• Encyclopédies

      • Encyclopédie de l'Agora

        Notre devise: Vers le réel par le virtuel!


      • Encyclopédie sur la mort

        L’encyclopédie sur la mort veut s'intéresser à ce phénomène sous ses multiples aspects et ses diverses modalités.


      • Encyclopédie Homovivens

        Encyclopédie sur les transformations que l'homme opère en lui-même au fur et à mesure qu'il progresse dans la conviction que toute vie se réduit à la mécanique.


      • Encyclopédie sur l'inaptitude

        Tout le monde en conviendra : c'est au sort qu'elle réserve aux plus vulnérables de ses membres que l'on peut juger de la qualité d'une société. Aussi avons-nous voulu profiter ...


      • Encyclopédie sur la Francophonie

        L'Encyclopédie de la Francophonie est l'une des encyclopédies spécialisées qui se développent parallèlement à l'Encyclopédie de l'Agora.

  • Dictionnaires
  • Débats
      • Le Citoyen Québécois

         Après la Commission Gomery, la Commission Charbonneau! À quelles conditions pourrions-nous en sortir plus honnêtes… et plus prospères

      • L'hypothèse Dieu

         Un nouveau site consacré au dialogue entre croyants et non-croyants a été créé. Son titre « L’hypothèse Dieu » annonce-t-il un vira...

  • Sentiers
      • Les sentiers de l'appartenance

        L'appartenance c'est le lien vivant, la rencontre de deux Vies : la nôtre et celle de telle personne, tel  paysage...Quand la vie se retire, le sentiment d'appropriation se substitue au ...

      • Le sentier des fleurs sauvages

        Nous sommes des botanistes amateurs. Notre but est de partager un plaisir orienté vers une science complète où le regard du poète a sa place à côté de celui du botaniste, du généticien, du gastrono...

      • L’îlot Louis Valcke

        Sur les traces de Louis Valcke (1930-2012), professeur, philosophe, essayiste, cycliste, navigateur et pèlerin. Spécialiste mondial de l’œuvre de Pic de la Mirandole.

  • La lettre
    • Édition


    Dossier biographique: Lewin Albert

    Quand « création » rime avec « destruction » - Albert Lewin et le paradoxe de l’Artiste

    Jean-Philippe Costes

    Albert Lewin

    Albert Lewin

    Il en va des grands classiques du Cinéma comme des beaux livres qui alourdissent les rayons de nos bibliothèques : nous prenons plaisir à les contempler mais nous n’aimons guère nous attarder en leur sein. Leur images, empesées par un élitisme ostentatoire, heurtent nos penchants pour la légèreté et nous maintiennent à distance. Leur splendeur nous inspire le plus profond respect, tout en nous interdisant la sympathie que nous éprouvons pour les simples choses. Le marbre de la statue, aussi brillant soit-il, est irrémédiablement froid…

    Albert Lewin a le redoutable privilège de figurer parmi les augustes victimes de ce « syndrome du piédestal ». Le metteur en scène Américain semble avoir été conscient du mal qui l’affectait. Il n’a laissé que six films à la postérité, comme si le fait de s’essayer à la réalisation lui avait montré les limites de l’esthétisme[1]. Que subsiste-t-il de ses longs-métrages au raffinement à la fois sublime et intimidant ? Le critique Max Tessier résume parfaitement l’opinion générale en la matière : « Il est difficile de déceler, dans ces travaux, autre chose que la propre satisfaction d’un aboutissement de l’Art pour l’Art, ou d’un talent distingué partagé par cet autre aristocrate de la pellicule qu’est George Sanders » [2].

    Ainsi donc, Albert Lewin compterait parmi les plus fervents disciples de Théophile Gautier. A l’instar de Leconte de Lisle, de Heredia, de Banville, de Sully Prudhomme et de leurs illustres confrères, il aurait voué sa brève carrière de créateur à l’exaltation du lyrisme impersonnel. Ses adaptations méticuleuses de Somerset Maugham, d’Oscar Wilde, de Guy de Maupassant ou encore, de la légende du Hollandais volant, accréditent cette théorie.The Moon and Sixpence, Le portrait de Dorian Gray (The Picture of Dorian Gray), The Private Affairs of Bel-Ami et Pandora (Pandora and the Flying Dutchman) sont en effet pourvus de décors, de costumes, de lumières et de dialogues dont la rare sophistication ne laisse guère de place au doute. Ils dessinent les contours d’une Poétique essentiellement orientée vers l’excellence formelle. Vénérer la Beauté, ciseler la Matière jusqu’à la Perfection, ce manifeste intellectuel, déjà, pétrifie ses lecteurs. Il ensevelit son signataire dans un mausolée glacial dont l’épitaphe résonne à la manière d’une proscription : gens du commun, prosternez-vous devant moi mais ne franchissez jamais le seuil de ma demeure.

