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    Dossier biographique: Reed Carol

    Rien ne sert de grandir... L'hymne à l'Enfance de Carol Reed

    Jean-Philippe Costes

    Carol Reed

    Carol Reed

     

    "Laissez les petits enfants et ne les empêchez pas de venir à moi;

    car c'est à leurs pareils qu'appartient le Royaume des cieux."

    Matthieu, 19 - 14

    Qui n'a jamais ressenti l'envie de revenir en Enfance? L'âge tendre a tant d'attraits qu'il est dur de rester sourd à ses sirènes. Apaisante innocence, précieuse protection des parents, délicieuse absence de responsabilités, tout ici-bas nous incite à l'adoption d'une morale que ne renierait pas le fabuleux La Fontaine: au fond, rien ne sert de grandir...

    Qui parmi nous ne réfrène cependant ce vieux désir de rajeunir? Faire tourner l'horloge du Temps à l'envers, comme le Benjamin Button de David Fincher, est tenu pour une régression infamante[1]. Les premières années de la Vie seraient ainsi le berceau de vices rédhibitoires. Complexe d'Oedipe, obsessions charnelles, cruauté, le Docteur Freud a déterré ces tares enfouies dans l'inconscient collectif. Alexander Mackendrick, Otto Preminger, Jack Clayton et autres cinéastes des vérités indicibles ont parachevé cette funèbre besogne. Périsse Walt Disney, les blonds chérubins de notre imagerie infantile sont en réalité de purs démons. Nul ne saurait se grandir en rapetissant.

    Un metteur en scène a pourtant fait profession de nager à contre-courant de ces idées dominantes: Carol Reed. Associer le mythique auteur du Troisième homme à l'Enfance ne va pas de soi, tant son univers souvent empreint de gravité semble éloigné du monde volontiers superficiel des plus jeunes. Le lien est toutefois évident pour quiconque fait l'effort de regarder au-delà des apparences. Qui sont en effet les héros du brillant adaptateur de Graham Greene? Ils sont d'abord des "petits choses" dignes d'Alphonse Daudet, comme dans A Kid for Two Farthings,Première désillusion (The Fallen Idol) et Oliver. Ils sont ensuite des adultes tantôt puérils, comme dans La grande escalade (Climbing High), tantôt immergés dans un cadre de vie enfantin, comme les acrobates de Trapèze. Ces personnages singuliers sont enfin des fils confrontés à la figure intimidante du père. Dans L'extase et l'agonie (The Agony and the Ecstasy), Michel-Ange (Charlton Heston) oeuvre ainsi sous la férule d'un mentor, le Pape guerrier Jules II (Rex Harrison) [2].

    Les exemples sont éloquents et néanmoins, un détail vient troubler leur pertinence. The Third Man, The Running Man, Odd Man Out, The Man Between, Our Man in Havana, le mot "homme" est récurrent dans la filmographie de Reed. Il est tentant d'en déduire que l'artiste britannique, devenu cheville ouvrière de l'industrie hollywoodienne durant les vingt dernières années de son existence, fut plus préoccupé par la maturité que par les êtres juvéniles. En rester à pareille conclusion constituerait cependant une grossière erreur d'interprétation. Les adultes ne tiennent jamais le haut de l'affiche, de l'inaugural It Happened in Paris au crépusculaire Follow Me. Leur omniprésence ne sert qu'à les mesurer aux enfants et in fine, à les faire choir de leur piédestal ancestral. Quand on est petit, affirme ainsi l'oncle du comédien Oliver Reed, rien ne souffre de la bassesse ordinaire des aînés. Tout est grand. Le secret de ce formidable renversement de perspective tient en une formule: l'Enfance est merveilleuse parce qu'elle n'est pas l'âge de Raison. Philippe (Bobby Henrey) nous aide à mieux comprendre cette négation déroutante des hiérarchies et des valeurs traditionnelles dans Première désillusion. Le petit garçon de l'ambassadeur de France au Royaume-Uni ne vit pas sous l'emprise du sens. Son quotidien est placé sous le signe de la sensibilité. Le monde à ses yeux n'en est que plus fascinant. Qu'est pour lui le vaste bâtiment consulaire où officie son père? Un somptueux terrain de jeu propice aux courses échevelées, aux gigantesques parties de cache-cache et à mille autres divertissements. Qu'est Baines (Ralph Richardson), le majordome de la mission diplomatique où il réside? Un surhomme revenu d'Afrique les bagages emplis de récits d'aventure, un complice de tous les instants auquel il est possible de faire une confiance absolue. Ludisme, héroïsme, amitiés indéfectibles, l'Enfant nous dévoile les facettes de sa grandeur insolente. Sa supériorité, nous murmure Carol Reed avec admiration, réside dans sa propension à exalter les sentiments.

