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    Dossier biographique: Lumet Sidney

    L'Institution sur la sellette - Sidney Lumet, l'homme révolté

    Jean-Philippe Costes

     

    Sydney Lumet

     

    Un poignard vengeur s'élève dans la nuit noire. Il s'abat encore et encore sur le thorax de Samuel Ratchett (Richard Widmark). L'homme d'affaires endormi sombre dans le grand sommeil, avant même d'avoir pu entrevoir l'auteur de son dernier cauchemar. Le train de luxe dans lequel il voyageait s'immobilise aux premières lueurs de l'aube, dans les plaines enneigées de la campagne yougoslave. Présent dans le funèbre convoi, Hercule Poirot (Albert Finney) se saisit du dossier. Le plus fin limier de l'entre-deux-guerres mène promptement l'enquête et fait jaillir la sombre vérité en pleine lumière. Ratchett, connu des services de police sous le nom de Cassetti, était un mafioso en fuite qui menait une vie princière grâce aux fruits vénéneux de ses innombrables forfaits. Il avait notamment commandité l'enlèvement et l'exécution de la petite Daisy Armstrong, héritière d'une riche famille américaine. Cette suprême abomination causa finalement sa perte. Les proches de sa victime, résolus à lui faire payer le prix de son infamie, s'arrangèrent en effet pour prendre place dans le wagon qui devait le conduire à l'un de ses repaires d'Europe occidentale. Ils le droguèrent et l'un après l'autre, enfoncèrent le glaive de la Justice dans son coeur de prédateur sans scrupules. Hercule Poirot a théoriquement le devoir de livrer les assassins à la Sûreté de Belgrade. Il jette cependant un voile pudique sur ses conclusions accablantes. La mort d'un pourri ne peut décemment être dénoncée. Le crime de l'Orient-Express doit demeurer impuni.

    Un homme occis par douze personnes, la singulière histoire suffit à la joie des spectateurs avides de divertissement. Douze êtres qui forment un jury d'assises, qui châtient solidairement un meurtrier notoire et qui en définitive, obtiennent la bénédiction tacite d'un illustre défenseur de l'ordre, Sidney Lumet voit pour sa part bien davantage qu'un bon suspense policier dans l'intrigue imaginée par Agatha Christie. Le metteur en scène trouve la traduction idéale de la pensée qui le taraude depuis le début de sa carrière: un acte totalement illégal peut s'avérer parfaitementlégitime. Les "honnêtes citoyens" ne peuvent qu'être indignés par cette distinction aussi savante que troublante.Nul ne peut valablement faire fi des règles en vigueur, s'insurgent-ils de concert. Si ce principe fondamental était oublié, c'en serait fini des institutions et la Civilisation retournerait à la Barbarie. Lumet entend l'argumentaire, comme tout artiste a le devoir d'écouter la clameur de l'auditoire insatisfait. Il se refuse néanmoins à le cautionner. A son sens, un doute raisonnable pèse sur l'infaillibilité présumée des structures qui encadrent la vie sociale. Deux éléments biographiques justifient d'emblée cette persévérance idéologique, propre à susciter la fureur des thuriféraires de la Norme. D'une part, l'auteur du Prince de New York ( Prince of New York) est un pur Américain. Influencé par la tradition libérale, il tend à percevoir les organes du Pouvoir comme des instruments d'oppression de l'Individu. D'autre part, Sidney Lumet est Juif[1]. Il est donc particulièrement qualifié pour savoir qu'un gouvernement et une administration, fussent-ils établis selon des procédures démocratiques, peuvent commettre le pire au nom de la Loi. Comment oublier que les nazis ont conquis l'Allemagne par les urnes et non, par un coup d'Etat? Comment ne pas se souvenir de ces bourreaux qui, une fois jetés dans le box des accusés, répondirent aux juges de Nuremberg qu'ils avaient "obéi aux ordres"? Mettre l'Institution sur la sellette n'est pas un outrage à la Cité. C'est une oeuvre de salubrité publique.

    Sydney Lumet - Le crime de l'Orient-Express (Murder on the Orient-Express)

    Le crime de l'Orient-Express (Murder on the Orient-Express)

    Le premier acte d'accusation du Procureur Lumet, éminent spécialiste du Film de procès, apparaît entre les lignes de L'homme à la peau de serpent (The Fugitive Kind). Le héros du drame scénarisé par Tennessee Williams est Valentin Xavier (Marlon Brando), un musicien qui boucle ses fins de mois difficiles en jouant les gigolos dans les clubs interlopes de la Nouvelle-Orléans. Le beau Rimbaud aux semelles de vent est écoeuré par ses errances nocturnes. Il veut s'extraire des marais de la marginalité pour trouver l'apaisement dans la collectivité. Madame Torrance (Anna Magnani) lui offre la chance de réaliser son projet. La boutiquière l'engage dans son échoppe afin de palier les absences récurrentes de Jabe (Victor Jory), son mari gravement malade. Les sentiers de la rédemption sont cependant tortueux et sinueux. Ils peuvent mener à l'impasse les âmes les plus combatives. Valentin, le vendeur à l'esprit de poète, prend chaque jour davantage la mesure de cette écrasante fatalité. Carole Cutrere (Joan Woodward), fille d'une riche famille, le harcèle sans relâche pour satisfaire avec lui ses pulsions érotiques. Les femmes mariées se précipitent en masse dans son magasin pour retrouver, à ses côtés, l'excitation virginale que leurs époux ont cessé de leur procurer. Même "Lady" Torrance ne songe qu'à enlacer son corps de rêve. L'infortuné Monsieur Xavier est l'otage de ces dames et plus précisément, de sa flatteuse constitution. Etalon il a été, étalon il demeurera. Jabe Torrance et le shérif, soutenus par quantité de notables, finissent d'ailleurs par le jeter aux flammes d'un incendie criminel. Les coqs de village ne peuvent tolérer qu'un rival s'approche de leur nid. L'essence précède l'existence sociale, semble s'écrier Valentin en succombant à la manière d'un saint sartrien condamné au bûcher. La chair est plus forte que l'ossature communautaire.

    Cet état de fait lance un vaste défi intellectuel, par-delà les difficultés relationnelles qu'il provoque fréquemment. L'Institution s'oppose en effet à la Nature, selon la définition classique d'Etienne Bonnot de Condillac. La première a théoriquement pour vocation de dominer la seconde, de la canaliser afin de remédier à ses excès comme à ses lacunes. Or, note Lumet avec une lucidité remarquable, la pratique invalide largement ce principe. Les organismes qui régissent notre monde sont humains avant d'être politiques, administratifs ou culturels. D'aucuns verront dans cette réalité un louable rempart contre l'emmachination de notre planète[2]. Le Coeur les approuve par avance. La Raison, toutefois, les réprouve sans réserve. L'humanité qui affleure à la surface des instances sociales a ainsi un coût aussi abyssal que sous-estimé: la fragilité. Les saynètes inaugurales de Point limite (Fail Safe) nous le disent sans détour. Cascio (Fritz Weaver), Colonel dans l'Armée américaine, est accablé par des parents alcooliques. Un pilote de bombardier de l'U.S Air Force est hanté par des songes cauchemardesques. Le Professeur Groeteschele (Walter Matthau), rescapé de la Shoah devenu conseiller stratégique à la Maison Blanche, a été si meurtri par la dictature nazie qu'il défend l'idée d'une attaque préventive contre l'Union Soviétique. Sacrifier quelques dizaines de millions de vies, assure-t-il entre calcul méthodique et traumatisme psychologique, permettrait à la Terre d'en finir avec la tyrannie communiste. Son cas, comme les deux précédents, est au fond un terrible aveu de faiblesse pour l'Ordre établi. Les rangs de la glorieuse Institution militaire ne sont pas tant formés de chevaliers inoxydables que de simples mortels.

