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    Dossier biographique: Friedkin William

    Sur la piste du Mal - Le voyage sans fin de William Friedkin

    Jean-Philippe Costes

    William Friedkin

    William Friedkin

    Il est partout et pourtant, bien malin est celui qui peut dire d'où il vient précisément. Le Mal, fidèle compagnon de l'Homme depuis que le monde est monde, a autant de résidences qu'il y a de philosophes pour en présumer. Socrate le situe ainsi dans l'ignorance, "nul n'étant méchant volontairement". Platon le repère dans la dégradation progressive de l'Etre. Hegel, le plus fin des dialecticiens, soutient qu'il est une erreur logée dans l'antichambre de la Vérité. Nietzsche, le chantre des valeurs transmutées, le voit dans tout ce qui s'oppose à la libre expression des forces vitales. Leibniz lui assigne trois domiciles. Selon qu'il est physique, métaphysique ou moral, le Mal est dans l'imperfection humaine, la souffrance ou le péché. Kant, le Maître de l'Ethique, professe qu'il est soit accidentel, soit issu d'un désir pervers[1]. Il serait vain d'aller plus loin tant l'énumération rappelle avec insistance la désespérance poétique de Baudelaire: Satan est le malsain patron des litanies sans fin.

    Les caméras hollywoodiennes tournent fréquemment autour de ce champ d'investigation, que des générations d'esprits fertiles ont labouré sans jamais trouver la divine racine de la Certitude. Pareil attrait s'explique aisément. Il suffit en effet d'affubler n'importe quel comédien d'un masque menaçant pour susciter, à peu de frais, l'adhésion des amateurs de frissons. Il est plus rentable encore de confronter ce noir personnage à quelque chevalier blanc, afin d'obtenir en toute simplicité une bataille haute en couleur. L'origine du Mal demeure bien sûr inconnue mais foi de George Lucas ou de Peter Jackson, le grand spectacle est immanquablement au rendez-vous. Sympathy for the Devil, tel est l'hymne mercantile des forains qui se contentent d'exhiber la bête pour économiser l'effort de remonter jusqu'à sa tanière.

    Il serait cependant injuste de mettre à l'index toutes les idoles de Los Angeles. D'Alfred Hitchcock à Paul Thomas Anderson en passant par Brian de Palma, certains dieux du Box-office ont ainsi mis leur science de l'Image au service de la traque de nos démons. L'un d'entre eux mérite même un éloge pour son approche à la fois limpide et courageuse de la question morale: William Friedkin. Le cinéaste américain a fait du Mal l'acteur principal de son oeuvre. Qui ne tressaillit à la seule évocation de L'exorciste (The Exorcist), étreinte avec la Peur devenue mythe de l'Ecran? Le sorcier de l'angoisse qui conçut ce monument de l'effroi aurait pu devenir un grand prêtre du Divertissement. Il choisit néanmoins une voie plus exigeante, par-delà les succès commerciaux que lui valurent ça et là ses fulgurances filmiques: faire double profession de limier et d'aventurier pour servir la noble cause de la Connaissance. Quoi de plus logique pour un artiste dont la vocation naquit d'une projection de Citizen Kane, sublime enquête sur les exploits d'un conquérant de l'Existence?

    William Friedkin - L'exorciste (The Exorcist)

    L'exorciste (The Exorcist)

    Dante Alighieri choisit de traverser l'Enfer sous la torche incandescente du poète Virgile. Des siècles après sa disparition, l'immortel auteur de L'Enéide était encore le sémaphore de l'Italie médiévale, l'insurpassable guide des Latins en quête de Savoir. Créateur occidental de la seconde partie du XXè siècle, William Friedkin débute son voyage aux sources de l'Infamie à la lumière du phare qui domine son époque: l'Humanisme. Le Mal, lui révèle la flamme de ce brasier intellectuel allumé par la Renaissance, n'est pas enraciné dans notre nature. Il est marginal en ceci qu'il procède essentiellement de criminels. Qui sont au fond ces sinistres individus que nous croyons familiers, alors même qu'ils nous sont largement inconnus? Eric Masters (Willem Dafoe) apporte une réponse éclairante dans Police fédérale, Los Angeles (To Live and Die in L.A ). L'inquiétant personnage est un faux-monnayeur de grande envergure. Rien ne saurait entraver son commerce hautement lucratif. L'Inspecteur Jim Hart (Michael Greene) l'apprend à ses dépens. Il est abattu par le caïd californien pour excès de curiosité. Carl Cody (John Turturro) n'est pas logé à meilleure enseigne. Le revendeur de billets factices, emprisonné, refuse loyalement de livrer aux autorités son maître Masters. Ce dernier tente néanmoins de le faire éliminer dans la cour du pénitencier, afin de prévenir tout risque de délation. Cette suprême ignominie met définitivement à nu son responsable. Eric le sanguinaire est un parangon de cynisme, de violence et de malhonnêteté. Il a renié toutes les valeurs politiques, juridiques et culturelles de ses congénères. Cette condamnation particulière, pour qui sait l'entendre, résonne paradoxalement à la façon d'un acquittement collectif. Le Hors-la-loi est par définition hors du monde. Ce pourvoyeur privilégié du Mal n'est qu'un déviant, une dérogation vivante au principe de civilisation dont la barbarie n'engage en aucun cas la responsabilité morale des êtres policés. Le fait que Masters vive en solitaire et officie dans des ateliers clandestins justifie symboliquement cette distinction en forme d'ostracisme.

