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    Dossier biographique: Peckinpah Sam

    Dans les entrailles de la Violence avec Sam Peckinpah - Définition, contradictions et désacralisation d’un mythe

    Jean-Philippe Costes

    Sam Peckinpah

    Sam Peckinpah

    Des secouristes se pressent autour d’une voiture encastrée dans un camion. Tandis que du sang et des larmes s’échappent de l’amas de tôles froissées, un nuage de fumée noire monte vers le ciel et fait régner sur la terre une atmosphère de fin du monde. Je devrais passer ma route et m’épargner ce sinistre spectacle. Pourtant, ma pupille dilatée par un désir obscur m’enjoint de ralentir.

    Tu passes des jours et des nuits sur ta console de jeux. Toi, mon enfant, tu ne sais rien de la Vie mais du haut de tes douze ans, tu as déjà donné mille fois la Mort. Aux joies du Réel, tu préfères la triste litanie des cadavres virtuels. Dieu seul semble en mesure d’exorciser le démon qui t’habite. Ainsi soit-il.

    Les hurlements de son patron transpercent les murs de son bureau. Elle pourrait aller prendre un café, pour que la distance jette un voile pudique sur la marée d’obscénités qui submerge sa collègue. Elle pourrait même venir en aide à cette vieille amie accablée par la fureur d’un apprenti dictateur. Que meure la Morale, elle n’en fait rien. Quelque chose en elle lui commande de s’accrocher à son fauteuil et de jouir de ce moment de pure humiliation.

    Vous avez dîné en regardant le journal télévisé. Vous êtes rassasiés de scènes de guerre, de meurtres et de destructions diverses. Toutefois, vous prendrez bien un peu de dessert avant de quitter votre poste ? Une chaîne sportive retransmet justement un match de Boxe Thaïlandaise qui promet d’être riche en plaies, en bosses et en fractures ouvertes. Une petite douceur ne se refuse pas…

    Que nous l’assumions ou non, la Violence nous fascine. Nous la révérons comme le Sauvage vénère son totem. Que survienne un accident, un braquage, un meurtre ou une rixe et nous fondons sur les lieux du drame avec la rapacité du vautour affamé de charogne[1]. Quelle est donc la substance de cette sulfureuse attirance ? Nous ne saurions le dire, tant elle paraît contraire aux principes fondateurs de notre chère Civilisation. Comme beaucoup d’arts, le Cinéma s’est fait un devoir d’explorer cette ambiguité immémoriale. Il a parfois dénoncé l’usage de la brutalité. Il l’a souvent glorifié. Toujours, il a su en tirer profit. Jamais ou presque jamais, il n’a été en mesure de nous soumettre une analyse pertinente de cette maladie congénitale devenue, par la perversité de l’Image, un véritable mythe. Un réalisateur déroge néanmoins à cette règle au parfum de malédiction : Sam Peckinpah. L’auteur de Junior Bonner a ainsi voué l’ensemble de son œuvre à la Violence. Il a fait d’elle son horizon intellectuel et artistique. Elle a fait de lui l’un des cinéastes les plus pénétrants d’après-guerre. Cette postérité qui, avec le recul du Temps, ressemble à quelque transaction Faustienne entre une divinité carnassière et un chercheur avide de connaître ses secrets, a eu prix exorbitant. De sa plongée dans les entrailles de la destruction, l’audacieux aventurier est en effet revenu harassé, laminé, dévasté. La drogue et l’alcool l’ont emporté à l’âge de cinquante-neuf ans, comme si son sujet d’étude avait brisé son cœur et précipité son esprit dans le gouffre de la désillusion. A quelles conclusion désespérantes est-il arrivé pour sombrer de la sorte ? Que les spectateurs les plus téméraires suivent ses pas dans la fosse aux lions. Ils auront l’insigne honneur d’acquérir une part de la sagesse d’un Maître. Que les moins hardis battent en retraite. A défaut de les édifier, le Cinéma conventionnel les maintiendra dans le confort de l’ignorance.

    Sam Peckinpah -Coups de feu dans la Sierra (Ride the High Country)

    Coups de feu dans la Sierra (Ride the High Country)

    De prime abord, la série de longs-métrages qui débute en 1961 avec New Mexico et se termine en 1983, avec The Osterman Weekend, n’a rien qui soit de nature à susciter des passions cataclysmiques. Elle pose un regard froid sur un phénomène afin d’en cerner les mécanismes. Le bilan de cette analyse clinique est limpide : la Violence, acte qui s’exerce avec force contre un obstacle, désigne le comportement d’une personne qui s’en prend à une autre parce qu’elle fait barrage à la réalisation de son désir. En d’autres termes, la rudesse humaine est le fruit de volontés inassouvies. Elle procède d’une funeste oscillation entre l’envie et la rebuffade. Cette dialectique de la convoitise et de la frustration est l’épicentre de la filmographie volcanique de Sam Peckinpah. Tous les personnages auxquels ce dernier a donné vie rêvent d’honneur, de reconnaissance, d’argent, de femmes ou encore, d’indépendance. Chacun entre eux bascule dans l’agressivité parce qu’il ne parvient pas à accomplir ses desseins. Charlie Venner (Del Henney), l’artisan provincial des Chiens de paille (Straw Dogs), se mue ainsi en monstre enragé du fait de sa coupable attirance pour Amy (Susan George), la séduisante épouse de son client David Sumner (Dustin Hoffman). Gil Westrum (Randolph Scott), l’ancien shérif de Coups de feu dans la Sierra (Ride the High Country), est attiré par la délinquance au motif que ses revenus de représentant de la Loi ne lui ont pas offert un patrimoine en rapport avec ses attentes. Thornton (Robert Ryan), le repris de justice de La horde sauvage ( The Wild Bunch), promet d’abattre son vieil ami Pike (William Holden) pour obtenir la liberté inconditionnelle qu’il espère depuis de longues années. Les exemples similaires sont légion. Par-delà leur diversité, ils ont en commun de mettre en lumière l’universalité de la Violence. Qui peut en effet se targuer de ne jamais brandir le poing quand l’une de ses requêtes se solde par une fin de non-recevoir ? En vérité, nous pourrions tous être des créatures de Sam Peckinpah. Seuls quelques saints font exception à ce théorème Pasolinien. Nul ne le sait mieux que l’infortuné David Sumner. Alors que le mathématicien Américain était venu chercher la quiétude au milieu des verts pâturages de la campagne Anglaise, il ne trouve chez ses nouveaux concitoyens que suspicion, condescendance et animosité. Il comprend, en jouant ce rôle ingrat entre tous qu’est celui de souffre-douleur, que la Violence est une maladie génétique et non, géographique.