    Albert Lewin - Le portrait de Dorian Gray (The Picture of Dorian Gray)

    Le portrait de Dorian Gray (The Picture of Dorian Gray)

    Le sort d’Albert Lewin paraît scellé. Prisonnier de la malédiction des magnifiques, le vénérable auteur n’a d’autre horizon que de rester figé dans le tombeau impénétrable de la Gloire et de la Vanité. Ses productions, trop éclatantes pour ne pas aveugler les modestes observateurs que nous sommes, l’accompagneront dans le cimetière des grands oubliés. Une majorité de crédules acceptera volontiers cet anathème aux précédents innombrables. Une minorité de sceptiques, cependant, remettra en cause la limpidité de ses motivations. Elle bravera les interdits du prêt-à-penser puis, à la flamme obstinée du Doute raisonnable, elle entrera courageusement dans la crypte du damné. Son audace sera récompensée par la découverte de vérités inattendues et pourtant évidentes, aux yeux de ceux qui savent regarder par-delà les apparences : Albert Lewin n’a jamais ambitionné de porter l’Artiste au pinacle ; au contraire, il n’a cessé de le ramener à hauteur d’homme afin de le soumettre à un examen critique. Zeus serait-il donc faillible ? Cette mise au point rapproche brusquement le simple mortel de son idole prétendument inaccessible. Une autre, tout aussi pénétrante, l’invite expressément dans le domaine des dieux : celui qui, dans sa jeunesse, fut l’assistant du mythique Irving Thalberg à la MGM, fait plus qu’aborder l’Art sous l’angle de l’Esthétique[3] ; il traite plus généralement de l’Art de vivre. Son sujet de prédilection évite ainsi l’écueil fatidique de la désincarnation. Il devient l’affaire de tous et non plus, celle d’un petit cercle d’initiés. Il incite le Spectateur à interroger simultanément le Créateur intouchable qui le domine du sommet de l’Olympe et celui qui, sans majuscule, œuvre quotidiennement dans l’intimité de son for intérieur. Qui êtes-vous ? Etes-vous aussi purs que l’affirme la Vox populi ? Ne serait-ce pas une tache qui dépasse du masque de souverain que vous arborez si fièrement ?

    Pour Albert Lewin, cette souillure n’est en rien une vue de l’esprit. Dissimulée sous le fard mystificateur de la majesté, elle a pour nomParadoxe. L’Artiste est un personnage fondamentalement contradictoire. Il ressent le besoin irrépressible de détruire pour créer. L’assertion est moins insolite qu’elle ne le paraît. Un inventeur ne peut en effet se targuer d’inventer s’il se soumet docilement aux règles en vigueur. Il est nécessairement un insatisfait. Le monde, tel qu’il est, ne lui suffit pas. Il veut en bâtir un nouveau et par voie de conséquence, il se doit de balayer l’ancien. Ce projet réformateur, au sens premier du terme, implique le rejet méthodique de l’ordre social. L’Artiste ne peut vivre que selon des normes qu’il a lui-même édictées pour composer son existence comme il l’entend. Charles Strickland (George Sanders) est taraudé par cette soif de contestation au début de The Mon and Sixpence. Le courtier en bourse ne fait que donner le change à ses concitoyens. Il feint d’être un homme épanoui mais en réalité, il se morfond dans le Londres codifié de l’ère Victorienne. Son calme et sa politesse affectés ne sont que les paravents du désir qui hante son âme : passer outre la pesanteur des conventions et s’adonner librement à sa passion pour la Peinture.