    Sydney Lumet - L'homme à la peau de serpent (The Fugitive Kind)

    L'homme à la peau de serpent (The Fugitive Kind)

    La Police est atteinte de la même maladie congénitale. Serpico (Al Pacino) le certifie avec la précision chirurgicale, voire, documentaire, qui a contribué à la renommée internationale de Sidney Lumet[3]. Quelle est la règle au sein des différents brigades qui composent la célèbre NYPD? L'extrême sensibilité à la corruption. L'agent qui refuse les pots de vin et les petits arrangements avec la pègre n'est que l'exception. Il subit le triste sort de l'honnête homme égaré dans la masse grouillante de Sodome et Gomorrhe: vivre en paria pour avoir juré d'être aussi intouchable qu'Eliot Ness[4].

    La longue et poignante confession de Martin Dysart (Richard Burton) ajoute une touche de noirceur à ce radeau de la méduse institutionnel. L'honorable thérapeute d'Equus a beau être un éminent psychiatre, il n'est pas le dieu post-moderne que la Société désacralisée se plaît à vénérer. Il révèle la vérité sacrilège au gré d'une série d'apartés hétérodoxes avec le Spectateur: ses théories sont incapables de lui apporter le bonheur et en pratique, son cerveau s'avère trop limité pour cerner l'infinie complexité de l'esprit humain. En dépit du prestige que lui vaut sa qualité de Science, la Médecine ne détient pas le secret de l'omnipotence.

    Sydney Lumet - Point limite (Fail Safe)

    Point limite (Fail Safe)

    La sacro-sainte Famille ne révise malheureusement pas ce procès en impuissance. L'irrévérencieux Lumet le montre sous deux jours à la fois différents et complémentaires. Dans le drolatique Family Business, il filme une lignée ouvertement viciée. Adam McMullen (Matthew Broderick), le petit-fils, ne trouve aucune satisfaction dans ses brillantes études universitaires. Il n'aspire qu'à mener l'existence dissolue de Jesse (Sean Connery), son grand-père passé maître dans l'art de l'escroquerie et du cambriolage. Vito (Dustin Hoffman), son père, n'est pas plus épanoui. Il ne dirige une boucherie que par défaut et s'il condamne officiellement son passé de délinquant, il regrette officieusement le temps béni où il volait avec son turbulent géniteur. Dans le tragique 7H58 ce samedi-là (Before the Devil Knows You're Dead), c'est un clan a priori respectable qui est mis en scène. Nanette et Charles Hanson (Rosemary Harris et Albert Finney) sont de respectables bijoutiers qui semblent vivre en toute sérénité dans le New York des années 2000. Le portrait de leurs enfants, néanmoins, contraste violemment avec cette image angélique. Andy (Philip Seymour Hoffman), l'aîné, est un comptable drogué qui puise sans vergogne dans les caisses de son entreprise. Hank (Ethan Hawke), le cadet, est un raté aussi dépourvu d'intelligence que de courage. Il tente d'oublier le naufrage que fut son mariage dans le lit luxurieux de sa belle-soeur Gina (Marisa Tomei). Family Business, 7H58 ce samedi-là, les pellicules se croisent et finissent par se superposer. Enraciné dans le fumier putride de la Nature humaine, l'ordre familial ne fait pas mécaniquement fleurir la dignité, la joie et l'accomplissement personnel.

    La statue du Commandeur se fissure. Le réquisitoire ne fait pourtant que débuter. L'Institution n'est nullement infaillible, assène Sidney Lumet comme un magistrat martèle son pupitre. Elle l'est d'autant moins que les individus qui l'animent ne sont pas seulement vulnérables. Ils sont également tourmentés par de coupables passions. Ce brûlot à huis-clos qu'est Douze hommes en colère (Twelve Angry Men) nous confronte sans ménagement à la cuisante évidence. Des jurés se retirent pour délibérer sur une affaire criminelle. L'avenir d'un adolescent soupçonné de parricide est entre leurs mains. Ces représentants de la Société sont-ils habilités à juger souverainement leur prochain, tels des anges en charge de séparer les bonnes âmes des mauvaises aux portes du Paradis? Sadiques, arrogants, colériques, versatiles, pétris de préjugés, ils sont en réalité humains, trop humains pour justifier l'aura qui les entoure.

    Sydney Lumet - Equus

    Equus

    Le verdict (The Verdict) complète cette sentence en forme de crépuscule nietzschéen des idoles institutionnelles. Le mythe de la Justice, explique Lumet en opposant le Rationalisme à la Légende, ne repose pas exclusivement sur le Jury et sa prétendue omniscience. Il s'appuie également sur l'Avocat, défenseur présumé de la veuve et de l'orphelin. Frank Galvin (Paul Newman) porte a priori la bannière de ce croisé des temps modernes. Force est néanmoins de constater qu'il a triste figure. A l'instar de bon nombre de ses confrères, ce plaideur aux penchants affirmés pour la dive bouteille s'est fait une spécialité de suivre les ambulances. Il incite les accidentés à porter plainte contre les responsables de leurs blessures, afin qu'un flux de procédures irrigue les finances asséchées de son cabinet en faillite. La métaphore est éloquente. L'homme en robe noire peut toujours courir derrière les corbillards au nom des grands principes, il n'échappera jamais à la plus prosaïque des passions: l'instinct de conservation.

    Cette Nature disgraciée qui rattrape désespérément l'Institution se manifeste avec une acuité particulière dans l'univers carcéral. Lumet nous en convainc au travers d'un long-métrage aussi remarquable qu'insuffisamment célébré: La colline des hommes perdus (The Hill). Les protagonistes de ce drame, filmé sous le soleil de plomb du désert saharien, sont des soldats internés pour faute dans un pénitencier de l'Armée britannique. Ce ne sont pourtant pas ces antihéros de la guerre contre le Reich hitlérien qui attirent le plus l'attention. Les regards, ébahis, se concentrent avant tout sur l'encadrement du camp de redressement militaire. Ce curieux attrait pour des personnages de second plan s'explique à mesure que l'action se déroule. Le Commandant de la geôle africaine (Norman Bird) est un lâche qui, loin de la ligne de front, se prélasse à longueur de journée dans sa garçonnière exotique. Le médecin (Michael Redgrave) est un pervers dont les visites médicales se limitent à l'inspection de la verge des détenus. Le Sergent-Major Wilson (Harry Andrews) est un cerbère autoritaire qui passe son temps à aboyer des ordres d'une rare férocité. Quant au gardien Williams (Ian Hendry), il atteint des sommets dans le sadisme et le racisme. Les surveillants aussi condamnables que les surveillés, l'image déchire les vieux clichés. La Prison n'est pas un rempart contre les misérables. De part et d'autre des barreaux ne se tiennent que des hommes, unis par les mêmes tourments de l'âme. L'uniforme ne modifie pas ce nivellement par le bas. Il ne fait au contraire que le conforter. Le pouvoir coercitif a en effet la double faculté de désinhiber et de déculpabiliser ceux qui l'exercent. Les rapports hiérarchiques libèrent les plus viles inclinations. Joe Roberts (Sean Connery) et ses compagnons de détention en font les frais quotidiennement.

    Sydney Lumet - Family Business

    Family Business

    Une mécanique analogue est à l'oeuvre dans Network, portrait visionnaire et néanmoins vitriolé du microcosme audiovisuel. Dans cet autre monde hors du monde, que Lumet connaît parfaitement pour avoir longtemps officié en son sein, de petits potentats se plaisent à jouer les grands seigneurs. Ils ne songent qu'à être dieu à la place de Dieu. Arrivisme et vénalité, tel est leur credo. Frank Hackett (Robert Duvall), l'administrateur de CBS, apparaît ainsi comme un diablotin éructant qui vendrait sa propre famille si la transaction lui garantissait fortune et promotion. Sa collègue Diana Christensen (Faye Dunaway) est habitée par des démons identiques. Du lever au coucher, la succube en charge des divertissements de la chaîne la plus en vue d'Amérique ne pense qu'aux courbes d'audience et à l'avancement de sa carrière. A l'instar des membres de sa caste, elle est un bouffon sacré roi par la grâce ubuesque des grands-messes cathodiques. Les médias donnent généralement un aspect avantageux à ces médiocres arrogants. Qui travaille à la Télévision passe pour un être détaché des pesanteurs communes. A travers Max Schumacher (William Holden), ancien directeur de l'information devenu témoin désabusé des errements de sa corporation, le Public accède cependant à l'inavouable vérité. L'Ecran n'embellit pas. Parce qu'il procure un faux sentiment de puissance, ce miroir déformant pousse ses propriétaires à se conduire en singes grimaçants.