    Pour Sam Peckinpah, les origines de ce syndrome se situent à la fois dans la Nature et dans l’Institution. Le cinéaste le suggère habilement dans l’ouverture symboliste d’Apportez-moi la tête d’Alfredo Garcia (Bring Me the Head of Alfredo Garcia) : la fille d’un Mexicain aussi riche qu’acariâtre baigne tranquillement ses pieds dans une rivière enchanteresse quand soudain, deux séides de son père venimeux l’arrachent à son Eden, l’entraînent dans la propriété familiale et lui font avouer, sous la torture, le nom du Don Juan qui l’a engrossée. Tout est dit en quelques images. Sans le moindre didactisme, la séquence nous enseigne que violence sociale et violence individuelle sont les deux bras d’un seul et même fleuve. La première suit la seconde comme le torrent prolonge le glacier. Au pied de la montagne noire d’où jaillit le terrible Achéron se tapit un être bien connu : l’Homme[2]. Selon Peckinpah, esprit lucide qu’aucune illusion ne saurait abuser, la créature familière porte le Mal en son sein. L’affrontement coule dans ses veines. Rolf Steiner (James Coburn), le soldat maintes fois décoré de Croix de fer (Cross of Iron), en témoigne avec éclat. Il est incapable de rester à l’écart du champ de bataille. Loin des tranchées, des bunkers et des mitrailleuses, il n’est que l’ombre de lui-même. La Mort est l’unique officier qui puisse lui intimer l’ordre de cesser les hostilités. Une simple blessure ne saurait le contraindre à déposer les armes. D’ailleurs, la commotion dont il est victime, à la suite d’un bombardement de l’ennemi Soviétique, ne le met hors de combat que très brièvement. L’appel du canon est plus fort que sa douleur. Au mépris absolu des recommandations du Corps médical, il ôte ses bandages et fuit l’hôpital pour rejoindre son unité aussi rapidement que possible. Le Major Dundee (Charlton Heston) théorise ce tropisme ravageur, avec la sincérité de ceux que l’expérience militaire a pour toujours affranchis des faux-semblants du Politiquement correct : « Il n’y a que les hommes qui comprennent la Guerre. C’est pour cela qu’ils en éprouvent le besoin. Ils peuvent oublier leurs préoccupations, leurs responsabilités, laisser quelqu’un d’autre les nourrir, leur dicter leur conduite ».

    Major Dundee

    Major Dundee

    Pour accréditer son pessimisme radical, Sam Peckinpah invoque la mémoire de trois philosophes. Le premier de ces phares spirituels, chargés d’éclairer les plus sombres recoins de notre conscience, n’est autre que Friedrich Nietzsche. L’Homme est habité par la volonté de puissance, déclare ainsi le générique de Croix de fer. Comme les Nazis qu’expose cette galerie photographique, succession de clichés en noir et blanc où l’arrogance de Hitler cohabite avec les infamies du IIIè Reich, l’enfant maudit de Zarathoustra est prêt à broyer tous les interdits qui s’opposent à ses désirs de grandeur[3]. Faire tomber sur son prochain la nuit du trépas et le brouillard de l’oubli ne l’embarrasse nullement. A ses yeux d’insatiable conquérant, l’essentiel est que brille de mille feux le soleil de son ambition. Ce rêve cauchemardesque, qui consiste à s’élever au-dessus de la condition commune en utilisant autrui comme marchepied, est réalisé par le ténébreux Major Dundee. Que fait ce modeste gardien de prisonniers Confédérés pour obtenir l’avancement qui l’obsède ? Il prend la tête d’une expédition punitive et sacrifie des dizaines de combattants afin de ramener le scalp de Sierra Charriba (Michael Patt), un Apache rebelle du Sud des Etats-Unis. Ecce homo, nous murmurent ce personnage antéchristique et ses nombreux semblables. L’Etre humain est continuellement taraudé par la tentation de tuer Dieu et de renverser Son trône. William Bonney (Kris Kristofferson) le clame haut et fort dans Pat Garrett et Billy-le-Kid (Pat Garrett and Billy the Kid). Le célèbre bandit est plus qu’un roi du revolver, capable d’abattre ses adversaires sans coup férir. Allégorie du Surhomme, il est un voleur de bétail qui refuse la soumission de ce que Nietzsche appelait dédaigneusement « le troupeau ».

    Si la Nature nous apparaît indissociable de la Violence, enchaîne Peckinpah en délaissant l’auteur du Gai savoir au profit du Marquis de Sade, c’est parce qu’elle nous apprend jour après jour que la cruauté est enracinée au plus profond de nous-mêmes. Elle nous révèle que nous sommes véhéments dans notre chair et dans notre âme. Pour s’assurer de l’existence de cette pédagogie du pire, il suffit d’observer les enfants qui jouent peu avant le braquage Dantesque de La horde sauvage. Les jeunes Mexicains s’amusent à jeter un scorpion aux fourmis rouges. A aucun moment ils n’éprouvent de la pitié pour leur victime. Au contraire, ils ressentent le besoin de la maltraiter davantage en la livrant aux flammes. Leur cerveau encore embryonnaire est déjà marqué par le signe de la destruction. L’organe bouillonnant de passions recèle une vérité que la Civilisation s’efforce de garder secrète : la douleur infligée à l’Autre peut procurer du plaisir[4]. Cette jouissance, sordide et néanmoins paroxystique, explique la formidable rémanence de la bestialité humaine. Pourquoi les frères Hammond, soudards unis par les liens profanes du sang et de l’alcool, s’acharnent-ils à répandre la barbarie tout au long de Coups de feu dans la Sierra ? Pourquoi Charriba, l’ennemi juré du Major Dundee, met-il un point d’honneur à massacrer des innocents ? Pourquoi Rudy Butler (Al Lettieri), l’un des truands de Guet-apens (The Getaway), s’ingénie-t-il à forniquer avec l’épouse d’un otage au point de pousser le mari bafoué au suicide par pendaison [5] ? Bien qu’elle offense la Morale Judéo-Chrétienne, la réponse est trop évidente pour être passée sous silence : parce que les malfaisants tirent une intense satisfaction de leurs méfaits. Ce Sadisme inhérent à la race humaine a, selon Sam Peckinpah, le Masochisme pour corollaire. Les relations ambiguës qu’entretiennent Amy Sumner et Charlie Venner dans Les chiens de paille le montrent de façon très convaincante. La jeune femme est violée par l’ouvrier Anglais. Elle tente d’abord de repousser son agresseur mais poussée par ses pulsions primitives, elle finit par l’étreindre. Elle se comporte avec le répugnant satyre comme avec son époux, à telle enseigne qu’elle ne se plaint à personne de l’outrage qu’elle a subi. Cette scène, d’une crudité inédite dans le Cinéma des années 1970, appelle une conclusion dépourvue d’équivoque : l’Homme est ainsi fait qu’il se délecte de la Violence.