    Albert Lewin - The Moon and Sixpence

    The Moon and Sixpence

    Cet instinct subversif, nous dit Lewin avec la finesse du portraitiste aguerri, est l’une des couleurs primaires du créateur. Il en use sans modération, afin de recouvrir d’un voile pudique les institutions qui dénaturent le paysage de ses rêves. La Famille est la première victime de ce patient travail d’occultation. Charles Strickland n’hésite pas à la briser pour embrasser une carrière de peintre. Il quitte subitement le domicile conjugal, alors même qu’il était marié depuis dix-sept ans[4]. Georges Duroy (George Sanders), plus connu sous le sobriquet de Bel-Ami, suit un chemin analogue. Fonder un foyer avec la puissante Madeleine Forestier (Ann Dvorak) n’est pas pour lui une fin en soi. Il s’agit d’un moyen de concrétiser une ambition sacrée : faire de sa vie une fresque homérique dont la réussite serait le motif principal. Dorian Gray (Hurd Hatfield) se montre encore plus iconoclaste que l’ancien militaire imaginé par Guy de Maupassant. Le héros d’Oscar Wilde se défie ouvertement du mariage et de la procréation. Il séduit Sibyl Vane (Angela Lansbury) mais refuse catégoriquement de l’épouser. Il voit, dans la sémillante chanteuse de cabaret, un obstacle à sa volonté farouche de jouir des mille et un plaisirs de l’Existence. Son âme, comme celle de ses semblables, est structurée par cet individualisme radical. Rien dans le corps social ne doit faire barrage aux élans créatifs du Moi.

    Ce qui est valable pour la Famille, précise immédiatement Albert Lewin, l’est tout autant pour le Travail. Les Artistes perçoivent cette nécessité comme une contingence. Ils ne veulent œuvrer qu’à l’achèvement de leur œuvre. Tout le reste est à leurs yeux littérature. Aussi, ces anticonformistes militants nous apparaissent fréquemment comme des oisifs ou bien, comme des aristocrates du temps jadis. A l’image de Dorian Gray et de son maître à penser Lord Wotton (George Sanders), à l’instar de Pandora (Ava Gardner) et de son mystérieux soupirant Hendrick van der Zee (James Mason), ils sont au-dessus des basses besognes que s’inflige la masse de leurs contemporains. Lorsque les moins fortunés d’entre eux sont contraints de faire la dure expérience du salariat, ils agissent en dilettante. Les emplois qu’ils acceptent, ça et là, ne s’inscrivent aucunement dans des plans de carrière. Ils ne sont que des instruments au service de leurs aspirations profondes. Charles Strickland est très représentatif de ce dédain pour le système économique. Pour financer son exil à Paris, ville dans laquelle il espère trouver l’inspiration, le peintre frondeur traduit des notices en Anglais et barbouille des façades pour le compte de quelque artisan. Ces tâches prosaïques lui font horreur. Il ne les accomplit qu’en vertu du principe qu’Orson Welles exposa au milieu du XXè siècle : «L’Artiste travaille avant tout pour pouvoir travailler » [5]. En un mot comme en cent, ce combattant de l’Imaginaire ne consent à retourner à la vie civile que dans le but exclusif de se procurer les fonds nécessaires à la poursuite de sa lutte créative. Il s’abaisse au niveau des autres pour mieux s’élever, in fine, au-dessus d’eux.

    Albert Lewin - Pandora (Pandora and the Flying Dutchman)

    Pandora (Pandora and the Flying Dutchman)

    Cette phrase cinglante trahit l’hostilité que Lewin attribue au créateur. Ce dernier, nous suggère le cinéaste, fait plus que rejeter la Société et son mode de fonctionnement[6]. Il méprise l’Humanité dans son ensemble. Une fois encore, l’ombrageux Charles Strickland est emblématique de cette vision contestataire. « Je veux être seul ! » rugit-il devant ceux qui osent l’approcher. Il ne peut souffrir des êtres qui ont fait profession de suivre et non, de précéder leurs congénères. Il réprouve leur manque de courage, leur absence de talent et leur goût pour la servilité. C’est en les repoussant toujours plus loin de lui qu’il parviendra, il en est convaincu, à faire émerger un monde plus conforme à ses attentes. C’est en effaçant l’Altérité qu’il fera jaillir, sur la toile blanche de l’Ordinaire, la multitude de couleurs que recèle sa personnalité foisonnante. Cette propension à détruire les autres est plus marquante encore chez Pandora Reynolds. Pour changer sa vie en chef-d’œuvre romantique, la succube au corps de déesse met les malheureux qui l’entourent au supplice. Elle accule l’inconséquent Reggie Demarest (Marius Goring) au suicide à force de repousser ses avances [7]. Elle oblige l’aventureux Stephen Cameron (Nigel Patrick) à précipiter sa précieuse voiture de course du haut d’une falaise. Elle veut ainsi s’assurer que le coureur automobile est digne de son amour. Pour la conquérir, le plus grand matador d’Espagne est prêt à se muer en un vulgaire assassin de courtisans. La nymphe sulfureuse est la réincarnation de Pandore, l’Eve de la Mythologie Grecque. Elle est la femme fatale que les rois de l’Olympe ont offerte aux hommes pour les punir de leur orgueil. En cela, elle apparaît comme la Patronne des peintres, des sculpteurs, des musiciens, des écrivains et de tous ceux qui vouent leur existence à l’Imagination : comme ses protégés, elle est née pour piétiner les petits et tutoyer le Très-Haut.