    L'exclusion, fût-elle fondée sur la droite Raison, ne va pas sans heurter les consciences contemporaines. Il a beau vivre en lisière des institutions, le Truand n'en est pas moins à notre image. Friedkin balaie toutefois cette objection d'un mouvement de caméra. Notre ressemblance avec les semeurs de misère, proclame-t-il en se réappropriant la grille de lecture humaniste, n'est en vérité qu'une illusion. Jimmy Doyle (Gene Hackman) et Buddy Russo (Roy Scheider) nous le montrent dans French Connection. Les deux "narcotiques" de New York ont pour mission de remonter la filière qui de Marseille, alimente en stupéfiants le Nord-Est des Etats-Unis. Leur travail n'est que planques, surveillance et filatures. Il consiste en somme à démasquer le loup qui, déguisé en agneau, a fait intrusion dans le troupeau. La métaphore est édifiante. Elle confirme, avec une déroutante simplicité, que le Délinquant est foncièrement étranger à l'Humanité. Expression territoriale de cette extériorité morale, le film ne comporte qu'une minorité de scènes d'intérieur. Il nous suggère ainsi que le Mal a pour vocation de rôder dans les rues et non, d'habiter chez nous.

    William Friedkin - Police fédérale Los Angeles (To Live and Die in L.A)

    Police fédérale Los Angeles (To Live and Die in L.A)

    L'Humaniste, cependant, n'est toujours pas satisfait du chemin qu'emprunte William Friedkin. Il croit en effet que l'Individu est perfectible et capable de s'amender. Nul à ses yeux ne saurait donc être écarté à jamais du genre humain. La remontrance paraît solide et pourtant, une faille béante fragilise notablement sa puissante carapace. L'Humanisme repose ainsi sur une définition préalable de l'Homme, qui peut fort bien autoriser le bannissement des indignes. Les trafiquants de French Connection sont directement concernés par cette proscription légitime. Parce qu'ils se sont jetés à corps perdu dans l'abîme insondable du Grand Banditisme, ces impénitents parmi les impénitents ont refermé derrière eux les portes du repentir et de la réinsertion. Quiconque a fait voeu de réitérer ses méfaits au nom du Pouvoir, de l'Argent ou de tout autre mobile ne peut valablement revendiquer un brevet d'humanité. Aussi, Friedkin ne déforme pas le prisme qu'il a choisi pour observer le Mal. Il va au bout de sa logique exclusive [2]. La chasse (Cruising) traduit fidèlement cette orientation intellectuelle. Stuart Richards (Richard Cox), le triste héros film, est plus qu'un assassin. C'est un boucher qui non content de se distinguer par une exceptionnelle cruauté, répète ses atrocités au fil d'une épouvantable fuite en avant. Perseverare diabolicum, sa rage de tueur en série le met fatalement en quarantaine. Le prédateur sévit d'ailleurs dans un univers souterrain, celui des "gays cuir" de New York. Pâle comme un cadavre, vêtu de noir tel un endeuillé, il hante la nuit à la manière d'un vampire assoiffé de sang. Ce récidiviste du pire est trop monstrueux pour être des nôtres, songent de concert les spectateurs de ses abominations sans fin.

    Si nous ne pouvons être assimilés au Mal, rétorquent néanmoins les esprits les plus critiques, qui donc doit l'être? La lampe humaniste ne fait pas la lumière sur ce mystère. William Friedkin poursuit par conséquent son voyage éthique à la sainte ampoule de la Religion. Quand la Raison mène à l'impasse, la Foi s'impose comme l'unique voie de recours. Sa rumeur obsédante bruisse dans toutes les âmes. Le Péché originel vient du serpent de l'Eden. Les tentations que subit le Christ, durant sa retraite ascétique dans le désert de Judée, émanent de Belzébuth. Les paroles similaires sont légion dans la tradition judéo-chrétienne et au-delà, dans les principaux monothéismes. Elles nous signifient à l'unisson que petites bassesses et grandes abjections n'ont au fond qu'un seul et même auteur: le Diable.

    Friedkin se joint à ce choeur antique. Le réalisateur identifie lui aussi le Mal au Démon en prêtant, aux fauteurs de troubles qui hantent ses récits sulfureux, tous les traits de l'imagerie satanique. Regan MacNeil (Linda Blair), la petite succube de L'exorciste, a ainsi le faciès hideux du parfait suppôt de l'Enfer. Alain Charnier (Fernando Rey), le bien nommé baron de la drogue de French Connection, a une barbe pointue, des sourcils broussailleux et un regard torve qui lui donnent un aspect luciférien. Ces anges noirs échappés de quelque vitrail du Moyen Age ne volent pas sous le même soleil que le nôtre. Ils rampent à mille lieues du ciel, dans les abysses glaciales des damnés de Dante [3]. Le froid polaire qui règne dans la chambre confinée de la jeune Regan, l'hiver mordant qui saisit les protagonistes de French Connection ou encore, le motel aux pièces tapissées d'aluminium qui sert de décor à l'action de Bug sont autant de reflets de cette climatologie infernale. Pour compléter sa représentation ésotérique, William Friedkin attribue des pouvoirs surnaturels aux dangereuses créatures qu'il met en scène. La fille de l'infortunée Chris MacNeil (Ellen Burstyn) fait une fois de plus référence en la matière. D'un bout à l'autre de L'exorciste, elle fait étalage de sa surpuissance physique et de son omniscience. Sa tête, qui tourne sur elle-même à 360°, est l'emblème absolu de son inhumanité. Soucieux de la crédibilité de son propos, Friedkin use néanmoins des effets spéciaux avec parcimonie. Ses personnages sont fantastiques sans être fantaisistes. Le dénouement tout en finesse de French Connection en atteste. Charnier est acculé par les agents Doyle et Russo dans quelque bâtiment insalubre des bas-fonds de New York. Son arrestation semble imminente. Quand la Police investit son repaire, elle ne trouve cependant personne. Le fugitif s'est volatilisé. Nul ne saura jamais comment il a réussi ce tour de force. L'Antéchrist n'est pas un individu à notre image. Le ténébreux Jade le confirme dès sa scène d'ouverture, clin d'oeil au fameux plan-séquence par lequel débute le Touch of Evil d'Orson Welles. La caméra, en virevoltant dans une immense demeure ornée d'objets de sorcellerie africaine, nous laisse entendre qu'un esprit malin est à l'origine du décès sanglant du millionnaire Kyle Medford (Ron Ulsted). Cet être occulte se déplace dans une mystérieuse voiture noire qui fauche opportunément les témoins utiles à l'enquête de David Corelli (David Caruso), le Substitut du Procureur de San Francisco. Sa course meurtrière parachève tout un processus de personnification: Diable et Infamie ne font définitivement qu'un.