    La horde sauvage (The Wild Bunch)

    La horde sauvage (The Wild Bunch)

    Traduction d’un attrait viscéral pour le Pouvoir, héritage d’un patrimoine ancestral et expression d’un contentement pervers, la brutalité est également le fruit d’une nécessité. Sam Peckinpah éclaire cet état de fait honni des pacifistes à la flamme des théories mécanistes de Thomas Hobbes. L’Homme étant un automate animé par l’instinct de conservation, professe le cinéaste à la manière du philosophe Anglais, il n’a d’autre choix que de sortir l’épée du fourreau pour protéger sa vie. Il se doit de tuer avant d’être tué par des congénères que la Nature, dans sa dureté infinie, lui présente sous les traits de concurrents en puissance. Doc McCoy (Steve McQueen), le voleur en cavale de Guet-apens, se mue ainsi en ange exterminateur pour échapper aux griffes des prédateurs qui le pourchassent. Les fantassins de Croix de fer, les shérifs et les desperados de Pat Garrett et Billy-le-Kid, de La horde sauvage et de Coups de feu dans la Sierra sont guidés par une logique analogue. Leur existence dépend de leur aptitude à dégainer plus rapidement que leurs vis-à-vis[6]. Etre ou ne pas être, telle est la question Shakespearienne que leur pose constamment leur effroyable condition.

    Ce que la Nature décrète, poursuit Peckinpah sans se départir de sa froideur de clinicien de âmes, les instances sociales l’exécutent. Elles doivent refléter scrupuleusement l’ordre du monde, tel qu’il a été conçu, fût-ce au prix d’une sanctification de la Force. Pour mettre en évidence cette extension du domaine de la Violence, le réalisateur d’Un nommé Cable Hogue (The Ballad of Cable Hogue) s’appuie une fois de plus sur le père immortel du Léviathan. Il valide le raisonnement matérialiste de Thomas Hobbes et nous explique que l’Etat, conséquence juridique du chaos originel, est la prolongation politique de notre conservatisme primaire. Ce Souverain au glaive redoutable a pour vocation de canaliser notre furie intrinsèque, d’assurer notre subsistance et plus généralement, de protéger la Collectivité contre les agressions extérieures. Sa mission est sacrée, dans la mesure où elle concerne la persistance de l’Union civile. En cela, elle implique l’instauration d’un Pouvoir dont rien, pas même la compassion la plus élémentaire, ne saurait limiter la virulence. Cette institutionnalisation de la cruauté est parfaitement illustrée par Tueur d’élite ( The Killer Elite). Ce film d’espionnage montre en effet comment un gouvernement – en l’occurrence, celui des Etats-Unis – s’arroge le droit d’engager des assassins professionnels pour défendre ses intérêts. Les spadassins, dirigés par l’impétueux Mike Locken (James Caan), ont toute latitude pour accomplir leur sanglant office. Ils sont autorisés à frapper, à briser, à occire comme bon leur semble. Jamais ils ne répondront de leurs actes devant les tribunaux. Aux yeux de la Police et de la Justice ordinaires, ils sont d’intouchables fantômes, des rumeurs si effrayantes qu’il paraît préférable de ne leur accorder aucun crédit. Cachez ces malsains que nous ne saurions voir, tel est le discours officiel de ces institutions qui admettent officieusement que la Loi, pour avoir une descendance, doit parfois consentir à être violée.

    Les chiens de paille (Straw Dogs)

    Les chiens de paille (Straw Dogs)

    La propension de l’Ordre à engendrer le Chaos constitue l’un des invariants du Cinéma de Sam Peckinpah. A l’instar de Michael Curtiz, fin dialecticien du Stable et de l’Instable et observateur avisé des paradoxes communautaires, le metteur en scène s’affranchit de l’idéologie dominante et constate, avec l’audace déconcertante du pur scientifique, un fait que les bien-pensants préfèrent considérer comme une hypothèse fantaisiste : une part importante de la Violence qui nous affecte quotidiennement émane de la Société. Que cette dernière manque à ses obligations fondamentales et le monde prend immédiatement le visage hideux du Far West, terre brûlée où la Guerre est la règle et la Paix, l’exception. Coups de feu dans la Sierra brosse un portrait saisissant de cette fâcheuse métamorphose. Steve Judd (Joel McCrea) et Gil Westrum, ses principaux personnages, sont d’anciens Marshals des Etats-Unis. Ils acceptent de sortir momentanément de leur retraite pour transporter l’or de la mine de Coarse Gold. Leur longue expérience de la protection des personnes et des biens est censée dissuader les voleurs de métaux précieux d’exercer leurs détestables talents. L’acheminement de leur cargaison, hélas, se transforme en mortelle randonnée. Il donne lieu à de multiples accrochages et se solde par un massacre. Les causes de ce naufrage dans les hautes plaines ne font pas mystère pour qui sait regarder la réalité en face. Si la Californie de la fin du XIXè siècle avait su se doter de services de sécurité en bonne et due forme, la Justice publique aurait fait prévaloir la Raison sur les passions ravageuses de la Justice privée. L’Etat dans lequel se déroule l’action de La horde sauvage commet une faute similaire. Il autorise en effet une compagnie de chemins de fer à protéger ses fonds en employant des tueurs à gage. Là encore, cette incurie patente génère une boucherie. Elle conforte Sam Peckinpah dans l’idée subversive que la Société peut être mère de dégradation. Cette corruption, souvent dissimulée derrière les paravents de la respectabilité, est mise à nue dans Guet-apens. Le héros du film, Doc McCoy, reprend ainsi les sentiers cahoteux du Crime parce que son propre avocat, Maître Jack Beynon (Ben Johnson), veut tirer profit de sa science du Hold-up. Il propage le Mal par la faute d’un homme de Loi dévoyé. La mise en cause de l’Ordre établi est explicite. Elle l’est toutefois plus encore dans Le convoi (Convoy). Les figures centrales de ce road-movie contestataire sont des camionneurs, hommes rudes et gouailleurs qui gagnent courageusement leur vie en sillonnant les gigantesques autoroutes du continent Américain. Une épée de Damoclès est suspendue au-dessus de la tête de ces travailleurs honnêtes à défaut d’être polis. Cette menace permanente est le bien nommé « Dirty » Lyle (Ernest Borgnine), un shérif passé maître dans l’art de harceler, de verbaliser et de ruiner les routiers sans reproche. Le policier est, par son vice proverbial, la caricature du bourreau. Ses traits grossiers sont néanmoins du plus grand intérêt pour les observateurs attentifs. Le cerbère tragi-comique nous rappelle en effet que la Règle qu’il a pour vocation de défendre désigne non seulement la Norme mais aussi, l’instrument avec lequel l’Institution tape sur les doigts de l’élève qu’elle juge insuffisamment discipliné. Ses aboiements féroces nous mettent par conséquent en garde. Ils rameutent Proudhon, Stirner et les prophètes de l’Anarchisme pour nous délivrer ce message en clair-obscur : le soleil radieux de la Collectivité projette toujours, sur les murs de nos villes, l’ombre inquiétante du Totalitarisme.