    Sigmund Freud applaudit à l'énoncé de la sentence. Le méconnu Une étrangère parmi nous lui donne matière à prolonger son extase, en renforçant le pilier central de sa pensée. "La Civilisation est une mince pellicule qui recouvre un fond de sauvagerie", écrivit le père de la Psychanalyse.Il en va de même de ce vernis dérisoire qu'est l'Institution, ajoute Lumet en bon fils spirituel. Elle ne fait que plaquer de la dorure sur un bois sans noblesse. A Stranger Among Us fait remonter cette philosophie critique au gré d'une immersion policière dans la communauté hassidique de New York. De prime abord, tout est clair dans la nébuleuse hébraïque du rabbin Ariel (Eric Thal) [5]. La vie est intégralement gouvernée par la Torah et la Kabbale. Chaque membre du groupe est le continuateur d'une antique tradition que rien ne doit altérer. La pureté est une loi d'airain que nul ne saurait transgresser. L'impensable finit pourtant par se produire dans le petit paradis judaïque. Le diamantaire Yaakov Klausman (Jake Weber) est assassiné dans son atelier. Son meurtrier est manifestement l'un de ses proches. Ariel refuse l'odieuse insinuation. Il n'y a pas de criminels chez les Juifs, assure-t-il à l'Inspectrice Emily Eden (Melanie Griffith). L'enquêteuse expérimentée oblige toutefois le prêtre idéaliste à se rendre à l'évidence: "Dans tout homme sommeillent un tueur et un voleur". Cette parole impitoyable a l'autorité accablante d'un verset biblique. Nous pouvons bien cultiver notre âme, nous n'en gardons pas moins un corps livré aux plus dangereuses tentations. La Religion, fût-elle cultivée avec ferveur, ne peut casser cet arrêt de la condition humaine. Elle porte elle aussi l'empreinte indélébile de notre infamie.

    Sydney Lumet - Douze hommes en colère (Twelve Angry Men)

    Douze hommes en colère (Twelve Angry Men)

    Aux légalistes qui voudraient conjurer cette malédiction de la petitesse en recherchant des surhommes à l'ombre du Pouvoir, M15 demande protection (The Deadly Affair) enlève tout espoir. Dans ce film d'espionnage situé dans l'Angleterre pluvieuse et grisâtre de la fin des années 1960, les très enviés Services secrets sont en effet aux antipodes de l'univers exaltant du très enviable James Bond. Leurs employés sont essentiellement des fonctionnaires sans relation aucune avec le fulgurant 007. Charles Dobbs (James Mason) est l'un des soldats de cette morne légion des sous-sols. L'agent vieillissant reçoit un jour une mission plus ingrate encore que celles qu'il a coutume de remplir. Il doit enquêter sur Samuel Fennan (Robert Flemyng), le Premier Ministre britannique. Ce dernier est accusé, par un délateur anonyme, de trahir son pays au profit du Bloc de l'Est. Le chef de l'exécutif est rapidement soumis à la question. Le lendemain de son interrogatoire, il est retrouvé mort à son domicile. Le rapport de police conclut au suicide. L'intègre Dobbs ne se pardonne pas d'avoir obéi servilement à des ordres qui, aussi compromettants que faiblement étayés, étaient susceptibles d'engendrer l'irréparable. Pour restaurer sa dignité en ruines, il n'a d'autre choix que de prouver l'indignité de feu le plus haut magistrat du royaume. Ses investigations préliminaires lui apportent un tragique réconfort. Fennan s'est semble-t-il compromis avec l'ennemi communiste. Son réseau, sentant son manque de fiabilité, l'a probablement éliminé. L'hypothèse est convaincante. Les autorités de Grande-Bretagne, soucieuses d'éviter un scandale retentissant, la balaient néanmoins d'un revers de la main. Le premier serviteur de Sa Gracieuse Majesté a mis fin à ses jours pour des motifs personnels. Dobbs devra cautionner cette version officielle et se plier, une fois de plus, au bon vouloir des hiérarques qui l'emploient. Dans ses yeux affligés se lisent un aveu cinglant: le MI6 et ses homologues étrangers sont des maisons closes où l'on se prostitue au nom de la Raison d'Etat. Le procès en machiavélisme serait facile et son support, mineur, si Lumet ne filait brillamment la métaphore de la débauche pour défendre l'une de ses idées majeures. Qu'est ainsi Ann Dobbs (Harriet Andersson), l'épouse de Charles le peu téméraire? Une nymphomane qui trompe ostensiblement son mari avec toutes sortes d'individus. Cette intrigue, a priori secondaire, vient opportunément soutenir la thèse principale du film. Elle unit Sade à Clausewitz en un mélange répugnant: l'Institution et ses perversions ne sont que les prolongements des passions naturelles de l'Homme par d'autres moyens.

    "Peu importe que le chat soit blanc ou noir pourvu qu'il attrape les souris", professait le dirigeant chinois Deng Xiaoping. Le pragmatisme recommande d'appliquer ce raisonnement aux structures sociales. La pureté est une question secondaire tant que les organes de la Collectivité fonctionnent correctement. L'argument semble imparable. Sidney Lumet le réfute pourtant avec maestria. L'Institution corrompue, explique le cinéaste de long-métrage en long-métrage, est par essence inapte à effectuer sa tâche la plus sacrée: civiliser l'Humanité. La faillite annoncée se profile dès cette oeuvre inaugurale qu'est Douze hommes en colère[6]. Les jurés en conclave, appelés à statuer sur le sort d'un garçon suspecté d'homicide, daignent-ils se pencher consciencieusement sur le dossier du prévenu? En vérité, seul le valeureux Monsieur Davis (Henry Fonda) se montre digne des devoirs de sa charge. Ses compères sont emmurés dans leurs certitudes et considèrent que l'affaire est déjà entendue. Ils rendront sans attendre un verdict de culpabilité. Il existe cependant maintes raisons de croire en l'innocence de l'accusé. L'arme du crime est enveloppée d'un voile de mystère. Deux témoins oculaires ont une fiabilité douteuse. La défense, assurée par un avocat commis d'office, a manifestement bâclé son travail. Les petits juges, hélas, peinent à voir la grande qualité de ces objections. Les passions qui se disputent leur corps font écran à la lucidité de leur âme. Leur incurie a ainsi valeur de révélateur. La Justice n'a pas les yeux bandés en signe d'impartialité. Elle est aveugle à cause de la cécité des êtres qui sont censés la rendre.

    Sydney Lumet - 7H58 ce samedi-là (Before the Devil Knows You're Dead)

    7H58 ce samedi-là (Before the Devil Knows You're Dead)

    L'incrimination de Lumet prend forme sous le regard mi-fasciné, mi-effrayé du Spectateur. L'Institution, minée par la faillibilité chronique de l'Humanité, tend fatalement à répandre l'iniquité. Cette maladie congénitale a des symptômes complexes que seules des analyses approfondies peuvent identifier. Point limite met en lumière l'un d'entre eux. Durant l'ère glaciale de la Guerre froide, l'Est et l'Ouest se font face comme deux duellistes de western prêts à dégainer. Le premier des deux ennemis qui déclenchera le feu nucléaire prendra un avantage décisif. Le second, cruellement affaibli, n'aura plus la force de répliquer. Le Professeur Groeteschele et d'autres stratèges américains prennent par conséquent la décision d'automatiser le système de défense des Etats-Unis. Toute agression soviétique entraînera automatiquement des représailles atomiques. Cette machine infernale à la démesure du Docteur Folamour viole ouvertement le droit du Peuple en ceci que le Président, élu au suffrage universel, n'a aucun moyen de l'arrêter si bon lui semble[7]. Elle fait également fi du Droit international, en ce sens qu'elle peut provoquer sans préavis une guerre totale contre l'URSS. Elle bafoue enfin les Droits de l'Homme en autorisant un holocauste plus terrible encore que celui d'Hiroshima et de Nagasaki. Ces trois atteintes simultanées à la Justice et à la Liberté résonnent à la façon d'un triple aveu. L'Institution, toujours plus autonome à l'égard de la volonté générale, consacre inéluctablement l'empire du fait.