    Michel-Ange approfondit cette idée stimulante dans L'extase et l'agonie. Le petit prodige de la Renaissance italienne est plus qu'un peintre et un sculpteur. C'est un moine qui a fait de sa profession un véritable sacerdoce. Peu lui importent ses intérêts personnels. Sa santé, ses finances et les femmes sont pour lui quantités négligeables en comparaison de ses recherches artistiques. Cet engagement total, que son commanditaire Jules II juge lui-même insensé, lui permet de faire de la pauvre Chapelle Sixtine l'écrin d'un joyau pictural sans équivalent[3]. Le miracle esthétique a valeur de révélateur. L'Enfance va de pair avec la magnificence parce qu'elle est gouvernée par la Passion.

    L'éloge est flatteur et pourtant, l'audacieux Reed l'étire jusqu'aux plus hauts sommets de la vénération. Que cache ainsi l'enthousiasme proverbial du jeune Maître Buonarroti? Un transport divin, répond doctement l'étymologie. Le génial créateur du David est hanté par le désir de représenter la splendeur de la Création. Sa plus mémorable fresque est religieuse. Le supplice qu'il s'inflige pour la terminer est en tous points christique. Son inspiration, dictée par l'agencement providentiel des nuages, est essentiellement céleste. Quant à son prénom, il parle de lui-même: Michel-Ange est né pour porter la parole du Tout-Puissant au commun des vivants. L'Hermès chrétien est d'ailleurs doté de pouvoirs surnaturels. Par la grâce de ses chefs-d'oeuvre féeriques, il parvient en effet à tirer Jules II de son lit de mort. L'extase qui triomphe de l'agonie, la messe cathodique à laquelle nous assistons nous offre une homélie édifiante: l'Enfance est en prise directe avec le Sacré.

    Lier l'excellence au fait de ne pas avoir atteint l'âge de Raison était aventureux. La théorie s'avère toutefois des plus fécondes. Carol Reed en prend acte et continue de tracer son sillon sur les coteaux escarpés de l'audace intellectuelle. L'Enfant, nous a lucidement montré le cinéaste, peut exploiter toutes les richesses de la Passion et des sentiments parce qu'il n'est pas encore bridé par la rationalité inhérente à la condition d'adulte. Mais ce détachement privilégié va plus loin encore. Il s'applique à la Réalité dans son ensemble. Nos cadets sont moins tributaires que nous de cette contrainte majeure parce que leur développement cérébral est inachevé et leur intégration au jeu social, embryonnaire. Ils sont en situation de ne vivre que selon le principe de plaisir. Les éternels gamins de La grande escalade témoignent de cette félicité sur le mode opportun de la comédie légère. Nicky Brooke (Michael Redgrave), fils de millionnaires anglais, est un mondain oisif qui s'amuse de tout et ne prend rien au sérieux. Sa chère Diana Castle (Jessie Matthews) enseigne la danse à de petits rats qui "oublient" systématiquement de la rétribuer. La bénévole involontaire ne vit pas de son métier mais l'exerce quand même pour satisfaire ses inclinations artistiques. Son amie et colocataire Patsey (Tucker McGuire) lui ressemble comme une soeur. La jeune fille ne tire pas un schilling de ses sculptures et pourtant, elle tourne poterie sur poterie comme au temps béni de l'école maternelle. Max (Alastair Sim), le père de cet avatar humoristique de Galilée, est aussi lunaire que sa progéniture. Ce vieux léniniste refuse catégoriquement de travailler depuis sa sortie du collège. Son mot d'excuse fut écrit par Marx en personne: le meilleur moyen d'en finir avec l'exploitation de l'Homme par l'Homme est de rester un enfant.