    William Friedkin - French Connection

    French Connection

    L'enseignement est d'une simplicité biblique à tous égards et pourtant, il laisse un problème irrésolu. Puisque l'Ignoble n'est qu'un étranger indésirable, pour quel motif le fréquentons-nous depuis l'aube des temps? "Je ne fais pas le bien que je veux mais je fais le mal que je hais", Saint Paul nous permet d'entrevoir la clef de l'énigme[4]: le Seigneur de l'Inframonde est un violeur dont la vocation est de nous prendre de force. Le démon de L'exorciste confesse sans ambages ce sordide sacerdoce. C'est un satyre au membre turgescent qui, lubrique jusqu'à la nausée, pénètre une fillette innocente de Georgetown. La même intrusion se fait jour dans cette longue nuit de cauchemar qu'est Bug. Peter Evans (Michael Shannon) est ainsi taraudé par des myriades de petits insectes qui s'infiltrent sous sa peau. L'ancien militaire devenu pauvre hère peut bien se débattre, les répugnants aliens colonisent son organisme. Ces intrus maléfiques ont une telle vigueur qu'Agnes White (Ashley Judd), la logeuse du vagabond infecté, est également envahie. Le Diable est un parasite passé maître dans l'art de percer les murailles de la chair humaine.

    Dès lors qu'il a franchi les portes de notre corps, poursuit Friedkin à la lueur fiévreuse du pur obscurantisme, l'ambassadeur du Vice fait basculer notre âme dans le précipice. La malheureuse Regan MacNeil est victime de cette chute vertigineuse. La fillette immaculée devient malgré elle un monstre de brutalité et d'obscénité, dont les propos orduriers insultent l'Enfance toute entière et font baisser les yeux des adultes les plus dépravés. Les Smith connaissent un sort analogue dans Killer Joe. Chris (Emile Hirsch), le fils aîné de la famille, a l'inconscience de faire entrer chez lui un policier corrompu nommé Cooper (Matthew McConaughey). Cet émissaire de Méphisto met immédiatement l'aubaine à profit pour répandre la désolation. Violence aveugle, ménagère obligée de simuler une fellation sur une cuisse de poulet, Bénédicité sardoniquement imposé à des hôtes pétrifiés de terreur, le représentant du désordre ne recule devant aucune horreur pour changer son foyer d'adoption en brasier infernal [5]. Il valide ainsi la théorie plusieurs fois millénaire de l'extériorité du Mal. Avant d'être de pauvres pécheurs, nous sommes les proies désarmées de forces transcendantes qui s'immiscent en notre sein dans le but de nous pervertir.

    L'Humanité pousse un long soupir de soulagement. L'union sacrée du Monothéisme et de l'Humanisme l'a déchargée de toute culpabilité. La providentielle association a même désigné la bête à abattre: Satan. Celui par qui le scandale arrive encore et toujours est notre ennemi héréditaire. En hébreu, son nom signifie d'ailleurs "l'Adversaire"[6]. Notre joie, hélas, n'a pas vocation à s'inscrire dans la durée. Le Diable est en effet plus que notre opposant dans la tradition judéo-chrétienne. Il est aussi notre accusateur. Il nous montre sans ménagement ce que nous refusons de voir en nous. Cinéaste de culture juive, Friedkin est conscient de ce fait embarrassant. Il poursuit donc son exploration des ténèbres au lieu de s'arrêter aux conclusions faciles et volontiers démagogiques de l'opinion majoritaire. Le sens de sa démarche affleure du prologue de L'exorciste. Lancaster Merrin (Max Von Sydow) dirige de vastes recherches archéologiques en Irak, berceau de la biblique Babylone. Le prêtre scientifique exhume une statuette et une amulette conçues dans les forges de l'Enfer. La messe est dite par cette brève mais remarquable métaphore. Fouillons au-delà de l'écume des choses, fouillons jusqu'au tréfonds et alors, nous découvrirons que le Mal est enterré dans les entrailles de la Nature. L'immémorial fléau ne réside pas et n'a jamais résidé dans quelque principauté onirique, ainsi que nous feignons de le croire pour échapper à nos responsabilités morales.

