mais un moyen de partager, avec les plus fragiles, le fardeau accablant de la nécessité. A l'égoïsme et à l'animosité succéderaient l'altruisme et la simplicité. Les personnages les plus remarquables de Vidor suivent ces prescriptions à la lettre. Ils oublient leurs intérêts personnels et se mettent à la disposition de leur prochain. Les Rangers qui tout au long de La légion des damnés, guerroient contre Indiens et truands sanguinaires, se sacrifient ainsi pour le bien des texans opprimés. Louie (Addison Richards), le hors-la-loi en cavale de Notre pain quotidien, se livre aux forces de l'ordre afin que la prime promise pour sa capture soit versée aux paysans démunis d'Arcadie. Ces actes, révolutionnaires au sens spirituel du terme, renversent la hiérarchie des valeurs matérialistes. Qui est le plus grand ici-bas? nous demandent-ils avec insistance. Le serviteur des plus petits, répond Lewis Moline en paraphrasant Jésus de Nazareth. Le généreux médecin de La garce ne cherche pas à faire carrière, au profond désespoir de la femme superficielle et ambitieuse qui partage son foyer. Il soigne, gratuitement ou presque, les nombreux pauvres qui peuplent son village provincial. En comparaison de ce parangon de vertu, les capitaines d'industrie et les gros propriétaires que dépeint Vidor font pâle figure. Gail Wynand, le cynique magnat de la Presse du Rebelle, Jackson McCanless, l'accapareur de terres de Duel au soleil ou Neil Latimer, le parvenu sans scrupules qui trousse Rosa Moline, apparaissent comme des diablotins aussi repoussants que dépourvus de classe[15]. Ces vrais médiocres aux déguisements de faux seigneurs nous l'assurent à leur cors défendant, notre félicité ne réside pas tant dans la richesse matérielle que dans l'humilité. Ruby Gentry s'en avise au lendemain du décès tragique de Boake Tackman, bourgeois déclassé qu'elle manipulait grâce à l'héritage colossal de son défunt mari. Après avoir cédé à l'ivresse de l'abondance, elle renonce à tous ses privilèges et termine son existence sur un simple navire de pêcheur. Dempsey Rae, "l'homme qui n'a pas d'étoile", passe le reste de son âge en nomade. Salomon fait voeu de modestie comme la Reine de Saba. Les souverains dévoyés consacreront désormais leurs trésors à Dieu et aux hommes. Les aristocrates de Guerre et paix prennent eux aussi la mesure de l'absolue vanité de la fortune. Ils font la bénéfique expérience de la lucidité lorsqu'ils regagnent leurs palais ruinés par l'agression napoléonienne. Leur sobriété récente et néanmoins ferme préfigure la règle d'or en vigueur dans le petit éden provincial de Notre pain quotidien: l'argent est accessoire.

    King Vidor - Duel au soleil (Duel in the Sun)

    Duel au soleil (Duel in the Sun)

    Ce dernier film lève le voile sur les finalités ultimes du Cinéma de King Vidor. Selon quelles règles le hameau de John Sims et de ses coreligionnaires est-il véritablement gouverné? Aime ton prochain comme toi-même, aide-le à la façon d'un frère, pardonne ses offenses, renonce à l'abondance illusoire des grandes villes et va travailler dans les champs pour apprécier la splendeur de la création divine, l'utopie rurale est régie par les préceptes du Nouveau Testament. Toute son organisation prêche en faveur d'un retour à la condition épurée mais extatique des premiers chrétiens.

    L'ambition est d'envergure. Elle n'épuise pourtant pas l'eschatologie vidorienne. En effet, le chef de la communauté idéale deNotre pain quotidien ne se réclame pas seulement de la Bible. Il invoque également John Smith et les pèlerins qui débarquèrent du Mayflower en 1620. Combinée à l'Anarchisme évangélique de Tolstoï, la référence historique compose un manifeste qui chevauche hardiment l'Ethique, la Politique et la Philosophie: qu'il soit social, physique ou patrimonial, les hommes doivent se garder du Corps s'ils veulent retrouver l'âme universelle du Rêve Américain. Le grand projet place Vidor dans la lignée de l'auguste Jefferson et nous laisse entre stupeur et admiration. De La foule àSalomon et la Reine de Saba, nous n'assistons pas qu'à l'état de grâce d'un créateur aux idées foisonnantes. C'est ni plus ni moins une nouvelle Déclaration d'indépendance qui s'écrit sous nos yeux. Pour être valeureux, libres et heureux, vivons détachés des liens aliénants de la Matière.



    [1] Pour être plus précis, Thomas Jefferson ne fut pas l'unique rédacteur de la Déclaration d'indépendance. Il en fut le principal concepteur.

    [2] L'incroyable aisance du petit comédien Jackie Cooper fait passer Dink pour un adulte en miniature.

    [3] "Barbare" vient du Grec "barbaros" qui signifie "étranger". Cette identification aliénante des personnes extérieures au groupe à des sauvages se retrouve, précisons-le, dans La légion des damnés.

    [4] Wynand reconnaît lui-même qu'il paie cette rançon exorbitante, avec le cynisme empreint de lucidité qui le caractérise: "J'ai toujours appartenu au Public".

    [5] En insinuant que l'Ordre n'est que l'antichambre du Chaos, King Vidor rejoint un autre contempteur du Pouvoir: Michael Curtiz. Sur ce sujet, voir Jean-Philippe Costes, Les Subversifs Hollywoodiens / L'esprit critique du Cinéma grand public, Editions Liber, Montréal, 2015, pp 426 et s.

    [6] De sa caste ou plutôt, de la "gentry", c'est-à-dire, de la haute société que Vidor critique implicitement.

    [7] Vidor exprime souvent cette surpuissance en filmant de grands espaces, au sein desquels les êtres paraissent écrasés, enfermés, insignifiants.

    [8] Précisons qu'Orbiston et New Harmony se situent respectivement en Ecosse et dans l'Indiana.

    [9] Warren naquit en 1798 et mourut en 1874. Il participa à l'expérience de New Harmony et fut l'un des principaux critiques de cette communauté utopique (voir notamment Periodical Letter II, 1856).

    [10] A titre d'exemple, Howard Roark préfère être un simple carrier plutôt qu'un architecte inféodé au commerce et aux modes.

    [11] Voir notamment Le royaume de Dieu et Le père Serge.

    [12] Des auteurs à l'image de Jacques Ellul et d'Ivan Ilitch ont fait de même par la suite.

    [13] Vidor a été initié à cette religion par sa mère.

    [14] Manès - ou Mani - fut à l'origine du Manichéisme au IIIè siècle après Jésus-Christ.

    [15] Le caractère diabolique de ces possédants est souligné, de la façon la plus explicite, par les forges infernales qui entourent la demeure de Rosa Moline.

    Date de création:2015-08-01 | Date de modification:2015-08-01
    Loading