    Grâce au système syncrétique qu’il a mis au point, Sam Peckinpah a réussi là où bon nombre de ses pairs ont échoué. Il est parvenu à extraire les racines de la Violence. Son outil d’analyse, savant alliage de philosophies disparates, n’a pas défiguré les icônes de Clint Eastwood, de John Wayne, de Gary Cooper et de tous les pistoleros qui ont contribué à faire du langage des armes un nouvel espéranto. En soulignant l’omniprésence de la brutalité, fille féconde de la Nature et du Corps social, il a même favorisé le culte de la Force[7]. L’admiration que nous éprouvons pour l’idole païenne, cependant, s’estompe lorsque nous saisissons la loupe que nous tend l’ancien protégé de Don Siegel. Sous le verre grossissant, l’auguste faciès du dieu Mars se déforme et laisse place à l’image ambiguë de Janus, le protecteur mythique de Rome. La Violence, constate Peckinpah en nous prenant à témoins, a deux visages et non un seul. Tel est son drame et sa limite. Elle n’est pas cohérente, elle est irrémédiablement dispersée. Elle est écartelée, encore et toujours, par des puissances contradictoires. Ainsi, le colosse aux pieds d’argile est constamment partagé entre le Légitime et l’Illégitime. Joshua Knudsen (R. G. Armstrong) nous révèle la substance de cette hésitation lancinante. Le fermier de Coups de feu dans la Sierra élève sa fille Elsa (Mariette Hartley) dans la piété. Comme la majorité des Américains du XIXè siècle, il est convaincu que l’éducation religieuse est la meilleure qui puisse être. Sa progéniture n’étant guère encline à s’imprégner des principes de la Bible, le père intransigeant tend néanmoins à oublier son éthique. Il use de la terreur pour imposer ses vues. Cette dérive des sentiments est édifiante. Elle nous enseigne que la Violence est un orage aveugle, qui peut simultanément irriguer les terres assoiffées et détruire les cultures du bon paysan. Le Major Dundee vérifie à ses dépens le bien-fondé de cette affirmation métaphorique. Il ambitionne, à juste raison, de mettre l’infâme Sierra Charriba hors d’état de nuire. Pour rétablir l’ordre, il enfreint cependant la Loi qu’il est supposé défendre. Il outrepasse ses fonctions de directeur d’établissement pénitentiaire et, au mépris de toutes les lois de la Guerre, demande à l’ennemi Sudiste de l’aider à châtier le renégat qui martyrise ses congénères. Le propre de la Force, semble maugréer l’officier en lançant sa chasse à l’homme, est de salir les mains de ceux qui l’utilisent. L’ombrageux Pat Garrett (James Coburn) ne démentira pas son cousin cinématographique. Les autorités du Nouveau-Mexique lui délivrent un permis de tuer pour mettre un terme aux exactions de Billy-le-Kid et de sa bande de vauriens. La bénédiction qu’il reçoit, néanmoins, ne lève pas la malédiction qui s’abat sur les gens de sa condition. Sa traque sans merci le conduit ainsi à malmener des femmes et à tuer des hommes de sang froid. Sous prétexte d’élévation collective, elle le précipite dans les bas-fonds de l’immoralité. Ce discours désabusé donne tout son sens à la séquence inaugurale de Guet-apens, film ont le titre résume à lui seul le malaise de notre Civilisation. La formidable succession de scènes montre une prison qui d’un côté, prive heureusement de liberté les individus les plus dangereux mais qui de l’autre, condamne de pauvres diables à subsister dans un milieu aliénant où la Parole, paramètre essentiel de l’Existence, est remplacée par le fracas inhumain des travaux forcés. L’Etat, explique Max Weber dans Le Savant et le Politique, a le monopole de la violence légitime. Aucune violence n’est pleinement fondée, rectifie Sam Peckinpah. Qu’elle soit provoquée par l’Individu ou ordonnée par la puissance publique, elle reste une arme à double tranchant qui sert concomitamment le Juste et l’Injuste, le Bien et le Mal, le Progrès et la Régression.

    Guet-apens (The Getaway

    Guet-apens (The Getaway)

    Aussi étrange que cela puisse paraître, cette ambivalence élémentaire a des ramifications esthétiques. Qu’y-a-t-il de fascinant dans les champs de bataille que nous contemplons à longueur de livres, de films et de reportages, sinon le feu ardent qui s’échappe des canons et sème la Mort à la volée ? Il est quelque chose de sublime et subséquemment, d’extatique, dans le spectacle de la destruction. Sam Peckinpah ne méconnaît nullement ce charme troublant. Il a même pour principe de le mettre en valeur en filmant l’agression au ralenti. Il suspend le vol du Temps afin que chacun se repaisse de la vision sans pareille de la chair outragée[8]. Les dignitaires Nazis de Croix de fer assument pleinement cette sombre attirance. Ils sont convaincus que la Violence leur procure le pouvoir surhumain de façonner le monde à leur guise. Le Major Dundee éprouve un sentiment identique en trucidant les Apache qui se rebellent contre la Société Américaine. Il voit, dans le fleuve rouge de la répression, l’encre merveilleuse qui lui permettra d’inscrire son nom dans l’Histoire. Billy-le-Kid est néanmoins le plus éloquent de ces esthètes de la désolation. L’apostat impénitent a en effet pour habitude de tuer avec le sourire. Il entend ainsi faire la nique à Dieu et signifier aux hommes qu’il est le seul auteur de sa destinée.