    Network entérine ce constat embarrassant par la voix de l'inquiétant Monsieur Jensen (Ned Beatty). Le dieu de l'Economie capitaliste confesse sa vision du monde, dans le sanctuaire païen qu'est la salle où se réunit pieusement le conseil d'administration de sa firme. Etats, nations, idéologies et souveraineté des peuples, proclame-t-il fièrement, appartiennent au passé. L'avenir est à présent aux multinationales. Ces organismes tentaculaires ont vocation à se substituer aux gouvernements. Les citoyens, devenus consommateurs par la grâce du Marché, n'auront plus aucune prétention politique. Il suffira de bien les divertir pour s'assurer leur consentement définitif. C'est à cette fin que CCA, l'immense conglomérat de l'insatiable Jensen, lance une OPA sur CBS. Rien n'est plus indiqué qu'une chaîne de grande écoute pour assourdir la conscience des masses. L'Entreprise qui s'appuie sur le bras des Médias pour conquérir le Pouvoir, Lumet revisite Chateaubriand pour nous suggérer que l'Institution est l'instrument privilégié de l'arbitraire. La Démocratie n'a pas droit de cité dans "l'entre soi" des hautes sphères.

    Network

    Network

    Cette injustice érigée en système a une conséquence aussi regrettable que directe: le droit du plus fort l'emporte régulièrement sur les principes émancipateurs de la Civilisation. La colline des hommes perdus montre sans pudeur ce primat obscène. La prison qui constitue le personnage central du film est, en théorie, la juste réponse d'un régime parlementaire confronté au défi des soldats indignes de défendre le drapeau national. En pratique, le pénitencier militaire est un enfer d'aliénation. Ses pensionnaires sont condamnés au mouvement perpétuel comme des bêtes de somme. Ils doivent gravir ou contourner un Golgotha de sable du matin au soir sous un soleil brûlant. Les libéraux de Londres s'offusquent-ils de ce martyre désertique? Le zèle de Wilson, de Williams et des autres gardiens du camp trahit leur soutien tacite à l'entreprise de déshumanisation. Il valide douloureusement la philosophie antirépressive de Michel Foucault[8]. La Société, omnipotente, use de l'institution carcérale pour plier les sujets les moins dociles à son autorité.

    Les êtres qui persévèrent dans l'insoumission, poursuit Lumet en observateur attentif des turpitudes collectives, n'ont pour ainsi dire aucun espoir de s'exprimer à leur guise. Le cas d'Alan Strang (Peter Firth) en témoigne cruellement dans Equus. Le jeune palefrenier est interné dans une clinique pour avoir crevé les yeux de six chevaux. Martin Dysart, son médecin, étudie minutieusement son dossier déconcertant. Quel est donc le parcours de ce patient qui a étendu l'abjection oedipienne au règne animal? L'adolescent perturbé est l'otage d'une mère bigote et d'un père rigoriste, qui voient du plus mauvais oeil l'éveil de leur progéniture à la sexualité. Etouffé par les conventions familiales, Alan trouve refuge dans la vénération d'une idole chevaline qu'il crée de toutes pièces. La divinité a malheureusement les traits de celle que Madame Strang prie avec ferveur. Elle perçoit tous les péchés de l'Homme et réprouve l'acte de chair. Lorsqu'il a sa première expérience intime avec une femme, au beau milieu d'une écurie, son unique adepte se sent par conséquent épié et blâmé. Ses inclinations naturelles sont bridées. Dès lors, il ne lui reste qu'une échappatoire en forme d'exutoire: enfoncer une serpe dans les orbites de tous les destriers qui l'entourent. La reconstitution de ces faits effrayants plonge Martin Dysart dans un profond désarroi. Alan, comprend peu à peu le thérapeute, n'est pas tant un malade que la victime expiatoire de la toute-puissante Norme. Pourquoi le prétendu psychotique adorait-il Equus? Parce que ce dernier était l'emblème de la force vitale et du corps sublimé par la liberté absolue. Comme ces valeurs étaient inacceptables dans l'Occident de 1970, la Société a organisé une riposte en deux temps. Elle a d'abord laissé à la Famille judéo-chrétienne le soin de formater la conscience de la "brebis égarée". Elle a ensuite corrigé le déviant impénitent par le biais de la Médecine, selon l'antique assimilation de la différence à l'infériorité. L'institution psychiatrique dévoile sa véritable personnalité à travers ce sinistre bal masqué. Elle est essentiellement le cheval de Troie de l'Ordre établi, tyran résolu à soumettre les mal-pensants par tous les moyens [9].

    Une étrangère parmi nous (A Stranger Among Us)

    Une étrangère parmi nous (A Stranger Among Us)

    Jouer le jeu de la légalité pour contester l'oppression institutionnelle, prévient Lumet en parfaite cohérence avec ses idées contestataires, est hélas un chemin sans issue. Le verdict en témoigne avec un réalisme glacial[10]. Frank Galvin prend en charge le dossier poignant d'une femme tombée dans le coma au terme d'une anesthésie ratée. L'Archevêché de Boston, qui dirige l'hôpital fautif, propose de verser une forte indemnité pour couper court à l'embarrassante procédure qui s'annonce. L'avocat de la partie civile rejette néanmoins la transaction. Il veut que justice soit rendue à sa protégée en détresse. Sa croisade a tout pour être couronnée de succès tant les éléments de preuve sont multiples. La partie adverse est toutefois riche, puissante et respectée. Elle dispose des ressources nécessaires pour orchestrer des campagnes médiatiques et engager Ed Concannon (James Mason), ténor du Barreau réputé pour son cynisme et sa redoutable efficacité. Galvin se retrouve bientôt démuni face au machiavélisme de son confrère, qui n'hésite pas à utiliser des moyens extra juridiques pour arriver à ses fins. Le défenseur solitaire semble repousser un moment le spectre de la défaite en faisant citer, in extremis, un témoin crucial qui certifie la culpabilité de l'anesthésiste. Concannon, fin connaisseur de la Jurisprudence, invoque cependant un vice de forme qui rend la déposition irrecevable. Son client, bien que coupable, va probablement jouir d'une totale impunité. La criante iniquité de la situation soulève le dégoût le plus vif. Elle ne fait malgré tout que rappeler les rêveurs à la réalité.La Justice dit le Droit et non, la Vérité. Conformément aux préceptes du théoricien normativiste Hans Kelsen, elle est entièrement détachée de la Morale. Cette séparation hermétique est légitime à certains égards, dans la mesure où elle prémunit l'Individu contre une subjectivité qui menacerait ses libertés fondamentales. La distinction systématique de la Règle et de l'Ethique a pourtant un grave inconvénient que le clairvoyant Lumet ne manque pas de relever: de facto, elle instaure la loi du plus fort au sein des prétoires. Qui possède l'argent, l'audace et le Pouvoir parvient toujours à s'adjuger les faveurs de la Cour[11].

    Ainsi se taisent les trublions qui vocifèrent contre l'injustice commune. Tribunaux, prisons, asiles et autres instances les bâillonnent au nom de l'impératif de stabilité sociale. Thomas Hobbes bénit cette mise au pas. L'Ordre, aux yeux de ce pilier de la philosophie occidentale, est une vertu cardinale sans laquelle il n'est point de Civilisation. "Une paix imposée est une guerre qui sommeille", lui rétorque cependant Sidney Lumet en reprenant ironiquement une célèbre formule de Mao Zedong. Le principe de soumission ne garantit pas la pérennité de la Cité. Au contraire, les institutions qui l'appliquent sans discernement ne font que précipiter la déchéance collective. Family Business en atteste avec l'insolence délicieusement sophistiquée qui caractérise son auteur. La Famille, affirme la pensée dominante, est le foyer du souverain Bien. Quels sont pourtant les principes qui la régissent depuis la nuit des temps? Le clan McMullen apporte des réponses aussi cinglantes que convaincantes à cette question cruciale. Ses membres truculents sont dévoyés de père en fils. Ils sont enchaînés au vice par les liens du sang. Ces tentacules invisibles et néanmoins invincibles les enferment dans une périlleuse fraternité du crime. Dès lors que l'insouciant Adam se pique de cambrioler un laboratoire avec son grand-père Jesse, son géniteur est ainsi contraint de se compromettre. Vito a le devoir "moral" de protéger son héritier en participant au braquage. Le cercle familial tourne invariablement au désastre, note Lumet en filmant cette chronique du déterminisme ordinaire. L'hérédité et la solidarité sont les deux forces d'attraction qui le transforment en boucle infernale.