    Ainsi, nous dit Carol Reed en signant cette galerie de portraits savoureuse, les petits voient le monde en grand parce qu'ils ne se résignent pas à enserrer le champ des possibles dans les cases étroites du réalisme. Leur perception des choses est plus plaisante du fait de leur aptitude à enchanter leur environnement. Il suffit de se pencher sur Tino Orsini (Tony Curtis) pour humer les fragrances de ce romantisme enivrant. L'aspirant voltigeur de Trapèze vit en apesanteur. La Terre à ses yeux d'écolier rêveur ne saurait se limiter à un ensemble de nécessités matérielles. C'est une piste aux étoiles dont chaque recoin est prétexte au divertissement. Une simple rue de Paris, pour le nouveau partenaire du célèbre acrobate Mark Ribble (Burt Lancaster), peut ainsi devenir une scène de spectacle. Marche sur les mains, pirouettes et sauts périlleux au-dessus du macadam, exercices de barres asymétriques sur des échafaudages de travaux publics, l'Enfant est un sorcier capable de changer les contraintes en réjouissances au gré de ses envies.

    Cet idéalisme en action exhibe ses prodiges dans Le troisième homme. La Vienne occupée d'après-guerre, telle que la perçoit l'écrivain au coeur enfantin Johnny Martins (Joseph Cotten), n'a rien d'une métropole ordinaire. Elle apparaît comme un parc d'attraction géant. Une énorme roue de fête foraine la surplombe. Ses statues impressionnantes sont pareilles à des golems. Ses artères, constamment plongées dans la pénombre, semblent abriter toutes sortes de fantômes. Ses citoyens, titans aux mines inquiétantes, sortent manifestement de quelque conte gothique d'Europe centrale. La Mort elle-même déroge aux règles de la Vie dans cette agglomération aux singularités plurielles. La fin accidentelle d'Harry Lime (Orson Welles), ami de longue date de Martins, s'apparente ainsi à ces énigmes brumeuses dont la Littérature fantastique a le secret. Le Major Calloway (Trevor Howard) et les autres policiers militaires de la ville ouverte sont naturellement fermés à cette appréhension onirique des faits. Tandis que le fantasque Johnny chemine dans une forêt d'intrigues fascinantes, les limiers chevronnés marchent au pas cadencé du prosaïsme administratif. Leur cécité trahit néanmoins l'impuissance de leurs quarante ans. Qui conserve son âme d'enfant se construit un monde plus jouissif. Le banal s'incline devant le mystérieux. L'anodin devient source de frissons. L'ennui du quotidien cède la pas à l'émerveillement permanent. La bande originale d'Anton Karas, cantate entêtante dont la partition se joue allègrement des musiques de films traditionnelles, complète la démonstration de force. Au royaume des petits, la transcendance est reine. La Vérité est conforme aux idées que ses frêles habitants ont souverainement arrêtées.