    La Violence, tempère Peckinpah, n’est toutefois séduisante qu’en apparence. En réalité, elle n’est que laideur. Les soldats de Croix de fer sont mieux placés que quiconque pour témoigner de cette dualité chronique. Ils savent que derrière l’imagerie onirique des fiers combattants se cache un marais putride où se mêlent tranchées boueuses, bunkers malodorants, cadavres déchiquetés, blessures atroces, gémissements pathétiques et peurs incoercibles [9]. Le Major Dundee dévoile lui aussi l’obscénité fondatrice de la Guerre. Son expédition n’est ainsi qu’une suite de carnages effroyables qui débute aux Etats-Unis et se termine dans les poussières suffocantes du Mexique [10]. Quant au légendaire Billy-le-Kid, l’homme qui prétend repousser la Transcendance à coups de revolver, il use de moyens si lamentables qu’il se perd dans le discrédit : il tire dans le dos de ses adversaires les plus dangereux…

    La tragédie de la Violence, dit opportunément Sam Peckinpah, se nomme Contradiction. Non contente d’être tiraillée entre des puissances irréconciliables, l’idole inconséquente fait systématiquement l’inverse de ce qu’elle annonce. Elle feint notamment d’être généreuse en donnant l’impression, à ses adeptes, que leurs désirs sont des ordres. Maître Beynon et Rudy Butler, les ruffians de Guet-apens, croient ainsi qu’ils peuvent prendre l’argent d’autrui par la force. Billy Hammond (James Drury), le mineur amoral de Coups de feu dans la Sierra, s’imagine qu’il a le droit de violer la femme qu’il vient d’épouser. Le patriarche d’Apportez-moi la tête d’Alfredo Garcia pense qu’il peut légitimement demander à ses coupe-jarrets de lui accorder vengeance en supprimant l’amant de sa fille. Mapache (Emilio Fernandez), le Général indigne de La horde sauvage et Billy-le-Kid, rival tristement célèbre de Pat Garrett, complètent cet improbable florilège. L’un et l’autre sont convaincus que le Pouvoir est au bout du fusil. La Violence, terrible révélation, oublie cependant de préciser qu’elle n’est pas gratuite. Pour bénéficier de ses présumées largesses, ceux qui la portent aux nues doivent en effet détruire les autres ou plus coûteusement encore, se détruire eux-mêmes. Les personnages précités paient tous ce prix exorbitant après l’avoir naïvement sous-estimé. Non seulement ils répandent l’affliction autour d’eux mais de surcroît, ils trouvent la Mort en cherchant les trésors qu’ils convoitaient.

    Pat Garrett et Billy-le-Kid (Pat Garrett and Billy the Kid)

    Pat Garrett et Billy-le-Kid (Pat Garrett and Billy the Kid)

    Véhémence est mère de mensonges, souligne Peckinpah en retraçant la débâcle de ses créatures. Elle parsème notre inconscient de rêves dont elle sait qu’ils seront inéluctablement démentis par la Réalité. La Grandeur est le premier de ces songes inaccessibles. Le Capitaine Stransky (Maximilian Schell) lui succombe tout au long de Croix de fer. N’écoutant que son imaginaire de soldat, l’aristocrate Prussien se fait muter sur le Front de l’Est. Il espère que le combat le couvrira d’honneurs et l’élèvera au rang de nouveau Bismarck. En cette année 1943 où la Wehrmacht commence à reculer devant les chars de l’Armée rouge, l’aspirant héros apprend néanmoins que nul n’est invincible ici-bas et qu’en conséquence, la Guerre mène fatalement à l’impasse. Il comprend, en voyant le valeureux Steiner chanceler sur le fil de la Raison, que la fréquentation des défunts peut faire chuter l’esprit le plus vaillant dans les abysses de la démence. Il admet, après s’être attribué les mérites d’un subalterne pour obtenir une décoration, que l’Epée ne suffit pas à conquérir la Noblesse.

    Si la Violence ne confère pas la Grandeur, prévient Peckinpah sans se départir de son sens critique, elle n’offre pas davantage la Liberté. Doc McCoy est pourtant persuadé du contraire, au début de Guet-apens. Il accepte de braquer une banque au profit d’un avocat qui lui promet, en échange de ses services, d’arracher une réduction de peines aux tribunaux. Le propre d’un casse, hélas, est de briser tous les repères moraux. Or, qu’est la Vie sans garde-fous sinon un pénitencier sans barreaux ? L’ancien prisonnier redevenu cambrioleur répond douloureusement à cette question. Poursuivi par des complices avides de s’approprier sa part de butin, menacé par des voleurs de passage attirés par sa valise de billets, pourchassé par des policiers résolus à l’abattre, il se retrouve enfermé dans un enfer Shakespearien où tout est placé sous le signe de la trahison. Le « Duck » (Kris Kristofferson) et ses amis routiers du Convoi font une expérience à la fois différente et voisine. Ils croient s’affranchir de leur servitude de forçats du macadam en rossant « Dirty » Lyle, l’ignoble shérif qui les opprime. Les dizaines de poids lourds qui viennent grossir leurs rangs, durant leur fuite homérique, les confortent dans leur opinion. Leur insurrection est cependant vouée à l’échec. Harcelés par les journalistes, les politiciens et les représentants de l’Ordre, les insoumis sont en effet arrêtés par les mitrailleuses de la Garde Nationale.

    Une part essentielle de la perversité de la Violence apparaît en arrière-plan de ces destins brisés : la fourbe au cœur de succube nous séduit en se faisant passer pour la déesse de la Facilité. Benny (Warren Oates) et Pike se laissent prendre à ce piège ancestral dans Apportez-moi la tête d’Alfredo Garcia et La horde sauvage. Le premier, ancien soldat Américain devenu barman dans un village misérable du Mexique, décide de louer ses talents de tueur pour empocher les dix mille dollars qu’il est incapable de gagner honnêtement. Le second entend vivre sans travailler, en pillant des banques au gré de ses besoins. Les deux frères de sang connaissent-ils pour autant la félicité ? En définitive, leur existence n’est que complexité. Elle est une jungle infestée de policiers, de militaires et de meurtriers sans pitié. Tel est le sort de l’homme qui bafoue la Loi, nous confessent les siamois du Crime. Il vise l’aisance mais en abattant les remparts de la Civilisation, il se prive des jalons qui pourraient simplifier son cheminement. Qu’on le déplore ou qu’on s’en réjouisse, il n’est point de clarté dans les eaux troubles du Chaos [11].

    Apportez-moi la tête d’Alfredo Garcia (Bring Me the Head of Alfredo Garcia)

    Apportez-moi la tête d’Alfredo Garcia (Bring Me the Head of Alfredo Garcia)

    En dépit des sévères mises en gardes que Sam Peckinpah leur adresse, quantité d’humains s’accrochent à la Violence. Ils ne peuvent s’empêcher de voir en elle un moyen de donner un sens à leur vie. L’histoire mouvementée de Mike Locken est apparemment de nature à les approuver. L’agent secret de Tueur d’élite est pris pour cible par George Hansen (Robert Duvall), vieux partenaire devenu Iago en échange d’une grosse somme versée par une officine concurrente de la CIA. Sa jambe et son coude profondément meurtris ne lui laissent, de prime abord, aucun espoir de reprendre son métier. En quelques mois, il parvient cependant à surmonter ses traumatismes. L’envie de revanche et la haine lui rendent un avenir, alors que ses collègues ne l’évoquaient plus qu’au passé. Le jeune miraculé n’est toutefois pas au bout de ses peines. Sa volonté de punir son agresseur, sans aucun égard pour la Raison et la Miséricorde, l’entraîne en effet dans une intrigue labyrinthique où la Mort suit chacun de ses pas. La Force brute ne montre pas la voie, s’aperçoit-il entre cadavres et duperies de contre-espionnage. Moteur éphémère de la Vie, elle n’engendre au final que l’anéantissement.