    M15 demande protection (The Deadly Affair)

    M15 demande protection (The Deadly Affair)

    7H58 ce samedi-là valide avec gravité cette physique des corps et des âmes. Le calculateur Andy Hanson, confronté à d'importantes difficultés financières, entraîne son cadet Hank dans la plus honteuse des entreprises: dévaliser la bijouterie de ses propres parents. Le casse est un fiasco qui cause la mort de Nanette, la mère des frères maudits. Ces derniers compteront à n'en pas douter parmi les premiers suspects de la Police. Pour éviter toute arrestation et préparer sa fuite à l'étranger, Andy supprime froidement les témoins de son forfait. Il tue également son dealer, afin de se procurer les fonds indispensables à son exil. Hank est horrifié par sa mortelle randonnée. Il accompagne cependant son aîné jusqu'au bout de l'effroyable boucherie. Son suivisme est pareil à un aveu. La filiation est bel et bien une chape de plomb, qui nous précipite dans les abysses du Mal aussitôt que nous apparaissons à la surface de la Terre [12].

    L'accusation pourrait se suffire à elle-même tant elle est ravageuse. 7H58 l'alourdit néanmoins en fournissant une charge supplémentaire. Quelle est la cause principale de la chute de la Maison Hansen? Charles, le pater familias, n'a aucun point commun avec son fils Andy. Celui-ci a toujours abhorré son père. Les deux hommes, plus liés par les lois de la biologie que par celles de l'affection, ont dû vivre sous le même toit durant de longues années. Cette cohabitation forcée a fait monter les rancoeurs. Elle devait un jour engendrer le pire. Tel est le vice fondamental de la Famille, écrit Sidney Lumet en filigrane de cette tragédie aussi ancienne que l'Humanité. Ce qui unit arbitrairement des êtres que tout oppose ne peut apporter que la déliquescence.

    Une sulfureuse déduction transpire de cet enseignement aux confins de la subversion et de l'objectivité: contrairement à ce qu'elle proclame pour justifier son emprise sur l'Individu, l'Institution porte moins l'ordre que le chaos dans ses flancs. La vaste duperie est éventée par l'enquête menée tout au long d'Une étrangère parmi nous. Mara (Tracy Pollan), la meurtrière du diamantaire Yaakov Klausman, est en effet une Juive orthodoxe qui s'est abritée derrière l'excellente réputation de sa communauté pour tuer et voler sans éveiller les soupçons. Ce Judas en jupons trahit par son odieuse manoeuvre un péché capital. En se faisant Religion, la Foi devient ce que Samuel Johnson appelait avec mépris "un refuge pour la canaille". Ses nobles intentions servent de bouclier aux âmes damnées qui s'infiltrent fatalement dans les églises, les temples, les synagogues et les mosquées.

    Sydney Lumet - Un après-midi de chien (Dog Day Afternoon)

    Un après-midi de chien (Dog Day Afternoon)

    Le mythe du progrès par l'institutionnalisation est atteint au plus profond de sa chair. M15 demande protection lui porte le coup de grâce. Ce film indûment négligé par la Critique s'apparente ainsi à un champ de bataille, sur lequel périt brutalement l'une des illusions fondatrices de la Civilisation. Les ennemis qu'il met en scène sont des espions et des agents du contre-espionnage, c'est-à-dire, des serviteurs d'Etats incapables de vivre en bonne intelligence malgré leur haut niveau de développement. Ces samouraïs de l'ombre n'ont pas de Bushido et n'entendent rien aux codes d'honneur. Ils n'agissent qu'au nom du plus repoussant utilitarisme. Elsa (Simone Signoret), l'épouse du Premier Ministre anglais Fennan, ne contestera pas le bien-fondé de cette philippique. Son mari l'a jadis recueillie dans un camp d'extermination nazi et cependant, elle n'hésite pas à l'épier au profit de l'Union Soviétique. Elle soutient officiellement que son sauveur s'est suicidé, alors qu'elle sait qu'il a été exécuté par son réseau. Dieter Frey (Maximilian Schell) est de la même race que ce monstre à sang froid. L'ancien résistant autrichien passe pour un homme au-dessus de tout soupçon et pourtant, il est lui aussi un affidé de Moscou prêt aux pires ignominies pour contenter ses maîtres. Il surveille sans vergogne son vieil ami Charles Dobbs. Il tue l'assassin de Fennan, membre de son groupuscule clandestin, pour que les investigations de la Police britannique se terminent dans une impasse. Lorsqu'il se retrouve en danger, malgré ses précautions radicales, il élimine également la fidèle Elsa. Au royaume des barbares, le plus sauvage est roi. La sombre formule éclaire la face cachée des gouvernements et des nations prétendument modernes. L'Institution ne nous sort pas de l'état de nature. Elle ne fait que nous maintenir dans le marécage pestilentiel des temps primitifs.

    Pour étayer cette théorie de la stagnation qui heurte frontalement la doxologie de la Cité, Un après-midi de chien (Dog Day Afternoon) nous invite à nous pencher sur un cas concret. Le film radiographie les Etats-Unis en braquant les projecteurs sur un fait divers authentique, survenu en 1972. Sonny Wortzik (Al Pacino) et son compère Sal (John Cazale) attaquent une banque de Brooklyn. Les deux truands amateurs improvisent une prise d'otages. Progressivement, leur forfait met en relief les mécomptes de leur pays. Le directeur de l'agence braquée est un lâche qui collabore honteusement avec les braqueurs. La Police feint de parlementer par la voix de l'Inspecteur Moretti (Charles Durning) mais en vérité, elle ne comprend que le langage des armes[13]. Les curieux qui affluent dans le quartier assistent au drame comme on participe à une foire. Leur indécence dévoile la bassesse de tout un peuple. Les médias qui couvrent la crise sont à l'image de ces salauds sartriens. Avides de sensationnel, ils volent en cercle au-dessus de l'arène avec la rapacité de vautours en quête de charognes. Certains otages, narcissiques jusqu'à la nausée, ne songent qu'à s'exhiber devant leurs caméras obscènes. Quant à Sonny Wortzik, qui est-il véritablement? C'est un vétéran de la guerre du Vietnam qui en regagnant son foyer, n'a eu d'autre perspective que de rallier la légion des chômeurs. Aux grands hommes, la patrie n'est pas reconnaissante. L'Amérique est en état de décomposition avancée. Le fatras d'événements insensés qu'est la suite d'Un après-midi de chien ne fait qu'aggraver ce jugement déjà sévère. Sonny, marié et père de deux enfants, s'est ainsi vautré dans la bigamie en convolant avec Leon Shermer (Chris Sarandon), un transsexuel haut en couleur. C'est pour financer la chirurgie génitale de son improbable compagnon que l'apprenti Jesse James a décidé de dévaliser une banque. Sal, son complice, n'apporte pas la moindre clarté dans ces ténèbres tragi-comiques. Le taciturne personnage brille en effet par sa prodigieuse imbécillité. Il se dit profondément chrétien tout en jouant les dynamiteurs de coffres. Sa principale préoccupation est moins de "s'échapper au Wyoming", contrée dont il ignore qu'elle appartient aux Etats-Unis, que de ne pas être tenu pour un inverti par les journalistes. L'idiot patenté ira de toute façon où se rendra son sémillant acolyte. Ce dernier, fidèle à sa lucidité proverbiale, a en l'espèce une idée remarquable: trouver refuge en Algérie, terre d'Islam dont chacun sait qu'elle prêche ardemment la tolérance à l'égard des homosexuels.L'Amérique vit décidément dans la confusion la plus totale. Cet égarement général se traduit par un mal récurrent que Lumet cerne magnifiquement: l'incommunicabilité. En présence de l'Inspecteur Moretti, de ses otages, de sa mère ou de sa femme Angie (Susan Peretz), le pathétique Monsieur Wortzik est comme un muet face à des sourds. Il est impossible de dialoguer avec ces individus égocentriques dont la parole, torrentielle et subséquemment dépourvue de valeur, n'est propice qu'à de vains monologues[14]. Dans ce contexte chaotique, le désastre est inévitable. Sal est abattu tel un chien. Sonny est arrêté. Il est appelé à purger une peine de vingt ans de réclusion. Son regard défait dans la nuit sans lune nous envoie le plus amer des messages: la grande Amérique, devenue petit théâtre de l'Absurde, a pour seule destinée la mortifère obscurité du Néant.