    Le propos est séduisant, mais alors qu'il passait lentement de la subjectivité à l'objectivité, une donnée revenue du fond des siècles met en cause sa pertinence: Enfance est synonyme de fragilité. Carol Reed n'élude pas ce contre argument de poids. Il s'attache au contraire à le réfuter avec rigueur et méthode. Aux simplifications et aux préjugés de la vox populi, le réalisateur oppose ainsi une savante distinction entre corps et esprit. Plus le premier est faible, nous dit-il en sage du Septième Art, plus le second se renforce. Cette pensée d'un abord paradoxal est traduite en images par Oliver. Le héros éponyme de cette adaptation du plus fameux roman de Charles Dickens est un orphelin chétif, brindille dérisoire que la moindre brise semble en mesure de casser[4]. Ce menacé parmi les menacés se distingue cependant par son incroyable résistance à l'adversité. Humilié par sa famille d'accueil, exploité par le faisan londonien Fagin (Ron Moody), martyrisé par le voleur sanguinaire Bill Sikes (Oliver Reed), le jeune Twist plie toujours mais ne rompt jamais. Il fait face au pire avec la meilleure détermination. Les bas-fonds de la très sombre Angleterre victorienne ne sauraient eux-mêmes venir à bout de sa fureur de vivre, rageuse persévérance dont la vigueur extatique se manifeste dans des scènes de comédie musicale à la gaîté contagieuse. Cette joie dans la douleur vaut tous les discours. Elle est d'autant plus pénétrante qu'elle s'identifie à une nécessité mathématique: la vulnérabilité physique impose la solidité morale. L'Enfant est la preuve immortelle de la validité de ce théorème. Il ne peut subsister qu'en compensant sa friabilité naturelle par une extraordinaire fermeté mentale [5].

    Les axes de la réflexion sont clairement posés. La forme du récit, néanmoins, est aussi importante que le fond de la pensée chez ce maître conteur qu'est Carol Reed. Les contre-plongées qui émaillent l'oeuvre du cinéaste le rappellent sans cesse. Du Troisième homme à Trapèze en passant par Première désillusion, ces plans suggèrent avec talent que tout est merveilleusement immense du point de vue privilégié des plus petits[6]. C'est toutefois à travers la figure stylistique de la comparaison que ce don pour l'embellissement, céleste manne, se révèle le mieux. Comment figurer la beauté fulgurante de l'Enfance? En montrant, par effet de contraste, les funestes conséquences du passage à l'âge adulte. Cette transition est l'un des invariants narratifs de l'oeuvre de Reed. Elle se retrouve dans Climbing High, quand Nicky Brooke et autres marmots délectables sont rattrapés par les turpitudes des grands. Elle est évoquée par l'évasion de Johnny McQueen (James Mason), le jeune indépendantiste de Huit heures de sursis (Odd Man Out) qui découvre une Irlande nouvelle après une longue captivité. Elle est matérialisée par le jeu de piste en eaux troubles de Johnny Martins, le romancier du Troisième homme qui enquête sur le trépas sulfureux de son ami Harry Lime. La même mue est observable dans L'homme de Berlin (The Man Between), voyage initiatique d'une adolescente anglaise qui rend visite à son frère expatrié dans l'Allemagne post-hitlérienne. La métamorphose revient dans Première désillusion, lorsque Philippe est laissé seul dans l'ambassade de France par ses parents partis en week-end. Elle survient encore avec l'éducation professionnelle de Tino Orsini, l'étoile montante du cirque de Trapèze.

    Les exemples analogues pourraient être multipliés. Aucun n'égale cependant la puissance symbolique du méconnu L'héroïque parade ( The Way Ahead). Dans cette fiction au parfum de reportage, que Winston Churchill commanda à Carol Reed pour galvaniser le peuple britannique accablé par le Blitz, de jeunes Anglais sont appelés sous les drapeaux pour combattre l'hydre nazie. Les conscrits innocents sont contraints de faire leurs classes afin de devenir des militaires aguerris. Ces "bleus" sont en somme envoyés à l'école de la Vie. Qu'apprennent-ils durant leur éprouvante formation militaire? A désapprendre ce qui faisait leur supériorité. Naguère, les élèves du Lieutenant Jim Perry (David Niven) étaient libres et ne connaissaient que la paix. Au camp d'entraînement, leur condition change radicalement. Corvées, exercices harassants, discipline de fer, il leur faut obéir, souffrir et manier des armes qui les condamneront à mourir dans l'enfer du désert tunisien. Le plus terrible est toutefois ailleurs, précise Reed en accomplissant le prodige d'introduire une métaphore subversive dans une oeuvre de pure propagande. Les recrues, d'abord réticentes, acceptent peu à peu leur funeste sort. Elles finissent même par faire corps avec leur instructeur implacable. Ecce homo, l'âge adulte n'est qu'une marche forcée vers le renoncement à la Beauté.