    William Friedkin - La chasse (Cruising)

    La chasse (Cruising)

    A l'appui de ces idées aux accents hérétiques, le subversif William Friedkin reprend malicieusement la mécanique du plus célèbre conte des Mille et une nuits. Ce malin génie qu'est "Killer Joe" surgit-il de la lampe magique de sa propre initiative? En vérité, il apparaît à la demande de Chris Smith. Le jeune salaud sartrien doit six mille dollars à un trafiquant de drogue ultraviolent. A aucun moment il n'envisage de s'acquitter de sa dette par des moyens honorables. Son unique horizon est de faire supprimer sa mère afin d'encaisser une prime d'assurance-vie. C'est ainsi que Joe Cooper est sollicité. La venue de l'ange exterminateur a la saveur écoeurante d'un aveu. Le Démon, en définitive, est notre bras armé.

    Le dogme du "Mal exogène" s'effrite, se lézarde et vacille sur ses bases séculaires. Peter Evans lui porte involontairement l'estocade dans Bug. L'ancien soldat au tempérament instable se dit tourmenté par une étrange affection. Il impute ses troubles à des insectes que l'Armée américaine lui aurait implantés. Les microscopiques arthropodes qu'il incrimine à cor et à cri ne sont toutefois pas à l'origine de ses problèmes comportementaux. En outre, nul savant indigne n'a pratiqué sur lui de honteuses expériences. Son lent avilissement est en réalité son oeuvre exclusive. Le message que nous délivre ce malade imaginaire a la limpidité d'un diagnostic médical: soutenir que le Vice naît hors de nous relève du délire schizophrénique.

    Il suffit de sortir du domaine étroit de la fantasmagorie, écrit Friedkin entre les lignes de son carnet de voyage, pour en obtenir la cruelle assurance. La Raison pure nous impose en effet de reconnaître que nos actes de malveillance, loin d'être dictés par des puissances occultes en provenance d'un hypothétique Au-delà, proviennent essentiellement d'une utilisation condamnable de notre libre arbitre. La trame obscure de French Connection en administre la preuve accablante. Lorsque Doyle et Russo procèdent à une descente de police dans un bar, ils découvrent ainsi que la plupart des clients a les poches emplies de stupéfiants. Dès lors, une évidence effacée par moult épaisseurs d'ésotérisme commode réapparaît en pleine lumière. Charnier et autres marchands de mort n'existent que dans la mesure où des âmes égarées leur achètent de la drogue. De façon plus générale et néanmoins similaire, le New York de la fin des années 1960 n'est pas fortuitement un amas de terrains vagues, de ruelles inhospitalières, d'immeubles décrépits, de trottoirs encombrés de déchets et de sordides ghettos ethniques. La ville est une Pandémonium aux antipodes des cartes postales de Woody Allen parce que ses citoyens, incapables de faire bon usage de leur liberté, ont résolu de la laisser en déshérence. Le Diable n'est que le nom d'emprunt de nos mauvais choix[7].

    Friedkin prolonge son inconfortable incursion dans l'inconséquence ordinaire à travers Jade. Ce thriller à la tonalité fantastique nous laissait entendre que l'immonde, symbolisé par l'horrible assassinat de Kyle Medford, était l'apanage d'un envoyé de Satan. La piste s'avère cependant fausse. Le riche défunt était ainsi un maître chanteur, qui rançonnait les grands bourgeois de San Francisco après avoir filmé leurs ébats en secret. Le Gouverneur Edwards (Richard Crenna), victime du racket, est un fervent adepte de la perversion doublé d'un prévaricateur patenté. Trina Gavin (Linda Fiorentino), l'objet sexuel favori de l'élu scandaleux, est enfin plus qu'une simple prostituée. Cette Messaline du XXè siècle est l'épouse d'un avocat respecté. Elle satisfait ses penchants inavouables en se livrant à la débauche avec toutes sortes d'hommes. Ces notables corrompus se sont-ils fourvoyés par ignorance? Ils sont trop instruits et fortunés pour plaider l'innocence. En vérité, William Friedkin nous le dit, le Vice est une inclination universelle que chacun de nous doit assumer. Notre responsabilité est le corollaire de la liberté que nous revendiquons fièrement. Je suis conscient, donc, je suis comptable de l'ensemble de mes méfaits. Telle est la raison pour laquelle Jade n'est peuplé que de coupables.

    William Friedkin - Jade

    Jade

    Damian Karras (Jason Miller) donne le sentiment d'être en position de renverser cette écrasante variation sur le thème du Cogito cartésien. Il ne fait cependant que la conforter. Le bon prêtre de L'exorciste est en effet moins honorable que ses ouailles le supposent. Violent de nature, il n'éprouve aucune empathie pour les aliénés de l'hôpital dans lequel il exerce ses talents de psychiatre. Il refuse l'aumône au mendiant qui lui tend la main. Il néglige sa vieille mère, esseulée dans un appartement insalubre de New York. Quant à l'intensité de sa foi, elle diminue chaque jour davantage. Le pire est toutefois ailleurs. L'homme de Dieu connaît parfaitement ses lacunes et ne fait rien pour les combler. Le démon qu'il est chargé d'extirper du corps de Regan MacNeil ne manque pas de le lui rappeler. Le surpuissant accusateur n'est pas dupe de la vertu de son adversaire en soutane. Il sait mieux que quiconque que l'Enfer est un feu intime que l'Homme attise avec une déplorable constance. Le spectre de La Boétie acquiesce d'un air désolé. Il n'est de turpitude que volontaire.