    Cette prétention à la Transcendance, que nous rappellent quotidiennement – et grossièrement – les excentricités du Star System, est un fait capital aux yeux d’Albert Lewin. L’Artiste, nous répète le réalisateur de film en film, se définit en effet comme un individu qui n’accepte pas le monde tel qu’il nous a été donné. C’est donc un créateur qui critique l’œuvre du Créateur et qui entend la remodeler à sa convenance. C’est un homme qui veut « s’ajouter à la Nature », comme le professait le philosophe Anglais Francis Bacon. L’hérésie prend corps avec Lord Wotton. Persuadé que son plaisir individuel doit faire fi des restrictions imposées par l’Ethique, le prêcheur Londonien appartient à la confrérie païenne des Cyniques et des Hédonistes. Il propage également les préceptes de Nietzsche en promouvant la libération des forces vitales. C’est néanmoins chez Baudelaire que le singulier personnage puise l’essentiel de sa pensée syncrétique. Il s’approprie ainsi l’une des idées majeures de l’immortel auteur du Reniement de Saint Pierre : l’Art, en tant que faculté de bâtir son propre univers, est pour l’Humanité un moyen de concurrencer Dieu [8]. Lord Wotton ne tarde pas à mettre ce credo en application. L’apostat jette son dévolu sur le jeune et naïf Dorian Gray. Il oriente ses choix. Il lui vante les mérites de sa sagesse. Il infléchit son destin comme le ferait le Tout-Puissant en personne. En d’autres termes, il essaie de créer un homme à son image. Hendrick van der Zee est guidé par la même aspiration. Pour quelles raisons le héros intemporel de Pandora décide-t-il de poignarder sa femme, en plein cœur du XVIIè siècle ? Parce qu’il la soupçonne d’être infidèle et subséquemment, parce que l’adultère dont il se croit victime lui renvoie le reflet d’un monde hideux qui ne mérite pas de perdurer en l’état. Le « Hollandais volant » est un rebelle et un esthète désabusé avant d’être un assassin. En stigmatisant l’impureté, la laideur et la faillibilité du genre humain, il se pose en contempteur de l’Etre suprême. La rage avec laquelle il abjure la religion Catholique est l’éclatante illustration de son caractère schismatique. L’Artiste, nous signifie-t-il en vilipendant le tribunal qui se pique de le juger, a pour vocation de renverser les idoles et de se substituer à elles.

    Albert Lewin - Le portrait de Dorian Gray (The Picture of Dorian Gray)

    Lord Wotton, mentor diabolique de Dorian Gray

    Cette volonté déicide imprègne les films d’Albert Lewin jusqu’au tréfonds. Les créateurs que le cinéaste met en scène défient ainsi leslois de la Nature, telles que leur céleste opposant les a décrétées. A travers les peintures rutilantes que signe Charles Strickland dans The Moon and Sixpence, à travers le portrait chatoyant de Dorian Gray, à travers la très symbolique Tentation de Saint Antoine qui illumine The Private Affairs of Bel-Ami, ces magiciens montrent à tous qu’ils sont capables de faire entrer la couleur dans un univers en noir et blanc[9]. Certains d’entre eux, comme Hendrick van der Zee, bravent la dictature de la Mort. Le commun des vivants peut bien les rouer de coups, les pendre, les noyer ou les embrocher, jamais il ne parviendra à les faire trépasser[10]. D’autres, enfin, se jouent du Temps, de la Conscience, du Bien et du Mal. Tel est le cas du fascinant Dorian Gray. Influencé par Lord Wotton, le jeune homme fait un vœu pendant qu’il pose pour son ami Basil Hallward (Lowell Gilmore) : il fera son deuil de son âme si la vieillesse l’épargne et si la toile qui le représente, dans tout l’éclat de sa beauté juvénile, porte à sa place les marques de sa corruption morale. La prière est exaucée par une statuette Egyptienne présente sur les lieux du serment. Le miracle, en s’accomplissant, flétrit la sainte image de Dieu.