    Sydney Lumet - Le gang Anderson (The Anderson Tapes)

    Le gang Anderson (The Anderson Tapes)

    Le détonant Network fait écho à cette piteuse pantomime. Les institutions, insiste Lumet, ne sont définitivement pas gouvernées par la Raison. La Télévision témoigne jour après jour de cette folie latente. Howard Beale (Peter Finch) est congédié pour manque d'audience au terme d'une décennie de bons et loyaux services. L'animateur vieillissant fait ses adieux à l'antenne en criant son aversion pour sa chaîne et pour tout ce qui ressemble à un écran. "Je suis à court de conneries", déclare-t-il sans ménagement et par voie de conséquence, "je n'ai plus matière à présenter le journal". Sa franchise assassine devrait sonner le glas de sa carrière. Diana Christensen, la grande prêtresse des programmes de CBS, le rappelle néanmoins sur les plateaux. La volcanique sincérité de Beale pourrait fort bien être appréciée du Public, foule sentimentale en mal d'idéal sur une planète frappée de plein fouet par le premier choc pétrolier, la crise économique et le reflux du Sacré. Un "show" est ainsi confié à Howard le Magnifique. L'ancien proscrit devient le roi des ondes en fustigeant l'hyper consommation, le matérialisme, le Politiquement Correct et tout ce qui fait traditionnellement le fonds de commerce des médias. Son insolence à l'égard de ses employeurs n'a aucune limite. "Vous êtes le monde réel, nous ne sommes qu'illusion!" fulmine-t-il devant des millions d'américains. Comme la masse de ses disciples applaudit béatement, aucune excommunication n'est envisagée. Beale peut poursuivre ses sermons incendiaires, à la manière d'un bouffon shakespearien qui dit tout haut ce que le simple citoyen ne peut penser que tout bas. "Hurlez avec moi!" commande le prédicateur à ses millions de croyants. "Je suis fou à lier et j'en ai marre!" Une institution qui par intérêt personnel, favorise la haine des institutions, le non-sens dépasse les extravagances coutumières du microcosme médiatique. Il certifie une fois pour toutes que "Société" ne rime pas avec "Civilisation".

    La conclusion, lourde d'implications, nous ramène au Crime de l'Orient-Express et à sa dérangeante intuition: la légalité ne saurait être le critère indépassable de la légitimité. En conséquence, la rébellion contre l'Ordre et ses organes inaptes à faire régner la Justice comme la Rationalité n'est pas une faute. C'est une louable réaction contre l'arbitraire et la vacuité qui l'accompagne. Quels sont donc les principes de cette révolte salutaire? Frank Galvin, l'avocat qui se lamente de voir les tribunaux se borner à dire le Droit, nous a laissé entrevoir la réponse dans Le verdict: sans l'Ethique, l'Institution n'est rien. Elle s'égare dans des aberrations qui imposent à chacun de nous une prise de conscience. Ce sursaut moral est une constante dans le Cinéma de Sidney Lumet. Davis, le juré courageux de Douze hommes en colère, se lève pour protéger un jeune prévenu en passe d'être condamné sans preuves irréfutables. Le Président des Etats-Unis mis en scène par Point limite s'élève contre la bien nommée MAD, délirant système de défense qui peut à tout moment déclencher une catastrophe nucléaire. Roberts, le détenu de La colline des hommes perdus, se dresse contre l'aliénation carcérale. Serpico fait voeu de ne plus tolérer l'intolérable corruption de ses collègues policiers. Horrifié par les dérives borgiaques des Services secrets, Charles Dobbs, l'agent gouvernemental de M15 demande protection, désobéit à sa hiérarchie et mène une enquête personnelle pour que la lumière soit faite sur la mort du Premier Ministre Fennan...

    Sydney Lumet - La colline des hommes perdus (The Hill)

    La colline des hommes perdus (The Hill)

    Une remarque interrompt soudainement l'énumération. Les actes de protestation que nous voyons se succéder à l'écran ne relèvent manifestement pas de la seule faculté. Ils apparaissent comme des devoirs. L'impression n'est pas fortuite. Pour Lumet,l'insurrection pour la moralisation de la Société constitue en effet un impératif catégorique. L'idée trouve son meilleur champ d'expression dans Le gang Anderson (The Anderson Tapes). Le héros éponyme de ce polar très singulier achève de purger une peine de dix ans de prison pour vol. Son pénible séjour en cellule devrait le dissuader de récidiver. Il n'en est cependant rien. Dès sa sortie du pénitencier, "Duke Anderson" (Sean Connery) renoue avec le grand banditisme. Il forme une équipe de monte-en l'air pour faire main basse sur les richesses d'un immeuble cossu de New York. Angelo (Alan King), le malfaiteur qui finance son opération, résume son état d'esprit en un aphorisme tristement universel: "Il n'est pas dans la nature de l'Homme de finir comptable". Cette aversion pour la Norme et au-delà, pour l'Ethique, a cependant un coût exorbitant dont Sidney Lumet nous fait prendre la mesure avec un sens aigu de la pédagogie. L'incontrôlable Anderson est placé sur écoute aussitôt qu'il est remis en liberté. Il est espionné par une multitude de micros. Cette surveillance, antinomique du droit de tous à la réinsertion sociale, est en infraction avec la Loi. La dangerosité notoire de sa victime finit pourtant par la justifier. L'inconduite revendiquée qui légitime la Société cauchemardesque de 1984, la vision orwellienne envoie un puissant signal aux impénitents. La Morale n'est pas une option esthétique. C'est une nécessité politique. Sans citoyens policés, laPolis chère aux démocrates de la Grèce antique devient par la force des choses un Etat policier [15].

    Cet appel tout en finesse à l'action et à la responsabilité arrache Lumet aux pesanteurs hollywoodiennes et le met sur l'orbite d'un penseur de haut vol: Albert Camus. Les deux hommes se rejoignent sur la question éthique. Leur filiation intellectuelle s'étend aux principes fondateurs de l'insurrection civile dont tout ordre social a besoin pour renouveler sa légitimité. La Révolte, enseigne le père immortel de L'étranger, est une expérience commune qui sort l'Individu de la solitude et lui permet d'accéder à l'existence collective. Les trajectoires que suivent les héros de Lumet sont le décalque de ce cheminement. Joe Roberts est emblématique de cette analogie. Le prisonnier de La colline des hommes perdus est d'abord à l'image de ses compagnons d'infortune: un être qui ne songe qu'à ses propres intérêts. Lorsque son codétenu George Stevens (Alfred Lynch) succombe aux mauvais traitements d'un maton implacable, le militaire incarcéré déchire toutefois sa gangue primitive. Il remue ciel et terre pour que le coupable du meurtre soit mis aux arrêts. Sa campagne héroïque sensibilise ses voisins de cellule ainsi qu'une partie importante de l'administration pénitentiaire. Au cruel égoïsme des origines succède la conscience d'appartenir à la grande famille humaine. Le même processus est à l'oeuvre dans Douze hommes en colère. Davis apparaît comme l'unique défenseur de l'accusé. L'ensemble des jurés se rallie cependant à son avis au terme de sa vibrante plaidoirie. Les individualistes volontiers arrogants font cause commune pour que la Justice soit rendue convenablement [16]. Martin Dysart se rapproche lui aussi de ses semblables, en s'indignant contre l'exclusion des "anormaux" qu'organise de fait la Médecine traditionnelle. Grâce à son patient Alan Strang, le praticien solitaire comprend que "tout délire est une déclaration politique" et qu'à la Psychiatrie aliénante doit succéder, pour le bien de tous, l'Antipsychiatrie libératrice de David Cooper et de Ronald Laing. La bienveillante initiative que prend le Président des Etats-Unis dans Point limite marque l'apogée de cette progression vers l'altérité. Le premier représentant du Peuple américain renverse le principe d'hostilité qui régit les relations internationales. Il se fait colombe contre l'avis des faucons qui l'entourent en révélant, à l'ennemi soviétique, les secrets défense indispensables à la destruction des bombardiers de l'U.S Air Force qui fondent sur l'URSS. Par son audace, l'élu exhorte les nations à surmonter leurs différends pour faire enfin société.