    Cette escale douloureuse en hérésie emporte William Friedkin dans la Grèce des philosophes. Si nous avons le courage et l'honnêteté de nous connaître nous-mêmes, professe lucidement le cinéaste en reprenant la devise inscrite au fronton du Temple apollinien de Delphes, nous devons reconnaître que le Mal est partie intégrante de notre être. Steve Burns (Al Pacino) fait cette expérience décisive dans La chasse. Le policier a pour mission d'infiltrer le milieu Gay, afin d'appréhender le tueur en série qui ensanglante les rues de New York. Sa brutale immersion dans son nouvel environnement le plonge dans un profond malaise existentiel. Son trouble provient-il de son hétérosexualité, lui qui vit maritalement avec une femme prénommée Nancy (Karen Allen)? Sidérant coup de théâtre en ces années 1970 où les moeurs sont encore cadenassées par le conservatisme dominant, la réalité est toute autre. L'agent Burns n'est pas ébranlé par quelque choc des cultures. Il prend conscience, avec effroi, que la fréquentation des quartiers luxurieux et des boîtes de nuit interlopes sont pour lui des sources de jouissance. A mesure que son enquête avance, ses instincts se libèrent et sa dignité recule. Musculation, vêtements de cuir, sensualité ostentatoire, l'ancien archétype du mâle viril adopte peu à peu les usages de la communauté qu'hier encore, il dénigrait[8]. Son évolution est éloquente. Ce que nous taxons d'infamie, montre-t-elle sans fard, siège en notre for intérieur.

    La chasse , c'est là sa grande force, est moins le récit d'un revirement que d'une affirmation de soi. Cette odyssée socratique a pour acteur un personnage qui apprend ce qu'il est. Le cheminement, placé sous le signe de la clairvoyance, met en lumière le tragique de notre situation. L'Homme ne descends pas aux enfers, nous dit Friedkin en se démarquant une fois de plus de l'imagerie biblique. Il s'y trouve déjà. Richard Chance (William Petersen) explique en un cours magistral cette géographie terrifiante. L'intrépide inspecteur de Police fédérale, Los Angeles souhaite arrêter coûte que coûte Eric Masters, le faux-monnayeur qui a tué son coéquipier Jim Hart. Rudoyer des suspects, dérober des pièces à conviction sur les scènes de crime, voler des billets de contrefaçon pour appâter leur fabricant, rien ne saurait faire obstacle à la quête du gardien de la paix devenu va-t-en-guerre. Tout indique ici que nous assistons au basculement d'un être accablé par des circonstances exceptionnelles. Un examen attentif dément néanmoins cette conclusion en trompe-l'oeil. Chance avait le Mal en lui bien avant l'affaire Masters. Sa surprenante passion pour le saut en élastique le sous-entend dès les premières minutes de ses aventures: le très ambigu personnage est attiré par les gouffres. Son caractère se précise à travers les relations équivoques qu'il entretient avec Ruth Lanier (Darlanne Fleugel), son "indic" attitrée. Le douteux officieux profite ainsi de sa position de force pour s'arroger un droit de cuissage sur la jeune femme. Si l'esclave se rebelle ou rechigne à livrer des informations, son maître menace de faire annuler sa liberté conditionnelle. La situation est lamentablement classique. Friedkin fait pourtant plus que rejouer le drame éculé du policier pourri. En montrant que le ver est dans la pomme, il nous convainc subtilement que notre misère n'est pas le fruit d'une chute accidentelle du Jardin d'Eden mais la conséquence, logique et inexorable, de notre perversité naturelle.L'Homme, fût-il censé défendre la Loi, est transgressif par essence. C'est pourquoi il fait inlassablement le choix du pire [9].

    William Friedkin - Bug

    Bug

    A ces mots, une formule aux sonorités existentialistes vient à l'esprit du Spectateur éprouvé: l'Enfer, c'est nous autres. La sentence, sans appel et subséquemment révoltante, incite William Friedkin à poursuivre son équipée dantesque. L'Etre humain ne peut souffrir d'être damné sans réagir. A défaut d'avoir la force de briser sa croix, il lui faut comprendre avec précision le mécanisme qui le cloue à l'éternelle affliction. Cette nouvelle expédition en terre inconnue nous ramène aux passions qui se disputent notre corps et notre âme. Quels sont donc les tristes tropismes qui nous poussent perpétuellement dans les bras destructeurs du Mal? Les fétichistes du cuir de la communauté Gay, tels qu'ils sont représentés dans La chasse, désignent crûment le premier de ces déterminismes infernaux. Leur monde parallèle repose intégralement sur l'avidité sexuelle. En ce royaume de la libido exacerbée, l'Individu se change en prédateur[10]. Chaque nuit que le Diable fait, il arpente son territoire pour débusquer la chair fraîche que réclame son ventre insatiable. Stuart Richards est l'expression paroxystique et néanmoins cohérente de cette culture fondamentalement carnassière. "Loup y es-tu, entends-tu", chantonne-t-il de façon hautement symbolique avant de fondre sur ses proies. Le grand public, horrifié par ses tueries, se croit étranger à son répugnant univers. Il a tort. Le testament qu'écrit le boucher de New York en lettres de sang est en effet universel: le Désir, totem vénéré sur l'ensemble de la planète, est la cause majeure de nos bestiaux accès de cannibalisme.