    Ce sacrilège, précise aussitôt Lewin, excède largement le domaine de la posture. Il fait partie intégrante des valeurs fondamentales de l’Artiste. Ce dernier, en effet, se détourne ouvertement des principes spirituels de la Civilisation. L’omnipotence qu’il revendique avec acharnement l’incite à les bafouer sans vergogne, fût-ce au prix d’une apologie de la Barbarie. Le profanateur à mi-chemin de Nemrod et d’Achab ignore ainsi le premier Commandement qui s’impose au Croyant : aimer son prochain [11]. Georges Duroy porte haut l’étendard de ce refus catégorique des bons sentiments. Il doit son surnom de « Bel-Ami » à sa ressemblance avec le héros volage d’une chanson populaire. Il est l’archétype du séducteur sans cœur, de l’homme sans amarres qui va d’un port à l’autre sans jamais se lier à quiconque. Il partage son mépris absolu de l’Amour avec Charles Strickland. Comme le Don Juan Parisien, le peintre taciturne de The Moon and Sixpence n’a que faire des femmes. S’il lui arrive d’en jouir, au gré de ses besoins et de ses envies, il n’a pour elles aucune considération. Il les tolère sans les supporter, comme en atteste sa séparation aussi brutale qu’arbitraire avec son épouse. Cette façon d’être pourrait fort bien constituer la devise de Dorian Gray. L’implacable aristocrate n’est pas plus enclin que ses semblables à s’offrir aux autres. Il prend mais ne donne pas. Conscient qu’un attachement durable entraverait son œuvre existentielle, il se satisfait des relations furtives qu’il noue nuitamment dans les bas-fonds de Londres. Le créateur, nous souffle Albert Lewin en retraçant son itinéraire de pervers impénitent, est fait de telle sorte qu’il ne peut aimer que lui-même. Parce qu’il conteste le monopole que Dieu exerce sur la fonction d’auteur, il est mécaniquement conduit à vouer un culte à sa propre personne. Il est par définition l’alpha et l’oméga du monde qu’il construit.

    Albert Lewin - Bel Ami

    Bel-Ami (The Private Affairs of Bel-Ami)

    Cette vision exclusive, au sens où elle repousse tous les êtres extérieurs à celui qui la défend, s’oppose naturellement à la Camaraderie. Bel-Ami n’a pas d’amis, nous chuchote Albert Lewin avec une ironie qui n’altère en rien sa cohérence intellectuelle. Le frère d’âme de Rastignac et de Julien Sorel n’a que des relations destinées à soutenir sa cause. De façon similaire, Pandora Reynolds n’a que des serviteurs. Ces laquais n’ont d’autre fonction que d’assouvir obséquieusement ses désirs de « Comtesse aux pieds nus » [12]. Une étape supplémentaire dans le dédain du sentiment amical est franchie avec Charles Strickland. Comment ce personnage édifiant remercie-t-il Dick Stroeve (Steve Geray), le peintre qui l’a généreusement recueilli alors qu’il se mourait de privations ? Il lui vole sa femme et le chasse de son domicile sans éprouver l’ombre d’un remords. C’est toutefois à Dorian Gray que revient la palme de la rudesse. Lorsque son vieux compagnon Basil Hallward menace de découvrir le secret méphitique de son éternelle jeunesse, le sorcier en redingote n’hésite pas à se changer en meurtrier. Il supprime l’importun comme si ce dernier n’avait jamais eu, à ses yeux, la moindre importance. Rien de ce qui est de l’ordre du Sacré n’a sa place chez celui qui revendique le statut de rival de Dieu.

    Avec cette formule qu’il écrit en filigrane de tous ses films, Albert Lewin ouvre une perspective nouvelle au Spectateur. Hostile au Créateur et à Sa Création, l’Artiste évoque étrangement le Démiurge malfaisant dont les Gnostiques, hérétiques Chrétiens des trois premiers siècles de notre ère, disaient qu’il était le père indigne de notre monde disgracié [13]. Il s’identifie plus encore à un être familier dont Lord Wotton, Dorian Gray, Georges Duroy et Pandora Reynolds ont la beauté ténébreuse : le Diable. Comment surnomme-t-on ce redoutable individu dans la tradition rabbinique ? Haschatan, c’est-à-dire, l’Adversaire. Pilier de la communauté Juive de New York, Albert Lewin s’est souvenu de cette appellation Hébraïque [14]. Ses héros nimbés de la gloire de Yahvé, le Grand Concepteur, ont pour qui sait les regarder le profil repoussant de Lucifer. Ils sont pareils au séditieux biblique qui, empli de fureur et de vanité, a juré de faire souffler les vents de la discorde sur la Terre comme au Ciel. En tant que tels, ils sont amenés à partager le sort tragique de l’illustre révolté. Ils glisseront fatalement sur la pente funeste des anges déchus.