    Cet enlaidissement allégorique apparaît sous le vernis faussement neutre du documentaire, dans l'étonnant prologue de L'extase et l'agonie. Le divin Michel-Ange, nous rappelle ainsi un défilé de sculptures, de fresques et de monuments impérissables, a réalisé ses ouvrages les plus marquants alors qu'il était encore dans "l'enfance de l'Art". Avec le temps, le Maître italien s'est mis à représenter la souffrance et non plus, la splendeur. Tout le contraste entre grands et petits est résumé en un seul diaporama. Les éléments de mise en scène continuent pourtant de souligner la grâce des plus jeunes et la disgrâce des anciens. Les plans renversés de Huit heures de sursis, les nuits d'encre du Troisième homme, le voile noir qui obscurcit le Technicolor de Trapèze et les vues en plongée de Philippe, l'oisillon de Première désillusion qui toise le monde de vautours de ses parents du haut de son nid d'aigle, crucifient ainsi l'arrogance et l'esprit dominateur des aînés[7]. Ces idoles déchues sont formellement enterrées dans L'homme de Berlin. Qu'est en effet la capitale de l'Allemagne vaincue, ville sépulcrale que découvre la fraîche et candide Susanne Mallison (Claire Bloom)? Le morne décor d'un spectacle vivant, dont les figurants fantomatiques sont des experts dans l'art mineur de la pantomime. Chacun fait mine d'être ce qu'il n'est pas dans cette vaste foire aux apparences. Bettina (Hildegarde Neff) feint d'être l'épouse immaculée du brave médecin anglais Martin Mallison (Geoffrey Toone), alors que son "vieil ami" Ivo Kern (James Mason) est en réalité son mari légitime. Le conjoint caché continue de fréquenter sa femme pour approcher Olaf Kastner (Ernst Schroeder), un agent de l'Ouest qu'il veut vendre aux services secrets soviétiques. Le traître à la solde du Bloc de l'Est, mis en échec par la défaillance de la versatile Bettina, séduit l'innocente Susanne pour arriver à ses fins. Entrer dans le cercle des Mallison, c'est s'octroyer la précieuse occasion de côtoyer l'être le plus intime de la bonne famille britannique: l'insaisissable Kastner. Ivo le perfide comédien ne craint pas le danger. Il avance masqué. Si d'aventure il était percé à jour, il lui suffirait de retourner son costume de scène et de louer ses talents à ses ennemis d'hier, moyennant l'indulgence ou l'impunité totale. Le milieu des grands n'est qu'un petit théâtre des faux-semblants, un pauvre trompe-l'oeil déployé devant un océan de misère. Rien n'a de consistance dans la sphère dérisoire des adultes. Tout oscille entre factice et fantoche. Ce que dit le sulfureux Kern du garçonnet qui le seconde en atteste cruellement: "C'est un gamin, il prend la Vie au sérieux". En d'autres termes, qui vieillit perd inexorablement le sens de la Vérité et son corollaire, la dignité.

    L'insignifiance des majeurs s'identifie de plus en plus à un fait acquis. Devant elle, les esprits académiques persistent néanmoins à se cabrer. Ils somment Carol Reed d'abandonner la surface des choses afin d'ancrer son propos dans les hauts fonds de l'analyse critique. Le réalisateur britannique s'exécute de bonne grâce. Son immersion intellectuelle ne fait pourtant qu'enfoncer les sceptiques dans l'océan insondable de la perplexité.La rationalité que procurent le temps et l'expérience, proclame ainsi la forte tête aux multiples Oscars, n'est pas une vertu mais un vice rédhibitoire. Les vieux garnements de La grande escalade portent en choeur cette parole inaudible pour beaucoup. Le riche Nicky Brooke est contraint de se réfugier au sommet des Alpes suisses. Il est pourchassé par Lady Constance (Margaret Wyner), une aristocrate désargentée qui veut lui imposer un mariage de raison. Sa bien-aimée Diana est également poursuivie. La malheureuse subit les foudres de son frère aîné, bûcheron rigoriste qui désapprouve son mode de vie et tient son soupirant pour un vulgaire Don Juan. Le rustique individu exige que sa soeur entende raison. Max, le Groucho marxiste qui rejette toute forme de travail au nom de sa liberté, n'a plus les moyens de payer son loyer. Il renie par conséquent ses idéaux et accepte l'emploi de "modèle monstrueux" que lui propose l'agence publicitaire Gibson. Le poste est dégradant mais rémunérateur. En outre, nul n'est plus qualifié qu'un homme au physique disgracieux pour vendre des produits de beauté. Il faut savoir se faire une raison. La redondance a des sonorités comiques. Sa morale, mélange de sens critique et de pure irrévérence, nous renvoie cependant au tragique destin des adultes que nous sommes. La Raison, en nous enjoignant d'enfiler la camisole aliénante de la nécessité conjugale, filiale ou matérielle, finit par nous enfermer dans la démence [8] .