    Killer Joe dévoile sans tabou la principale métastase de ce cancer incurable. Les Smith, Américains moyens par excellence, sont les cousins pathétiques des "affreux, sales et méchants" de la comédie d'Ettore Scola. Leur navrant quotidien n'est que bêtise et vulgarité[11]. Ils s'aiment si peu les uns les autres qu'au moindre conflit d'intérêts, ils se trahissent férocement. Dottie (Juno Temple), la cadette du clan dégénéré, ne le sait que trop bien. Ses proches la donnent en caution à Joe Cooper, parce qu'ils n'ont pas les moyens d'acheter au comptant l'assassinat que le tueur à gages est supposé commettre à leur profit. Ainsi va la Société de consommation, déplore Friedkin en narrant le naufrage de particuliers emblématiques de la médiocrité générale. Comme il ne connaît que la jouissance et l'argent, ce système érigé en modèle indépassable ignore la beauté, l'intelligence, l'altruisme et tous les repères susceptibles de guider l'Humanité vers le Salut. Le massacre intestin qui finit par décimer la famille Smith appose le sceau du Destin sur l'affligeante conclusion. Les requins, rendus fous par l'odeur alléchante du profit individuel, n'ont d'autre perspective que de s'entre-dévorer.

    L'Humain possédé par le démon de la possession, l'image en forme de boucle infernale ressemble à un aboutissement. Friedkin sent néanmoins que par-delà le verbe "Avoir", d'autres sirènes nous entraînent toujours plus loin dans la spirale sans retour du Mal. Police fédérale, Los Angeles pointe l'un de ces redoutables appeaux: la Puissance. Qui ne vendrait son âme au Diable pour substituer, au "Je dois" du commun des vivants, le "Je peux" souverainement décliné par Dieu? Eric Masters a tranché la question. Pour faire ce que bon lui semble, le grand délinquant ne se refuse rien. Le Pouvoir est la suprême volupté, nous susurre-t-il au gré des bacchanales qu'il organise dans sa villa californienne. Le conquérir est une fin qui justifie tous les moyens. L'exercer est également une invitation au vice, ajoute aussitôt Richard Chance. L'inspecteur du FBI est dépositaire de l'autorité publique. Il est en mesure d'user de la "violence légitime" que théorisa Max Weber. Sa position privilégiée ne l'incite cependant pas à la vertu. Son incroyable trajet à contresens, sur l'une des principales autoroutes de sa métropole, signale à elle seule sa désorientation morale. Celui qui détient le Pouvoir tend naturellement à en abuser, professait sagement Montesquieu. Il finit par se croire d'essence divine et devient ainsi démoniaque, enchaîne opportunément Friedkin. Jade complète cette analyse aux allures de réquisitoire. David Corelli est d'avis que le Gouverneur Edwards a ordonné la mort du maître chanteur Kyle Medford. Circonstance aggravante s'il en est, le Substitut du Procureur sait que l'illustre suspect a chargé plusieurs policiers corrompus de tuer tous ceux qui pourraient ébruiter ses frasques sexuelles et mettre sa carrière en péril. L'enquêteur est toutefois réduit au silence. Le responsable politique qu'il voudrait faire écrouer est intouchable. Quiconque lui chercherait querelle le paierait de sa vie. La redoutable machinerie du pire ne saurait être mieux déconstruite. La Puissance favorise d'autant plus les outrages du non-droit que de fait, ceux qui la détiennent bénéficient d'une totale impunité.

    William Friedkin - Killer Joe

    Killer Joe

    Pour achever d'éclairer le fond du puits maléfique des pulsions humaines, William Friedkin nous convie à parcourir une histoire maudite à tous égards: Sorcerer. Le film, inspiré du Salaire de la peur d'Henri-Georges Clouzot, valut à son auteur sa plus cinglante déconvenue commerciale. Il n'en demeure pas moins une irremplaçable méditation sur les causes premières de l'affliction humaine. Ses héros, Scanlon (Roy Scheider), Manzon (Bruno Cremer), Nilo (Francisco Rabal) et Kassem (Amidou) sont un truand du New Jersey, un banquier indélicat de Paris, un tueur de Vera Cruz et un terroriste de Palestine. Les ruffians sont recherchés par la Police. Le hasard les amène à trouver refuge dans le même village d'Amérique du Sud. La bourgade, désolée, pourrait se nommer "Désespérance" tant elle n'offre à l'évidence aucune issue. Ses nouveaux habitants continuent pourtant de croire en l'avenir. Ces sangsues à visages humains pompent le sang de la terre pour le compte d'une compagnie pétrolière américaine, comme elles ponctionnaient jadis tous ceux qui avaient la déveine de les côtoyer. Elles entendent acquérir un bon de sortie pour un repaire moins délabré . Leur fureur de vivre est un gros plan sur notre passion la plus tenace. La plus tenace et par-dessus tout, renchérit Friedkin avec son audace coutumière, la plus funeste. Manzon et ses compagnons de cavale ne tardent pas à ressentir la cuisante pertinence de ce dernier adjectif. Les quatre hommes, moyennant la promesse d'être libérés de leur purgatoire tropical, se portent volontaires pour remplir une mission périlleuse entre toutes: acheminer les deux camions de nitroglycérine que requiert l'extinction d'un gigantesque feu d'hydrocarbures. Leur excursion dans la jungle tourne immédiatement au calvaire. Pluie, vent, boue, végétation inextricable, parcours en montagne qui confinent au funambulisme, coupe-jarrets aux dents longues, les plaies se succèdent et font du "convoi de la peur" une allégorie hobbienne de l'Existence: une course d'obstacles au profil cauchemardesque[12]. Les randonneurs de ce sentier de la perdition cèdent-ils au découragement? Ils se battent comme de beaux diables, quand bien même leurs poids lourds menacent de faire craquer les ponts vermoulus qui parsèment leur fol itinéraire[13]. Leur persévérance n'est toutefois pas héroïque. Elle est satanique en ceci qu'elle extrait la substantifique mœlle de la misère humaine. L'Enfer, nous murmure Friedkin, est pavé de la meilleure des intentions: la conservation de soi. C'est parce que nous refusons obstinément de trépasser que nous endurons les mille et une abjections du monde. Souffrance, peur, luttes sans merci et drames en tous genres procèdent de notre vouloir vivre dévorant. Ce déterminisme, à la croisée de la philosophie de Schopenhauer et de "l'être ou ne pas être" de Shakespeare, montre son affreuse figure dans la dernière partie de Sorcerer. Manzon et Kassem sont pulvérisés par l'explosion accidentelle de leur terrible cargaison, mais Scanlon poursuit sa route. Nilo est mortellement blessé par un bandit de grand chemin, mais Scanlon poursuit sa route. Le camion tombe en panne d'essence, mais Scanlon poursuit sa route. Il faut porter l'explosif à bout de bras, le jour fait place à la nuit, le paysage est effrayant tant il est lunaire, le sommeil réclame son tribut avec insistance mais Scanlon poursuit sa route. Le zombie alimente sans relâche le feu infernal qui le consume [14]. Toute notre absurdité est dans cette pitoyable anaphore, rythmée par les rires à la fois moqueurs et affligés du défunt Nilo.