    Serpico

    Serpico

    Ces itinéraires convergents forment la paraphrase cinématographique de l'une des plus fameuses maximes de Camus: "Je me révolte, donc, nous sommes". La parenté doctrinale entre Lumet et le philosophe peut dès lors s'exprimer sans retenue. Galvin et la victime de l'incurie d'un hôpital, Davis et un garçon accablé par l'injustice, Roberts et son codétenu persécuté jusqu'à la mort, Dobbs et son Premier Ministre assassiné, le réalisateur américain nous dit que l'Homme révolté, décrit en 1951 par son alter ego français, est principalement motivé par la générosité. Serpico est le porte-étendard de cette valeur. Le limier incorruptible apparaît en effet comme l'exacte antithèse du redresseur de torts mythifié par Clint Eastwood ou Charles Bronson. Il est celui que tout le monde apprécie, il est le pacifiste aux chemises de hippie qui songe plus à oeuvrer au bien commun qu'à faire du mal aux iniques. Ses mots empathiques sont représentatifs de ses préoccupations positives: "Si la Police se concentrait sur sa mission au lieu de racketter, elle débarrasserait New York de la pègre en huit jours". Ce souci permanent de l'autre va naturellement de pair avec le panache. Le Président de Point limite confirme cette flatteuse corrélation. Après la destruction involontaire de Moscou par un missile nucléaire américain, le chevaleresque dignitaire consent à raser une métropole des Etats-Unis pour éviter une guerre totale. L'essentiel n'est pas la préservation de l'intérêt particulier mais la sauvegarde du patrimoine universel: l'Humanité.

    Les vents épiques de ces histoires héroïques soulèvent invariablement l'admiration du grand public. Ils poussent cependant un nuage noir devant le brillant soleil de l'enthousiasme général. Etre un rebelle requiert à l'évidence une force morale hors du commun. Sur ce sujet encore, Sidney Lumet s'accorde avec Albert Camus. La Révolte a beau être une vertu sociale guidée par la bonté, professe le cinéaste à la manière de l'écrivain, elle n'en demeure pas moins une ascèse qui exige un formidable travail sur soi-même. Serpico peut en témoigner. Rejeté par ses collègues indignes, transféré de service en service par une hiérarchie qui couvre ostensiblement les prévaricateurs, victime d'un sanglant traquenard tendu par ceux qui déshonorent sa profession, le policier à la barbe christique doit prendre la stature d'un saint pour que triomphe la Vérité. Il lui faut être Sisyphe, mythe camusien par excellence, pour que le rocher de l'injustice bascule enfin dans le ravin du Mont Justice[17]. Frank Galvin accomplit cet exploit herculéen. Contre toute attente, il obtient pour sa malheureuse cliente un verdict rendu au nom de la Morale et non, du Droit stricto sensu[18]. Le glorieux avocat est fondé à s'enorgueillir de ce haut fait. Il accueille néanmoins sa victoire avec modestie. Les hommes qui peuvent se prévaloir de son expérience, en effet, savent que la rébellion se paie au prix de douleurs qui ne souffrent pas la forfanterie.

    Est-ce à dire que le Révolté est pareil au Héros grec, demi-dieu obligé d'admettre qu'il demeure à demi humain par-delà ses actions transcendantes? Lumet répond à regret par l'affirmative. Certains champs, nous dit-il, sont trop infertiles pour que germent en leur sein les graines du changement. Network nous persuade avec un talent désespérant que l'Audiovisuel est de ces terres incurablement ingrates. En phagocytant l'indomptable Howard Beale, la Télévision prouve ainsi qu'elle est un tourbillon capable de tout aspirer, même ses adversaires les plus enragés. L'Institution est parfois si puissante qu'elle paralyse les électrons libres. Sa force d'attraction est telle qu'elle s'oppose à tout mouvement. Family Business élargit ce cercle infernal de la perpétuelle immobilité. Consécutivement à l'échec du cambriolage mis au point par la tribu McMullen, Vito se livre aux autorités. Il dénonce également son père pour que son fils, interpellé en flagrant délit, n'écope pas d'une longue peine de réclusion. Outré, Adam renie aussitôt son géniteur. Nul ne tranche impunément les liens du sang, signifie-t-il froidement au délateur. L'apprenti délinquant n'a pas conscience de la véracité de son propos. Après le décès du vieux Jesse en prison, il se réconcilie avec son aîné. Un tropisme le contraint à retourner dans le giron paternel. L'allégorie carcérale est dépourvue d'équivoque: la Famille est un pénitencier dont on ne s'évade qu'en mourant[19]. Charles Hanson tire toutes les conséquences de cet état de fait dans 7H58 ce samedi-là. Parce qu'il sait qu'Andy sera toujours son fils, alors même que le ténébreux individu est responsable d'un affreux parricide, le veuf consterné tue sa progéniture maudite. Les généreuses insurrections n'ont hélas pas lieu d'être dans les mondes clos à l'image de la cellule familiale. L'univers du Révolté, aussi exaltant soit-il, n'est pas un royaume infini.

    Le verdict (The Verdict)

    Le Verdict

    Sidney Lumet ne cache pas les limites du domaine de la contestation. Au contraire, il les surligne régulièrement. Une étrangère parmi nous pointe ainsi les failles des religieux mais ne voue pas la Religion aux gémonies. Serpico et Joe Roberts, le détenu frondeur de La colline des hommes perdus, en font de même avec la Police et la Prison. Leurs critiques tempétueuses ne les poussent jamais sur les rives de la déloyauté. La longue plaidoirie de Davis est a priori à contre-courant de cette retenue, tant elle s'attache à démonter un à un les rouages défectueux de la Justice. A posteriori, l'avocat improvisé ne fait toutefois que rappeler aux mémoires défaillantes les principes élémentaires de la Démocratie: le doute qui doit profiter à l'accusé, la charge de la preuve qui incombe à l'accusation et non, à la défense, la nécessaire humilité des détenteurs de la puissance publique ou plus généralement, l'indétermination du vrai et du faux[20]. Le symbole absolu de cette modération dans la protestation apparaît dans Point limite. C'est en effet le Président, sommet de la pyramide politique et administrative, qui pilote la remise en cause de l'Armée. La Révolte n'a pas pour ambition d'abattre les institutions. Elle vise à les amender.