    Le diagnostic de Peckinpah se précise, à l’aune de ce dernier examen morphologique. Incapable d’indiquer une direction claire, la Violence est une boussole qui ne mène nulle part. Son absurdité structurelle transparaît nettement dans l’inversion permanente des rôles entre proies et prédateurs : Pat Garrett est aujourd’hui le gendarme alors qu’hier encore, il était le voleur ; Thornton devient chasseur de têtes après avoir été le complice de Pike ; George Hansen se change brusquement en homme à abattre, au terme d’une longue et fructueuse collaboration avec les services secrets de son pays. Cette troublante réversibilité atteint son apogée dans Major Dundee. Le film montre en effet comment des ennemis héréditaires décident de faire front commun pour protéger des peuplades menacées par un barbare. L’Union sacrée et son cortège traditionnels de bons sentiments sont ici hors champ. Rassemblés sous la bannière de la compromission et de l’opportunisme, officiers Nordistes, prisonniers Sudistes, gardiens Afro-américains, repris de Justice et autres pourfendeurs d’Apache n’agissent ainsi que dans leur intérêt personnel. Tantôt, ils cherchent une promotion. Tantôt, ils escomptent une libération anticipée. Tantôt, ils espèrent la reconnaissance sociale ou l’impunité. La relativité de leurs engagements appelle une conclusion cinglante : la Force n’est qu’un jeu d’alliances circonstancielles, si bien que la vérité des armes ne dure jamais plus que le temps d’une détonation [12].

    Pour cet explorateur infatigable des turpitudes universelles qu’est Sam Peckinpah, la duplicité fondatrice de la Violence excède largement le domaine étroit du moralisme. Elle éteint, une à une, les étoiles qui constellent notre imagination. Quel est le dénominateur commun des demi-dieux dont nous rêvons nuit après nuit ? En règle générale, ils s’élèvent en faisant assaut de brutalité. Ils deviennent des héros, au sens où l’entendaient les Grecs anciens, en affrontant ce qui fait fuir les vivants ordinaires : la Mort. Ces phrases d’un abord anodin forgent une funeste chaîne de causalité. Elles nous signifient que nos grands hommes, conçus et façonnés par la Force, sont liés par les faiblesses de leur terrible génitrice. Pour figurer cette malédiction méconnue des masses, Peckinpah fait son deuil de toute naïveté. Il se détourne ostensiblement de l’idéalisme Hollywoodien et donne à son œuvre l’aspect d’un long requiem, où les légendes que nous célébrons ingénument se meurent comme des divinités Wagnériennes. La première idole convoquée à cet opéra funèbre est, en toute logique, le Guerrier. Rolf Steiner l’enterre dans les marécages pestilentiels du deuxième conflit mondial. N’en déplaise à sa hiérarchie, qui voudrait utiliser son image à des fins de propagande, l’Achille de Croix de fer ne défend aucune cause. « Je dégueule les officiers, mon uniforme et tout ce qu’il représente ! » rugit-il à la face de ses supérieurs médusés. Cet expert de la Guerre maîtrise pleinement son sujet pour l’avoir étudié jusqu’à la nausée. Il sait qu’un soldat se bat avant tout pour survivre. Il sait que la patrie du fantassin éprouvé n’est pas tant sa Nation d’origine que son unité. Il sait, en observant le pitoyable Capitaine Stransky, que la gloire des officiers n’est qu’un conte puéril [13]. Les rires sarcastiques et les chants enfantins qui closent ses aventures martiales gravent, à jamais, ces navrantes certitudes dans le marbre du dédain.

    Tueur d’élite (The Killer Elite)

    Tueur d’élite (The Killer Elite)

    Le Hors-la-loi, pilier de la filmographie de Sam Peckinpah, souffre lui aussi de cette peste nihiliste. Billy-le-Kid, sa plus célèbre incarnation, apparaît ainsi comme un martyr Chrétien trahi par un Judas. Sa fin ne correspond en rien à l’imagerie héroïque. Elle est celle d’un roi qui, face au pistolet d’un ami devenu ennemi, prend conscience de son irréparable nudité[14]. Plus révélatrice encore est la trajectoire de Doc McCoy et de sa femme Carol (Ali Mac Graw). Les deux malfaiteurs de Guet-apens n’appartiennent plus au genre humain tant leur condition est sordide. Traqué par tout ce qui porte fusil en Amérique du Nord, ils mènent une vie de rats, au sens le plus strict du terme. Leur fuite n’est que la métaphore filée de cette plongée dans le cloaque de la Société : après avoir trouvé refuge dans une benne à ordures et s’être fait jeter dans une décharge, les pathétiques avatars de Bonnie Parker et Clyde Barrow en sont réduits à rallier le Mexique à bord du camion brinquebalant d’un chiffonnier. Le crépuscule qui enveloppe La horde sauvage prend toute sa signification à la lumière de cette noirceur accablante. Pike et ses affidés savent en effet que leur existence n’est qu’une éternelle dérobade, une course éperdue contre un casier judiciaire qui les suit comme leur ombre. Nul ne les libérera de l’enfer de feu et de plomb dans lequel ils ont eu la faiblesse de pénétrer. Telle est la raison pour laquelle ils décident de prendre d’assaut la garnison de Mapache, puissant Général qui a enlevé puis, torturé l’un d’entre eux. Leur but n’est pas de sauver un compagnon en détresse mais de mettre un terme à leurs souffrances, en disparaissant dans un « Viva la muerte » à faire frémir Hadès en personne [15].

    La Violence ne construit rien, avance Peckinpah au sortir de ce carnage qui a marqué la mémoire de générations de cinéphiles. Elle ne fait par définition que détruire, si bien qu’elle laisse l’ensemble de ses serviteurs dans le dénuement. Le Justicier est naturellement appelé à rejoindre le Brigand dans cette faillite programmée, lui qui a fait profession de subsister en croisant le fer avec les autres. Le sort de Gil Westrum en témoigne avec une infinie cruauté. Le valeureux shérif de Coups de feu dans la Sierra n’est plus qu’un pauvre hère, quand sonne l’heure de la retraite. Tandis qu’il convoie l’or d’une mine lointaine, il se souvient du piteux Barnum dans lequel il s’est produit pour subvenir à ses besoins de vieillard. Il constate, avec amertume, que des années d’affrontements avec les pires bandits de l’Ouest l’ont laissé sans ressources. Un sentiment d’injustice et de vanité le taraude. N’ai-je tant guerroyé que pour cette infamie ? s’interroge-t-il à la façon d’un héros Cornélien. Dans un geste de rage et de désespoir, le pauvre Rodrigue commet l’impensable : il trahit son honneur et tente de dérober la cargaison de son employeur. Son ami Steve Judd l’arrête puis, le relâche pour combattre le clan Hammond. Ces vicissitudes de l’histoire sont néanmoins anecdotiques. L’essentiel est qu’un Titan réputé inébranlable ait mordu la poussière et emporté, dans sa chute, des pans entiers de l’Inconscient collectif.