    Cette folle étroitesse d'esprit, risible dans Climbing High, devient source de mort et d'amertume dans le remarquable Huit heures de sursis. Le jeune indépendantiste Johnny McQueen espérait reprendre son combat pour la liberté, après son évasion des geôles anglaises et sa planque de six mois dans l'appartement de sa bonne amie Kathleen Sullivan (Kathleen Ryan). Sa vie d'homme fraîchement mûri, hélas, n'est en rien conforme à ses désirs virginaux. Il ne fait que passer d'un cachot à un autre. A la cellule exiguë qu'il occupait naguère a succédé un pénitencier à ciel ouvert[9]. Le petit soldat de l'Irlande asservie braque ainsi une usine pour financer son organisation clandestine. Il est contraint d'abattre un vigile qui tentait de l'arrêter. Celui qui joue dans la cour des grands, cruel enseignement, doit apprendre à tuer avant d'être tué. Il lui faut également supporter le fardeau écrasant de la responsabilité. Johnny en a fini avec l'innocence de ses premières années. Sa conscience le taraude et ne cesse de lui rappeler le triste sort qu'il a infligé au gardien de la manufacture. Le pire n'a cependant pas dit son dernier mot. L'assassin malgré lui, délaissé par les membres de son groupe, est livré à lui-même avec pour seul bagage une balle dans l'épaule. Sa ville autrefois hospitalière lui est désormais hostile. Cochers, cafetiers, oiseliers, honnêtes citoyens de la classe moyenne, nul ne daigne lui prêter assistance. Un artiste peintre le recueille bien dans son atelier mais affreux moment de surréalisme, c'est dans l'unique but de coucher son agonie sur la toile. Les hommes ne songent qu'à leur sécurité personnelle où à leur intérêt propre. Ils n'ont d'autre horizon que la solitude la plus noire. Attaquer pour mieux se défendre, se conserver coûte que coûte, les racines du Mal sont clairement mises en lumière par l'errance en forme de chemin de croix que met en scène Carol Reed. C'est encore et toujours la Raison qui confine les adultes dans la prison de la misère. Johnny prend la pleine mesure de cette claustration quand, harassé, il se repose dans un bâtiment désaffecté qui évoque douloureusement la maison d'arrêt où il fut détenu jadis. Son seul espoir est qu'un policier le retrouve et abrège son martyre d'un coup de pistolet[10]. Il est des carcans dont on ne s'affranchit qu'en trépassant.