    Ainsi, l’Artiste de Lewin fait plus que détruire en essayant de créer. Il s’autodétruit. La cause première de ce paradoxe aux allures de suicide programmé pourrait faire mystère et pourtant, elle obéit à une considération aisément compréhensible : le créateur est dévoré par la passion qui l’anime. « I’ve got to paint ! » répond Charles Strickland à ceux qui l’interrogent sur son départ précipité pour les quartiers bohèmes de Paris. Je dois peindre ! George Duroy et Pandora sont mus par des tropismes identiques. Il lui faut à tout prix réussir une ascension fulgurante vers les sommets de la Société. Elle a besoin de réaliser ses rêves romantiques, en trouvant le surhomme qui sera digne de la prendre pour femme. Le cinéaste qui relate leurs aventures file à travers eux sa métaphore diabolique. L’Artiste, relève-t-il avec une clairvoyance remarquable, est un possédé.

    Cette dépendance aux confins du rationnel et de l’ésotérique est, pour Albert Lewin, lourde de conséquences. Elle pousserait en effet ses victimes à ne voir en autrui que quantité négligeable. L’extraordinaire insensibilité de Charles Strickland certifie, à elle seule, l’existence de ce terrible lien de causalité. Comment l’alter ego de Paul Gauguin réagit-il quand il apprend que Blanche (Doris Dudley), l’épouse du bon Dick Stroeve, a mis fin à ses jours ? Il crache sur la tombe de la défunte. Il lui témoigne tout son mépris alors même que naguère, il s’était ingénié à la séduire. Il confie, sans honte ni regrets, ne l’avoir fréquentée que dans le but de « s’initier au portrait féminin » [15]. Ecce homo ! s’exclame Albert Lewin entre les lignes de cette histoire nauséeuse. L’Artiste, obsédé par son désir de Transcendance, ne considère pas son prochain comme un élément essentiel de son existence. Il est pour lui un accessoire, au sens le plus strict du terme. Il n’est qu’un tube que le Maître presse à l’envi pour enrichir sa palette et peindre son tableau. Toute l’action de The Private Affairs of Bel-Ami est placée sous le signe infamant de cette réification Sartrienne [16]. Georges Duroy passe ainsi la plus grande part de sa vie de ruffian distingué à manipuler ceux qui ont le malheur de le côtoyer. Il se sert de son charme naturel pour s’attirer les faveurs de Clotilde de Marelle (Angela Lansbury), une jeune veuve qui l’introduit dans les salons Parisiens. Il se sert de son ancien camarade de régiment Charles Forestier (John Carradine) pour intégrer La Vie Française, un journal prestigieux. Il se sert de cette publication pour pousser ses pions sur l’échiquier du Pouvoir. Il se sert de la mort de Charles, prématurément emporté par une maladie respiratoire, pour se marier avec sa veuve et asseoir sa position dans la Haute Société [17]. Il se sert de Madame Walter (Katherine Emery), la femme délaissée d’un riche banquier, pour se procurer des informations secrètes sur d’importantes opérations boursières. Il se sert de la rubrique mondaine de son journal pour prêter une relation extraconjugale à son épouse et obtenir le divorce. Il pourra ainsi épouser Suzanne (Susan Douglas), fille de Madame Walter et unique héritière de l’immense fortune de ses parents…

    Albert Lewin - Le portrait de Dorian Gray (The Picture of Dorian Gray)

    Le portrait de Dorian Gray (The Picture of Dorian Gray) ou la disgrâce de l’Artiste

    Cette litanie de Satan, variation romanesque sur le thème de l’apostasie Baudelairienne, semble n’avoir aucune limite. Elle a pourtant un prix dont Albert Lewin ne manque pas de dévoiler le caractère exorbitant : l’Artiste est condamné, par ses gènes infernaux, à se transformer en bête immonde. Le portrait de Dorian Gray symbolise magnifiquement cette affreuse malédiction. L’image fantastique nous montre en effet « l’envers de la toile ». Ravagée par les cicatrices, les verrues et les souillures en tous genres, elle nous révèle l’ignominie latente du créateur. Ce cheminement vers la laideur, suprême paradoxe pour un être qui a sacrifié sa vie à la Beauté, trouve un prolongement saisissant dans le réalisme glacial de The Moon and Sixpence. Qu’advient-il de Charles Strickland, quand ce dernier décide de se consacrer corps et âme à la Peinture ? Le bourgeois Londonien, auquel George Sanders offrait tout son raffinement, se métamorphose en brute épaisse. Il porte sur son visage outragé les stigmates de son effroyable utilitarisme. Les esthètes pourront toujours le déclarer sacré, rien ne le sauvera de l’horreur. Le destin de l’Artiste, proclame Lewin à contre-courant de l’idolâtrie générale, est de devenir un monstre.