    Cultiver notre force de caractère est l'antidote évident aux faiblesses qui nous rongent. Hélas, note Friedkin avec consternation, nous sommes irrémédiablement fragiles. Cette vulnérabilité constitue d'ailleurs, avec la Passion, le second épicentre du Mal. L'action deBug nous contraint à l'admettre, en se déroulant sous nos yeux comme une chaîne de causalité implacable [15]. Agnes White, l'héroïne du film, est une femme divorcée qui gagne sa maigre pitance dans un minable bar du Midwest. Son fils a disparu dans des circonstances demeurées mystérieuses. Jerry Goss (Harry Connick Junior), son ancien mari, ne cesse de la harceler depuis qu'il est sorti de prison. L'alcool et la drogue sont devenus les seules consolations de sa pauvre vie. Charybde qui précède Scylla, ce tableau noir de la déréliction serait fort académique s'il n'apportait des nuances décisives à notre compréhension du Vice: celui ou celle qui est jeté à la mer houleuse de la précarité s'accroche naturellement à la première bouée qui lui est lancée. Agnes White applique ce théorème éthique au-delà de ses séjours aussi conventionnels que pathétiques dans les paradis artificiels. Puisque la Connaissance et la Raison ne lui sont d'aucun secours, elle s'en remet à l'étoile aveuglante de la Croyance pour trouver quelque repère dans la longue nuit sans lune qu'est son quotidien. La serveuse aux abois donne foi aux élucubrations de son hôte Peter Evans, "complotiste" à l'image des Davidiens de Waco et des terroristes d'Oklahoma City [16]. Les Etats-Unis seraient victimes d'une vaste conspiration ourdie par leur gouvernement. Le Pentagone procéderait à d'épouvantables expérimentations biologiques sur les citoyens américains. Bientôt, la rumeur insensée se métamorphose en credo. Le délire paranoïaque abolit tout discernement. Pour les personnes convaincues d'avoir le monopole de la lucidité, l'isolement et le suicide apparaissent comme les ultimes échappatoires. Nos failles intellectuelles, sentimentales et sociales, confessent ces aliénés avant de se volatiliser dans une explosion cataclysmique, sont les brèches par lesquelles le Mal nous envahit.

    William Friedkin - Le convoi de la peur (Sorcerer)

    Le convoi de la peur (Sorcerer)

    Cette infiltration n'est pas seulement sournoise et nocive, prévient Friedkin en bon légiste des âmes damnées. Elle est également irréversible. L'Homme est ainsi fait qu'il ne peut en effet se regarder dans le miroir de l'honnêteté. Au lieu d'expulser sa vilenie, il l'enfouit dans les sables de son inconscient. La chasse décrit minutieusement cette capitulation en règle. Steve Burns est irrésistiblement attiré par Ted Bailey (Don Scardino), un jeune écrivain qu'il a rencontré durant ses investigations clandestines. Le détective est toutefois incapable d'assumer son homosexualité latente. Il préfère noyer l'objet de son désir inavouable dans un bain de sang. Stuart Richards, le tueur compulsif, réagit de façon analogue. Il massacre les gays qu'il fréquente assidûment pour effacer de son esprit les traces de ses orgies nocturnes, tâches qui outrageraient la mémoire de son défunt père. L'assassin qui donne la main au policier au nom du confort éthique, l'Humanité entière est enserrée dans la farandole de l'infamie sous la caméra ironiquement inquisitrice de Friedkin: l'Etre humain s'adonne plus volontiers au refoulement qu'à l'exorcisme.