    La rationalité fait divaguer. Elle incarcère plus qu'elle ne libère. La maladie congénitale dont souffrent les majeurs a d'horribles symptômes. Effrayante perspective, le diagnostic de Carol Reed est encore incomplet. La Raison, note le cinéaste au gré de son endoscopie de l'âme humaine, présente ainsi une faille structurelle qui s'avère incompatible avec l'idée même de bonheur: son étymologie - "ratio" - la rattache au calcul, c'est-à-dire, à la manipulation. L'intrigue nauséeuse du Troisième homme traduit en actes concrets cette filiation sémantique d'un abord abstrait. Le rusé Harry Lime n'est pas mort dans un accident de la circulation à Vienne. Il a feint de périr pour qu'un associé encombrant soit supprimé et inhumé à sa place. Sa fausse disparition était également destinée à détourner l'attention des forces de l'ordre, qui enquêtaient sur son juteux trafic de médicaments contrefaits. Le Major Calloway ne se laisse pas abuser par ce monstrueux subterfuge. Il tente d'utiliser Johnny Martins, ami d'enfance de Lime, pour mener à bien ses investigations. Le romancier naïf, initié à son corps défendant aux sordides pratiques des bons rationalistes, se met au diapason de ses sinistres instructeurs. Il trahit l'insaisissable Harry, en échange d'un passeport pour sa fiancée tchécoslovaque Anna Schmidt (Alida Valli). La logique des adultes exhales ses effluves pestilentiels. Elle trouve son symbole ultime dans le cloaque où s'achève la traque de l'ennemi public numéro un. Raisonner, c'est compter, compter, c'est manoeuvrer les êtres, manoeuvrer les êtres, c'est s'enfoncer dans les entrailles putrides de l'Enfer.

    Première désillusion prolonge cette chaîne de causalité diabolique en modifiant habilement l'un de ses maillons. Baines, le majordome distingué, trompe sa femme avec une employée de l'ambassade de France nommée Julie (Michèle Morgan). Il ne rêve que de divorce mais par manque de courage, il demande à son jeune ami Philippe de rester silencieux sur sa liaison et ses envies de séparation. Madame Baines (Sonia Dresdel), perfide marâtre, finit par surprendre son mari en compagnie de sa rivale. Une violente scène de ménage éclate dans le consulat, exceptionnellement déserté pour le week-end. L'épouse enragée fait une chute mortelle dans un escalier. Baines l'aurait-il poussée pour se débarrasser d'elle? La Police le croit. Philippe le craint. Il fait un faux témoignage afin d'innocenter son comparse de toujours mais plus il ment, plus il accable celui qu'il s'évertue à sauver. Les manigances et la duplicité de ses aînés s'opposent à la distinction du Vrai et du Faux, du Bien et du Mal. La confusion est telle que l'enfant, lorsqu'il présente une version des faits qu'il pense exacte, n'est pas cru par les enquêteurs. Seul un heureux concours de circonstances parvient à laver Baines de tout soupçon. Ces circonvolutions ténébreuses, magistralement tracées par le scénario de Graham Greene, nous ramènent au sinistre jeu de dominos du Troisième homme. Raisonner, c'est calculer, calculer, c'est manipuler la Vérité en fonction de ses intérêts, manipuler la Vérité en fonction de ses intérêts, c'est se perdre dans un enfer de complexité.

    Mark Ribble semble avoir trouvé la sortie de cette impasse dantesque. Le merveilleux fou volant de Trapèze a ainsi fait voeu de consacrer son existence à sa passion du cirque. Comme les enfants qui applaudissent ses exploits, il se fie aux ressources chaleureuses du coeur plutôt qu'aux froides injonctions de l'esprit. Tino Orsini, son protégé venu apprendre les secrets du triple saut périlleux, se jure d'adopter sa philosophie. Il s'engage à n'oeuvrer qu'au perfectionnement de ses fabuleux numéros. La volonté, fût-elle de fer, ne peut cependant amender l'airain de la Nature. L'Homme est constitué pour raisonner et par voie de conséquence, pour combiner au gré de ses ambitions. La sculpturale Lola (Gina Lollobrigida) le rappelle aux mémoires défaillantes. Choisie par le cynique Bouglione (Thomas Gomez) pour émoustiller le Public, cette pure arriviste est prête à tout pour réussir. Son sens de l'élévation sociale lui a ôté sa sensibilité. Aussi, elle n'hésite pas à séduire coup sur coup ses partenaires Orsini et Ribble afin d'assurer son avenir dans le prestigieux chapiteau qui l'emploie. Ses victimes, perverties, oublient leur sagesse enfantine et se perdent en rivalités destructrices. Le trio infernal parvient certes à voler de succès en succès. Néanmoins, ses membres se consument dans le désarroi et le ressentiment. L'épreuve a flétri leur âme juvénile et mis la flamme de leur splendeur sous l'éteignoir. Le message que nous délivrent ces anges déchus, alors qu'ils font grise mine devant les photographes de presse venus immortaliser leurs exploits, a la funèbre sonorité d'un testament: la Raison a des torts que rien ne rachète.