    « Nul n’est violent impunément » est un aphorisme qui vient immanquablement à l’esprit de ceux qui assistent à cette poignante déliquescence. Faire le choix des armes, répète Sam Peckinpah, c’est signer un pacte avec le Diable. Pour un instant de bonheur acheté à crédit, le contractant doit payer des intérêts prohibitifs toute sa vie durant. L’insouciant Benny est victime de ce marché de dupe. Apporter la tête d’Alfredo Garcia au gibier de potence qui la réclame lui paraît aisé. Il est en effet l’un des seuls à savoir que le condamné est déjà mort et qu’à ce titre, il n’opposera aucune résistance. Dix mille dollars constituent néanmoins une récompense dérisoire pour qui doit exhumer un cadavre, le décapiter et transporter son crâné en putréfaction dans un pays écrasé par la chaleur. Le profanateur de tombe le pressent lorsque les mouches envahissent son répugnant trésor de guerre. Il doit se résoudre à l’admettre quand des rivaux essaient de lui voler le bien mal acquis et assassinent sa compagne Ileta (Isela Vega). Blessé, ulcéré par le monde et par sa propre personne, Benny sombre dans la déréliction. Son odieux commerce l’a privé de toute humanité. Il n’a plus d’autre désir que d’imiter les truands de La horde sauvage et de mourir en terrassant les ignominieux qui ont causé sa perte. Avec sa disparition apocalyptique, une autre légende vole en éclats : le Mercenaire.

    Croix de fer (Cross of Iron)

    Croix de fer (Cross of Iron)

    L’Agent secret emboîte naturellement le pas de ce dieu en partance pour les limbes. Il est, lui aussi, une prostituée qui vend ses services au plus offrant. Loin de la splendeur de James Bond, l’Apollon fantasmagorique de Ian Fleming, le « tueur d’élite » est à l’image de George Hansen. Il n’est que cruauté, bassesse et forfaiture. Le Public est convaincu que sa capacité de nuisance fait sa force. En vérité, lui rétorque Peckinpah en brisant les codes du Film d’espionnage, elle est sa principale faiblesse. Elle supprime en lui toute forme d’empathie et par voie de conséquence, lui interdit l’accès à ces valeurs essentielles que sont l’amitié, la confiance et la loyauté[16].

    D’aucuns objecteront que la Violence est polymorphe et qu’en tant que telle, elle ne peut être entièrement vouée aux gémonies. Les rebelles du Convoi soutiennent cette thèse. Leur insurrection est légitime, en ce sens qu’elle est dirigée contre un Ordre injuste. Elle leur apporte la liberté que la maréchaussée leur refusait. Elle contribue à restaurer leur dignité perdue. Sam Peckinpah aimerait avoir foi en ce discours. La sympathie qu’il éprouve manifestement pour ses personnages, bourlingueurs aussi frustes qu’attachants, ne laisse guère de doutes à ce sujet. Anarchiste de cœur, le cinéaste Américain est cependant un réaliste de raison. Il sait que les contestataires ne peuvent avoir durablement les faveurs d’une Société qui préférera toujours la stabilité à l’aventure. Par conséquent, il se résigne à faire de ses révoltés magnifiques des exilés sans espoir [17].

    Ainsi donc, la Violence est un cyclone qui balaie tout sur son passage. Aucun mythe ne résiste à la fureur de ses vents, pas même les deux géants que nous avons dressés sur sa route : la Civilisation et le Progrès. Le Spectateur a l’intuition de cette fatalité en lisant la citation qui conclut le ténébreux Croix de fer : « Ne vous réjouissez pas de sa défaite, vous les hommes. Car même si vous vous êtes levés pour arrêter l’Ordure, la putain qui l’a mise au monde est de nouveau en chaleur »[18]. Le pessimisme de la sentence, prémonition du caractère intemporel de la Barbarie, est justifié par le dénouement dramatique des Chiens de paille. David Sumner, le personnage central du film, recueille l’idiot du village dans sa demeure. Bien que ce dernier ait sur ses mains le sang d’une adolescente, il refuse de le livrer à la foule qui projette de le lyncher. Il exige que Justice soit rendue dans les règles du Droit. Le jeune mathématicien, enfant du Rationalisme et du Pacifisme des années 1970, doit toutefois renoncer à ses généreuses convictions quand Charlie Venner et ses exécrables amis décident de l’assiéger. Alors que la stupéfiante hostilité de ses agresseurs l’oblige à se métamorphoser en tueur impitoyable, il comprend que Thomas Hobbes avait raison : « l’Homme est un loup pour l’Homme » et ne peut survivre qu’en donnant la Mort[19]. Ce constat scelle la tombe du rêve Humaniste. Il ensevelit, dans un charnier terrifiant, l’idée selon laquelle la Société remédie au chaos de l’état de Nature. Il efface à jamais la prestigieuse Frontière, ligne onirique qui prétendait faire de chacun d’entre nous les pionniers d’un monde en perpétuelle amélioration. La Violence nous envahit dès la naissance et ne nous laisse aucune issue, nous dit Sam Peckinpah comme on assène un coup de couteau en plein ventre. Les derniers mots qu’échangent Henry Niles (David Warner), le criminel ahuri et David Sumner, le scientifique qui l’a sauvé de la vindicte populaire en souillant son âme de paisible citoyen, sont le symbole accablant de cette impasse existentielle. « Je ne connais pas le chemin pour rentrer chez moi », bredouille le premier sur une route de province Anglaise barrée par la nuit noire. « Moi non plus », sanglote le second en s’apercevant que la sauvagerie de son Amérique natale a conquis la Terre entière.