    Jade exhibe sans pudeur les tragiques implications de cette lâcheté obscène. Trina Gavin est-elle embarrassée d'être à la ville une honorable psychologue et à l'écran, une pornographe qui se produit sous l'objectif de Kyle Medford? La réponse est négative, car l'ambivalente créature dissimule sa concupiscence derrière un paravent. Il lui suffit de crier à "l'aveuglement hystérique", dogme médical dont elle est une prosélyte acharnée, pour se refaire une virginité en l'espace d'un instant. Le procédé est pratique. Il a cependant un prix exorbitant, dans la mesure où il ouvre en grand les portes de la récidive. Matt Gavin (Chazz Palminteri) en rapporte la preuve terrifiante. Le mari de la lubrique Trina est le véritable meurtrier du pervers Kyle Medford. L'avocat renommé entendait se débarrasser d'un rival devenu insupportable. La Justice, habilement orientée sur la piste du Gouverneur Edwards, ne le poursuivra jamais. Il y a néanmoins plus incommodant encore que l'âcre fumet du crime impuni. Maître Gavin se dit en effet victime de la "cécité mentale" qui affecte sa femme. Il n'éprouve aucun sentiment de culpabilité. Cette dernière se sait dès lors en sursis. Comme son époux est de ceux qui effacent leurs méfaits de leur conscience, il n'hésitera pas à l'occire si d'aventure, elle se piquait de fréquenter d'autres hommes. Le mortel augure convoque Freud et Dostoïevski aux funérailles de la Rédemption et du Progrès. Puisque le Mal refoulé n'existe pas, tout est permis.

    L'Histoire ne serait-elle donc qu'un éternel retour de l'horreur? Les scenarii circulaires de William Friedkin vont dans le sens de cette vision pessimiste. Le Père Karras et son confrère Merrin parviennent ainsi à sauver Regan MacNeil. Les hommes de Dieu succombent néanmoins à l'exorcisme de l'enfant, cérémonie dont la fantastique intensité dépasse largement leurs capacités de résistance[17]. Comble du désespoir, l'amulette exhumée par le plus âgé des deux prêtres dans les ruines de Ninive continuera de circuler à la surface de la Terre. L'esprit malin qu'elle renferme se répandra parmi les humains. Le démon n'a été que momentanément repoussé. Il n'est en aucun cas vaincu [18]. Sa formidable résilience, digne de Sisyphe, se manifeste avec autant de vigueur après le décès de Richard Chance. L'agent aux moeurs sulfureuses de Police fédérale, Los Angeles est en effet remplacé par un collègue aux usages tout aussi condamnables que les siens. L'annonce faite par Dottie, enceinte du monstrueux "Killer Joe", change l'accablante perspective en prophétie: au même titre que La chasse et Sorcerer, l'abjection est un récit sans dénouement tranché. Elle renaît sans relâche parce qu'elle est implantée au plus profond de nous-mêmes. La cartographie infernale de Friedkin s'est définitivement superposée à celle de Dante. Le metteur en scène peut dès lors mettre un terme à son épuisante recherche cinématographique. Pourquoi Diable continuer à tourner dans des cercles, a fortiori concentriques? Le Mal est pour l'Humanité un voyage sans fin[19].



    [1] "L'ermite de Königsberg" parle plus exactement de "malignité diabolique".

    [2] Logique qui rejoint l'un des principes fondamentaux de la Grèce antique: est tenu pour un "barbare" celui qui est étranger aux lois de la Cité.

    [3] L'Enfer de La divine comédie n'est pas fait de flammes mais de glaces. Plus Dante s'enfonce dans ses entrailles, plus la température ambiante diminue.

    [4] Saint Paul, Epître aux Romains, 7 - 19.

    [5] Un brasier glacial en l'occurrence, le jeu savamment retenu de Matthew McConaughey nous renvoyant une fois de plus à la froideur dantesque chère à William Friedkin.

    [6] Le mot exact est "Haschatan".

    [7] Le renouveau de New York, à partir des années 1990, légitime l'incrimination de Friedkin.

    [8] A telle enseigne qu'il se sépare de sa compagne Nancy.

    [9] Los Angeles est le reflet de ce vice fondateur. Lumière rougeoyante et atmosphère oppressante font ainsi ressembler la "cité des anges" à une métropole démoniaque.

    [10] D'où le titre du film: La chasse (Cruising). Notons que ce portrait sans concession d'une certaine homosexualité, déjà controversé en 1980, aurait été inconcevable au-delà des années 2000, ère du Politiquement Correct.

    [11] Le ton est donné dès la scène d'ouverture. Sharla (Gina Gershon), mère de famille recomposée, accueille son beau-fils médusé en tenue d'Eve dans le mobile home crasseux qui lui sert de résidence.

    [12] Le convoi de la peur est d'ailleurs le titre français de Sorcerer.

    [13] Le franchissement d'un de ces ponts brinquebalants, moment de sourde angoisse habilement amplifié par des éléments déchaînés, mérite assurément d'être considéré comme une scène d'anthologie du Cinéma.

    [14] A telle enseigne que son chemin éprouvant se termine symboliquement devant un puits de pétrole en flammes.

    [15] A l'instar de Killer Joe, ce huis-clos est adapté d'une pièce oppressante de Tracy Letts.

    [16] Timothy McVeigh, auteur de l'attentat massif qui endeuilla Oklahoma City en 1995, est cité en exemple par Peter Evans. Bug se déroule d'ailleurs aux abords de la ville martyre du Middle-West.

    [17] Comme il se sent dépassé par l'Adversaire, Karras use même d'un subterfuge. Il se défenestre après avoir imploré Satan de quitter le corps de Regan pour investir son propre organisme.

    [18] Traduction sonore de la pérennité du Mal, l'appel à la prière du muezzin de Ninive retentit au moment où le successeur de Karras entre en fonctions. La pestilence qui jaillit naguère de Babylone retombera sur Georgetown et bien au-delà...

    [19] Ce périple sans issue rattache William Friedkin à Stanley Kubrick, glorieux héritier de La divine comédie. Sur ce sujet, voir Jean-Philippe Costes, Les Subversifs Hollywoodiens, Montréal, 2015, pp. 269 et s.

    Date de création:2015-11-09 | Date de modification:2015-11-10
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