    Les spectateurs de plus de dix-huit ans sont pris de vertiges face au gouffre que leur promet Carol Reed. Notre force physique ne pourrait-elle conjurer notre faiblesse pathétique? se demandent-ils de concert pour se rassurer quelque peu. N'est-elle pas de nature à combler ne serait-ce que partiellement nos lacunes abyssales? Au contraire, leur rétorque sèchement Oliver. A la différence des enfants, les majeurs n'ont pas besoin de compenser leur fragilité par un surcroît de vigueur morale. Il n'en sont que plus sujets à la vilenie. La cruauté du croquemort Sowerberry (Leonard Rossiter), le vice de l'exploiteur Fagin et la brutalité de Sikes en témoignent sans équivoque.

    Que le Public d'âge mûr se garde toutefois de sombrer dans le désespoir. Même si les désirs du Temps sont des ordres, chacun reste libre de garder sa dignité en contrebalançant, à la mesure de ses moyens, la tyrannie impitoyable du Destin. Nous pouvons par exemple nous souvenir de notre âge d'or, comme l'infortuné Johnny McQueen se remémore l'époque bénie où il connaissait encore la signification du mot "pitié". Nous pouvons également retarder l'échéance du pire, comme Philippe se promet d'ignorer durablement les secrets méphitiques de ses aînés. Nous pouvons enfin suivre les traces de Lamartine et rêver de suspendre le vol des ans, comme Johnny Martins le laisse entendre au Major Calloway à la fin du Troisième homme: "Je n'ai aucune envie de devenir raisonnable!" S'il avait vu Huit heures de sursis, Première désillusion et autres chefs-d'oeuvre de Carol Reed, gageons que Jean de La Fontaine aurait condensé ces révoltes sisyphéennes en une morale définitive: rien ne sert de grandir; pour trouver un semblant de hauteur ici-bas, il faut rapetisser à point.



    [1] Rappelons qu'avant d'avoir été un film de David Fincher, L'étrange histoire de Benjamin Button ( The Curious Case of Benjamin Button) fut une nouvelle de Francis Scott Fitzgerald.

    [2] A l'appui de cette interprétation, souvenons-nous que le Pape se fait nommer "Saint Père" et qu'il appelle ses fidèles masculins "mes fils".

    [3] De son jeune protégé, le Pape dit lucidement ceci: "Il n'a pas de sang dans les veines mais de la peinture".

    [4] Oliver Twist est interprété par Mark Lester.

    [5] On notera d'ailleurs, pour corroborer ce propos, que les suicides sont très rares chez les enfants.

    [6] Ce procédé nous fait irrésistiblement songer à Orson Welles. Carol Reed se démarque toutefois de l'illustre interprète du Troisième homme. Il ne s'agit pas pour lui de pointer l'infériorité des dépositaires du Pouvoir. La vocation de ses contre-plongées est de mettre en relief la supériorité des enfants. Sur les rapports conflictuels que Welles entretenait avec la Puissance, voir Jean-Philippe Costes, Les subversifs hollywoodiens, éditions Liber, chapitre 24, pp. 395 et s.

    [7] Rappelons que le titre original de Première désillusion est The Fallen Idol, c'est-à-dire, "l'idole déchue".

    [8] L'humour absurde, les situations délirantes et le psychopathe qui traverse le récit comme un fil rouge confirment ce verdict assassin.

    [9] Fidèle à sa grammaire esthétique, Reed enferme son héros dans une ville oppressante où ne règnent que la nuit noire, les murs infranchissables, les cages, les silhouettes fantomatiques et une froideur digne des plus sinistres bagnes.

    [10] C'est Kathleen, son dernier secours parmi les vivants, qui précipite cette fin tragique.

    Date de création:2016-07-15 | Date de modification:2016-07-15
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