    Le présage est particulièrement sinistre. L’oracle qui l’a tiré du temple du Cinéma détient cependant des prévisions plus sombres encore. Le créateur, annonce-t-il à la lumière accablante de la Raison, est un condamné en sursis. Plus il laisse ses passions le gagner, plus il se perd. Parce que ses obsessions lui interdisent d’aimer, il ne peut par exemple être aimé de ses congénères. Il s’enfonce inexorablement dans le gouffre de la tristesse et de la solitude. Prisonnier de son mariage d’intérêt avec la rugueuse Madeleine Forestier, Bel-Ami se languit ainsi de la douce Clotilde de Marelle. Hendrick van der Zee, l’intrigant aventurier de Pandora, implore la Mort jour après jour. Sa révolte contre Dieu l’a privé de salut. Un sort cruel et néanmoins mérité l’oblige à errer de par les mers sur un vaisseau fantôme. Il ne peut toucher terre qu’une fois tous les sept ans, pour trouver cette femme idéale et par là même onirique qu’il reprocha jadis au Tout-Puissant de ne pas avoir fait naître.

    Quelque chose, chez ce paria séculaire, évoque la figure misérable de Dracula. Dorian Gray valide ce parallèle. Son ineffable perversité l’emmure vivant dans son manoir, comme un vampire dans sa crypte. A l’image de son détestable cousin des vallées Transylvaniennes, le Seigneur à la cape noire et au visage cadavérique doit renoncer à épouser l’élue de son coeur [18]. Son immoralité est telle qu’il est contraint de subsister dans une nuit sans fin, désespérante et insondable. Honte et remords, apprend-il à ses dépens, sont le pain quotidien de celui qui a l’audace de violer toutes les règles et de refaire le monde selon les normes arbitraires de sa seule esthétique.

    Le comble de l’affliction est toutefois ailleurs, pour cet esprit formidablement éclairé qu’est Albert Lewin. L’Artiste, assène le réalisateur comme on donne le coup de grâce, est à ce point ébloui par la flamme de ses ambitions égotistes qu’il n’est même pas en mesure de percevoir la beauté de son propre environnement. Charles Strickland fait l’amère expérience de cet aveuglement. Las de la laideur de Paris, le turbulent héros de The Moon and Sixpence se réfugie en Polynésie Française. Il épouse Ata (Elena Verdugo), une adorable Tahitienne qui lui donne un fils. Sa vie, sous le ciel immaculé des tropiques, s’affranchit peu à peu de son aigreur passée. Elle devient une expérience extatique où tout est Poésie et Liberté. Le peintre lui rend un vibrant hommage en représentant ses principaux épisodes sur les murs de sa hutte. Il tient enfin son chef-d’œuvre. Cependant, il demande à sa femme de le brûler sans pitié. Strickland serait-il devenu fou ? En vérité, l’asocial a été symboliquement transfiguré par son séjour dans les îles de la Société. Il sait à présent combien il s’est fourvoyé. Il sait que l’Humanité peut être une condition magnifique. Il sait que son art a occulté cette splendeur. Il sait, sous le soleil de son Eden inespéré, que c’est la création qui a fait de son existence passée un véritable enfer.

    Le mot fatidique est lâché. L’univers de l’Artiste n’est pas tant un paradis que le prolongement du Purgatoire. Albert Lewin nous fait cette ultime révélation dans Pandora, film dont les coloris rouges et noirs évoquent l’atmosphère délétère de la Divine comédie de Dante. Hendrick van der Zee et sa capricieuse dulcinée auront beau s’unir, afin d’achever ensemble le roman fabuleux qu’ils rêvaient d’écrire, ils n’auront pas le loisir de savourer leur bonheur. Ils feront naufrage sur leur navire au luxe trompeur. Leur orgueil a en effet ouvert la boîte à misères et au fond du récipient ne demeurera que l’Espérance, c’est-à-dire, la Vanité [19]. La Mythologie Grecque les avait pourtant mis en garde : prétention du Démiurge rime avec destruction. La lèpre qui finit par terrasser Charles Strickland, le suicide de Dorian Gray et la mort prématurée de Georges Duroy, victime d’un duel au pistolet avec un noble dont il voulait usurper le titre, confirment tragiquement cet augure. Nul ici-bas ne crée impunément. On comprend, dès lors, pourquoi Albert Lewin s’est montré si avare de son talent de cinéaste…



    [1] Précisons que Saadia et The Living Idol, les deux derniers opus d’Albert Lewin, ont été à peine distribués.