    Le convoi (Convoy)

    Le convoi (Convoy)

    Cette lente agonie des illusions collectives soulève une question particulièrement douloureuse : ne reste-t-il rien des demi-dieux qui nous ont fait entrevoir des mondes plus grands que le Monde ? La Logique nous impose malheureusement de répondre par la négative. Si la Violence anéantit les mythes, elle écrase mécaniquement ceux qui les incarnent. Sam Peckinpah se soumet à cette nécessité en dépit de son caractère consternant. Il n’y a pas de héros dans son œuvre, il n’est que des Surhommes en état de décomposition[20]. Cette inexorable dégradation, le réalisateur ne se contente pas d’en prendre acte. Il en recherche la cause première, comme le légiste éviscère le cadavre pour connaître avec certitude l’origine du décès. La conclusion du sordide examen corrobore les analyses qui l’ont précédé : la Force disgracie ceux qui l’utilisent parce qu’elle déchire tous les filets de protection qui empêchent l’Individu de tomber dans l’abjection. Pourquoi le Major Dundee est-il honni de tous, au point qu’il ressent le besoin de boire pour oublier sa misère ? Pourquoi Pat Garrett ne peut-il se regarder dans un miroir ? Parce que la Violence tue laMorale. Pourquoi les chasseurs de prime de La horde sauvage préfigurent-ils, par leur animalité, les dégénérés qui sévissent dans le Délivrance de John Boorman ? Pourquoi les agents secrets de Tueur d’élite sont-ils des clowns tristes, qui cultivent l’humour gras et la vulgarité ? Pourquoi Benny, le croque-mort qui négocie la tête du pauvre Alfredo Garcia, devient-il un personnage crasseux, alcoolique et repoussant ? Parce que la Violence tue la Dignité. Pourquoi Pike et ses affidés se complaisent-ils dans l’infantilisme, en refusant contre toute raison la vie laborieuse des adultes[21] ? Parce que la Violence tue la Lucidité. Pourquoi le « Duck », le leader charismatique du Convoi, n’est-il au fond qu’un individualiste qui n’agit que pour son propre compte ? Parce que la Violence tuel’Altruisme. Pourquoi les shérifs de Coups de feu dans la Sierra paraissent-ils épuisés ? Pourquoi Doc McCoy, le malfrat de Guet-apens, en vient-il à s’exiler ? Pourquoi Rolf Steiner, le vétéran de Croix de fer, est-il rongé par la dépression ? Parce que la Violence use ceux qui en abusent et finit par les tuer.

    Ainsi meurent nos rêves de Transcendance. La Force, minée par ses vices cachés, s’avère impuissante à nous tirer de ce cauchemar tenace qu’est le Réel. C’en est fini des songes merveilleux où nous pouvions légitimement nous prendre pour des chevaliers, des cow-boys ou des gloires militaires. Sam Peckinpah nous a transmis le virus de la clairvoyance. Son désarroi, d’abord mystérieux, nous est maintenant familier. L’univers des grands n’est pas celui qu’imaginent les petits[22]. La brutalité ne sanctifie pas, elle avilit. Que survienne un accident, un braquage, un meurtre ou une rixe et nous fondrons pourtant sur les lieux du drame avec la rapacité du vautour avide de charogne. C’est là l’ultime « guet-apens » de la Violence : elle nous attire, encore et toujours, pour mieux nous décevoir.



    [1] Que ce soit à pied, à cheval ou par la grâce de l’ubiquité médiatique…

    [2] Rappelons que dans la Mythologie Grecque, l’Achéron est un fleuve des Enfers.

    [3] Précisons que la volonté de puissance a été récupérée et partiellement déformée par le régime Hitlérien. Initialement, le concept de Nietzsche avait pour objectif de libérer l’Homme du Déterminisme qui l’enferrait et non, de l’inciter à détruire ses congénères.

    [4] En établissant un parallèle narratif entre cette séquence initiatique et le cambriolage fracassant d’une banque par des hors-la-loi, Sam Peckinpah, formaliste de génie, souligne la continuité générationnelle de la Violence.

    [5] La femme, lubrique en diable, se prête de bonne grâce à l’odieux cérémonial.

    [6] Le Western, genre de prédilection de Sam Peckinpah, est parfaitement adapté à cette vision Hobbienne de l’Humanité.

    [7] Ceux qui découvrent le Cinéma de Sam Peckinpah ou le regardent au premier degré ont d’ailleurs la sensation, fausse mais tenace, d’assister à une apologie de la Violence.

    [8] Ce parti pris formel est devenu l’un des signes distinctifs du réalisateur. Il a notablement influencé des metteurs en scène à l’image de John Woo.

    [9] En cela, Rolf Steiner et ses camarades réfutent la conception romantique de la Guerre que développe Ernst Jünger dans Orages d’acier.

    [10] Sam Peckinpah situe fréquemment l’action de ses films au Mexique. Ce choix n’est pas fortuit. Le plus grand Etat d’Amérique centrale voue en effet un véritable culte à la Mort. Il fait de cette dernière une actrice principale de la vie sociale, religieuse et artistique. Ce pays est accessoirement (ou subséquemment) la terre de tous les trafics et de tous les massacres. Sa violence endémique s’étale, aujourd’hui encore, dans les journaux de la planète entière.

    [11] Le Mexique de La horde sauvage est la parfaite illustration de ce désordre inextricable. Il s’identifie à une pétaudière où sévissent indistinctement un dictateur, des rebelles, es truands en cavale et des chasseurs de prime.

    [12] Ironie des dieux du Septième Art, le film a conservé tout son intérêt formel et fondamental alors même qu’au grand désespoir de Sam Peckinpah, ses producteurs l’ont amputé de quarante-cinq minutes au montage.

    [13] « Alors c’est ça, la crème de la Prusse ! » aboie-t-il devant l’aristocrate effrayé par une offensive Soviétique. « C’est de la merde, oui ! »

    [14] Billy est d’ailleurs abattu en sortant du lit d’une fille de joie.

    [15] Dans la Mythologie Grecque, Hadès est le dieu des enfers, ultime séjour des trépassés.

    [16] Cette vie est à ce point écoeurante que Mike Locken refuse la promotion que lui offrent ses commanditaires, à l’issue de sa dernière mission. Après avoir fait l’impossible pour réintégrer les Services secrets, l’agent désappointé décide de mener l’existence d’un individu ordinaire. Il rejette définitivement la violence qui avait concouru à sa gloire factice.

    [17] Les camionneurs indépendants, héritiers des cow-boys du XIXè siècle, enfourchent leurs destriers métalliques et se réfugient au Mexique.

    [18] Sam Peckinpah a emprunté ces mots d’une lucidité glaciale à La résistible ascension d’Arturo Ui, de Bertolt Brecht.

    [19] Sam Peckinpah fait allusion à la maxime de Thomas Hobbes en conduisant David Sumner à supprimer le bestial Charlie Venner à l’aide d’un piège à loup.

    [20] Sam Peckinpah rejoint ici Raoul Walsh, mémorable fossoyeur de l’héroïsme.

    [21] En définitive, les bandits de La horde sauvage font profession de voler pour échapper aux réalités matérielles de l’Existence. Cette pathétique évidence amène l’un des protagonistes du film à leur adresser ces mots aigres-doux : « Nous essayons tous de redevenir des enfants, même les pires d’entre nous. Surtout les pires… »

    [22] Peckinpah déclara un jour : « Si seulement le monde pouvait être comme on nous l’avait dépeint quand nous étions enfants ! »

    Date de création:2012-08-01 | Date de modification:2012-10-17
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