    Pourquoi Lumet en reste-t-il à pareille modestie? se demandera sans doute la frange la plus radicale du Public. Parce que le réalisateur éprouve la plus vive méfiance à l'égard de la Révolution. Cette dernière, nous dit-il en adoptant une nouvelle fois la sagesse de Camus, obéit avant tout au ressentiment. Elle est subséquemment dévastatrice et vaine. La fin édifiante de La colline des hommes perdus est le reflet de cette douloureuse inanité. Williams va enfin répondre du meurtre de George Stevens devant une cour martiale. Le plus ignoble des gardiens de prison se rend néanmoins dans le cachot de feu sa victime pour intimider les témoins de son crime. Les malheureux, enragés par les traitements inhumains qu'ils ont endurés, se ruent sur le bourreau arrogant et le battent à mort. Ils veulent en finir avec l'institution carcérale. Joe Roberts les exhorte à retenir leurs bras vengeurs. Il les implore de laisser la Justice opérer. Sinon, prévient le soldat perspicace, "tout recommencera comme avant". Le fondu au noir sur le visage bouleversé de Sean Connery et plus encore, le bruit de porte verrouillé qui clôture le film, donnent brutalement corps à la sinistre prophétie. La geôle infernale pourra continuer à bafouer le Droit en invoquant la férocité de ses occupants. Ainsi va l'idéal révolutionnaire, prêche Lumet en bon disciple de Camus. La haine qui le guide ne fait que légitimer l'oppression ou le remplacement d'une tyrannie par une autre. Il consacre un éternel et nauséeux retour au point de départ[21]. Network nous fait rire de ce mouvement perpétuel pour mieux nous inciter à combattre ses zélateurs. Le Capitalisme carnassier de l'Amérique libérale des années 1960 - 1970 enfante un dangereux groupe d'agitateurs maoïstes. Les communistes en armes se voient confier un show par la Télévision, toujours prompte à récupérer ses ennemis et à chercher de nouvelles sources de profit. Tous ces apôtres du Grand Timonier se convertissent comme un seul homme au Capitalisme sauvage [22]. Ils consentent même à tuer Howard Beale en direct, afin d'augmenter l'audience déclinante de la chaîne CBS. La boucle, affligeante, est bouclée sous l'oeil médusé du Spectateur.

    Gageons que préférer la Révolte à la Révolution mécontentera les romantiques militants. Intenter un procès en tiédeur à Sidney Lumet serait néanmoins excessif. Le cinéaste nous dit en effet que l'Institution, pervertie par la Nature humaine, doit être constamment subvertie par la Morale pour redresser sa légitimité chancelante. Le programme est d'une rare audace pour un acteur de la commedia dell'arte hollywoodienne. L'essentiel est pourtant ailleurs et fidèle à ses habitudes, c'est Frank Galvin qui le met en exergue. Le coureur d'ambulances imbibé d'alcool du Verdict devient ainsi un personnage estimable à partir du moment où, indigné par le sort d'une femme outragée, il croise le fer avec juges et autres avocats de l'iniquité sociale. Sa renaissance en plein champ de bataille est un formidable révélateur. Elle crie, à la face du monde entier, que c'est en se révoltant contre l'injustice institutionnelle que l'Etre humain retrouve la quintessence de l'existence: la dignité.



    [1] Il est le fils de Baruch Lumet, ancien comédien du Yiddish Theater de New York.

    [2] "Emmachination" est un terme emprunté au philosophe québécois Jacques Dufresne.

    [3] Cet aspect documentaire tient au fait que le film, inspiré d'une histoire authentique, décrit en détails le fonctionnement et les dysfonctionnements des forces de l'ordre.

    [4] Chez Frank Serpico, ce splendide isolement se manifeste même dans la tenue vestimentaire. Le gardien de la paix fait la guerre au crime avec les habits négligés de l'homme de la rue. En imitant Monsieur Tout-le-Monde, il ne ressemble plus à personne au sein de son unité à la dérive. Cette singularité à la fois subie et assumée se change ainsi en symbole. Elle souligne la rareté de la vertu dans l'Institution.

    [5] Nébuleuse dont le rigorisme culturel n'est pas sans évoquer l'utopie Amish, épicentre du Witness de Peter Weir.

    [6] Twelve Angry Men fut le tout premier film de Sidney Lumet.

    [7] Le scénario de Point limite évoque puissamment celui de Docteur Folamour. Sidney Lumet n'a pas pour autant plagié Stanley Kubrick. Il a eu l'incroyable malchance de tourner son film en même temps que celui de son illustre confrère, au cours de l'année 1964.

    [8] Voir Surveiller et punir, 1975. Voir également Luke la main froide (Cool Hand Luke) et Brubaker, deux traductions cinématographiques de la pensée de Foucault signées Stuart Rosenberg.

    [9] Equus permet à Lumet de se montrer doublement subversif. En contraignant l'Individu à se conformer aux usages du commun, l'Ouest, sous-entend le cinéaste, reprend les méthodes liberticides de l'Est communiste. Il utilise la Psychiatrie à des fins politiques. Tout être qui n'adhère pas à l'idéologie dominante est nécessairement un fou.

    [10] Aussi glacial que les rues enneigées de Boston, qui constituent opportunément le décor de l'histoire.

    [11] En flétrissant les théories de Kelsen, Lumet retrouve la sagesse de La Fontaine. "Selon que vous serez puissant ou misérable, les jugements de cour vous laisseront blanc ou noir". La Justice, murmure le cinéaste américain dans le sillage du poète français, est une institution malade de la peste.

    [12] Ce glissement inéluctable est habilement suggéré par la forme du récit. L'histoire, partiellement conçue en flash-back, commence en effet par le funeste braquage, remonte aux sources du Mal avant de se déverser comme un torrent vers la chute finale. Le Spectateur voit ainsi la pente fatale de la Famille se dessiner dans son inconscient.

    [13] La foule qui entoure la banque hue d'ailleurs les forces de l'ordre. Elle scande "Attica! Attica!" pour rappeler qu'en septembre 1971, la Police américaine a tué trente-neuf détenus qui s'étaient mutinés dans une prison de New York.

    [14] Sidney Lumet rejoint ici un expert de la parole vidée de son sens par la surabondance des mots: Howard Hawks (voir notamment La dame du vendredi (His Girl Friday), avec Cary Grant, Rosalind Russel et Ralph Bellamy).

    [15] L'inéluctabilité de ce glissement est reflétée par la forme du film. Le gang Anderson est en effet le récit d'un casse que le Spectateur sait perdu d'avance, surveillance policière oblige. Parce qu'une Société dont les citoyens sont sans foi ni loi est fondée à tout contrôler, la vie humaine perd tout suspense. Elle n'est plus liberté mais déterminisme.

    [16] Symboles de cette connivence nouvelle, Davis tend sa veste à celui qui fut son plus farouche opposant (Lee J. Cobb) avant de regagner son domicile. En sortant du palais de justice, le pourfendeur de l'iniquité dévoile son identité à un vieux juré (Joseph Sweeney). Les deux hommes étaient naguère des inconnus l'un pour l'autre. Le Public pressent que demain, ils entretiendront des relations cordiales.

    [17] Rappelons qu'Albert Camus fut l'auteur, en 1942, d'un essai intitulé Le mythe de Sisyphe.

    [18] Les jurés retiennent la déposition juridiquement irrecevable de l'infirmière qui, à l'invitation de Galvin, avait accablé l'anesthésiste de l'hôpital Sainte-Catherine à la barre du tribunal. Le paiement d'une forte indemnité compensatoire est ordonné. L'esprit de la Loi l'emporte sur la lettre vétilleuse et perverse du Droit.

    [19] Pour souligner l'universalité de la sentence, Lumet met en scène une famille multiconfessionnelle dans une ville cosmopolite - en l'occurrence, New York. Juifs, Chrétiens, Ecossais, Siciliens, les murs de la maison d'arrêt familiale encerclent la Terre entière.

    [20] Dès lors qu'émerge une vérité officielle, la Démocratie s'enfonce dans le Néant. Les jurés et plus précisément, celui qu'incarne avec rudesse Lee J. Cobb, se comportent en dictateurs parce qu'ils sont convaincus de détenir les clefs du Réel.

    [21] Ce mouvement nous ramène à la définition astrale de la Révolution, trajectoire circulaire d'un corps céleste qui s'en revient à sa localisation d'origine.

    [22] La scène durant laquelle Laureen Hobbs (Marlene Warfield), la pasionaria des maoïstes, négocie alinéa par alinéa son contrat d'exclusivité avec CBS, est un moment de pure délectation qui rend ses lettres de noblesse au Grand-Guignol.

    Date de création:2015-10-05 | Date de modification:2015-11-10
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