    [2] Max Tessier, cité par Jean-Loup Passek in Dictionnaire du Cinéma, éditions Larousse, Paris, 2001, p. 479. Ajoutons que George Sanders, comédien réputé pour sa grâce, sa voix envoûtante, sa diction à la précision toute Britannique et l’exceptionnelle qualité de sa filmographie, fut l’interprète favori d’Albert Lewin.

    [3] Irving Thalberg, producteur vedette de l’entre-deux guerres, est l’homme qui inspira Le dernier nabab (The Last Tycoon) à Francis Scott Fitzgerald. Sa tumultueuse existence fut transposée à l’écran par Elia Kazan, dans les années 1970.

    [4] De surcroît, Strickland était père de plusieurs enfants.

    [5] Welles fut un maître de cette philosophie, lui qui s’obligea en maintes occasions à jouer dans des films de piètre facture pour financer ses propres réalisations.

    [6] Notons que ce rejet fait de l’Artiste un étranger, au sens où l’entendait Albert Camus. Sur ce sujet, on se référera utilement à l’article consacré, dans le Dictionnaire critique du Cinéma Anglo-Saxon, à Nicholas Ray.

    [7] Signe patent du peu d’estime qu’elle porte à l’Humanité, Pandora n’éprouve aucune tristesse quand elle apprend le décès tragique du pauvre Reggie.

    [8] Le portrait de Dorian Gray s’ouvre sur l’image de Lord Wotton lisant Les fleurs du Mal dans son carrosse. Par cette simple allusion scénaristique, nous savons d’emblée que Baudelaire et sa philosophie anticléricale joueront un rôle essentiel dans l’histoire.

    [9] Ces immixtions de la couleur dans des films en noir et blanc constituent, à n’en pas douter, l’un des plus remarquables témoignages de l’originalité formelle des travaux d’Albert Lewin. Notons que La tentation de Saint Antoine fut conçue par Max Ernst, maître de l’Ecole Surréaliste.

    [10] Le torero qui convoite Pandora fait la tragique expérience de ce pouvoir. Il croit que les coups de couteau qu’il a donnés à Hendrick van der Zee ont été fatals mais le lendemain, son adversaire amoureux assiste à la corrida durant laquelle il doit se produire. Troublé par cette improbable résurrection, le matador baisse sa garde et se laisse encorner par un taureau.

    [11] Bâtisseur de la Tour de Babel et Roi idolâtre qui abjura Yahvé au profit de Baal, Nemrod et Achab comptent parmi les plus fameux apostats de la Bible.

    [12] Rappelons que La Comtesse aux pieds nus (The Barefoot Contessa), pièce maîtresse de l’œuvre de Joseph Mankiewicz, fut l’un des plus beaux rôles d’Ava Gardner.

    [13] Annonciateurs du Manichéisme, les Gnostiques défendaient une conception dualiste de l’Univers. Ils opposaient la noblesse de l’Esprit à la bassesse de la Matière. Leur cosmogonie distinguait le Démiurge, fondamentalement mauvais du Dieu suprême, réputé parfait.

    [14] Au lendemain de la première guerre mondiale, Albert Lewin fut nommé Directeur adjoint du Jewish Relief Committee. Il exerça par la suite la profession de critique théâtral au Jewish Tribune.

    [15] Ultime confirmation de sa totale inhumanité, Charles Strickland balaie d’un revers de main le pardon que lui accorde héroïquement Dick Stroeve.

    [16] La réification est, en l’occurrence, la tentative qui vise à transformer l’Etre humain en chose.

    [17] Sa voracité est telle qu’il n’hésite pas à courtiser Madeleine Forestier à côté du lit de mort de Charles.

    [18] En l’occurrence, la jeune et belle Gladys Hallward (Donna Reed), dont il a tué le père.

    [19] Dans la boîte de Pandore, dit précisément la légende, seule resta l’Espérance. Féru de culture classique, habité par le sens du détail et adepte de l’écriture allusive, Albert Lewin se souvient de ses humanités et situe l’action du film dans le lieu le plus adapté à son propos : la ville Espagnole d’Esperanza.

    Date de création:2012-09-10 | Date de modification:2014-12-03
    Loading