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    Dossier biographique: King Henry

    Pour que la Confiance règne - Le nouveau contrat social d'Henry King

    Jean-Philippe Costes

    Henry King

    Henry King

    "L'Enfer est tout entier dans le mot solitude". Nul mieux que l'Homme du XXIè siècle n'est en mesure de cerner la tragique pertinence de cette maxime de Victor Hugo. La sacro-sainte Technologie avait promis de rapprocher les êtres. Elle n'a fait que les éloigner. A défaut d'avoir été entendu, l'avertissement de Terry Gilliam est devenu réalité. Le monde n'est plus qu'une triste réplique de Brazil, glaciale Metropolis où les écrans multipliés à l'infini n'ont de cesse de nous diviser. La Post-Modernité nous a consolés en créant les paradis artificiels de la virtualité. Jamais hélas le compagnon cybernétique ne remplacera l'Ami cicéronien naguère célébré par Howard Hawks. L'isolement, hantise de toujours, reste au coeur de notre actualité.

    Henry King nous l'assure, une valeur pourrait pourtant soigner le mal congénital qui nous afflige: la Confiance. Le remède ressemble tant à un slogan politique, il paraît à ce point vide de sens dans notre univers cloisonné que le Public est néanmoins submergé par l'ironie à sa simple évocation. La foule désenchantée retient ses ricanements pour la seule et unique raison que le médecin des consciences qui s'adresse à eux est un Prince de l'Ecran. Le Roi Henry fut il est vrai un pionnier de Hollywood et une figure emblématique de la Century Fox des temps héroïques. Transpositions d'épisodes bibliques, adaptations de romans prestigieux, reconstitutions de hauts faits historiques, émouvants récits de drames humains, le maître du genre "Americana" a excellé dans l'art de conter de grandes aventures humaines. Découvreur de stars à l'image de Jean Peters, il a enfin donné à Gregory Peck et à Tyrone Power quelques-uns de leurs rôles les plus mémorables. King est ainsi de ces vénérables personnalités que chacun se croit obligé d'écouter, quand bien même elles tiendraient des propos inaudibles. L'auguste réalisateur n'a cependant que faire du respect de façade que lui valent ses titres nobiliaires. Il entend convaincre et non, pontifier dans le désert. Envers et contre toutes les préventions communes, ce Méthodiste converti au Catholicisme prêche par conséquent les vertus de la Confiance de film en film.

    Le chant de Bernadette (Song of Bernadette) constitue le coeur de cet apostolat cinématographique. Inspiré d'une oeuvre littéraire de Franz Werfel, le long-métrage au noir et blanc à la fois austère et extatique relate le miracle survenu à Lourdes en 1858[1]. Son héroïne, à laquelle Jennifer Jones prête sa fraîcheur juvénile, est a priori dépourvue des qualités requises pour édifier l'Humanité. L'enfant pauvre est en effet une simple d'esprit incapable d'apprendre les rudiments du catéchisme. C'est pourtant à elle que la Vierge Marie (Linda Darnell) décide d'apparaître, au fond de la grotte misérable de Massabielle. Bernadette ne perçoit ni les causes, ni les conséquences du fantastique événement. La Raison devrait l'inciter à la méfiance mais une force transcendante l'exhorte à croire ce qu'elle voit. La plus innocente des filles Soubirous n'a nul besoin d'explications scientifiques. Elle se soumet humblement à "la belle Dame" qui lui transmet des messages à l'attention de ses congénères [2]. La Confiance irradie tout son être. Ce sentiment fulgurant lui permet d'affronter le scepticisme ravageur de sa famille et des notables de sa ville. Ses parents peuvent bien la tenir pour une aliénée, le maire, le commissaire et le procureur impérial peuvent bien voir en elle un imposteur passible des tribunaux, le curé Peyramale (Charles Bickford) et Soeur Marie-Thérèse Vauzous (Gladys Cooper), son institutrice, peuvent bien la considérer comme une pitoyable crétine, aucun mal ne la dissuadera de rester fidèle à la mère du Christ. Son extraordinaire pugnacité finit par l'ériger en exemple. La grande congrégation des incrédules s'incline ainsi devant sa sainteté. Ses concitoyens, bientôt suivis par la France entière, communient avec elle dans une ferveur absolue. Même ses détracteurs les plus acharnés, comme le magistrat Vital Dutour (Vincent Price), abjurent leur anticléricalisme et se joignent au pèlerinage de Lourdes. Telle est la Confiance, nous dit King au terme de cette poignante épopée spirituelle. Profession de foi qui arrache l'Humain au Profane pour le mener au Divin, elle forme en s'accordant le lien le plus sacré qui soit. Les bienheureux qui savent la cultiver n'ont rien à redouter. Assurés d'une solidarité à toute épreuve, renforcés dans leurs convictions, galvanisés dans l'effort par l'indéfectible soutien de leurs semblables, ils sont de facto les rois de notre monde.

    Henry King - Le chant de Bernadette (Song of Bernadette)

    Le chant de Bernadette (Song of Bernadette)

    L'argumentaire est indéniablement convaincant. Il part en effet du cercle étroit de la Religion pour entrer, de plain-pied, dans le domaine oecuménique de la Rationalité. La perplexité s'accroche néanmoins à l'esprit du Spectateur. Si se fier à autrui est la richesse des dieux, pourquoi diable les hommes vivent-ils dans la défiance? C'est devant ce mur d'incompréhension que paradoxalement, Henry King cesse d'être intéressant pour devenir fascinant. Loin de se laisser intimider par l'objection légitime de ses contradicteurs, le metteur en scène s'appuie ainsi sur l'écrasante adversité qui lui fait face pour élever sa réflexion au firmament. Il propose une vision générale des rapports sociaux, de leur détérioration présente à leur possible amélioration future. Son ambitieuse entreprise commence par une question lancinante: où sont donc les racines de la méfiance qui mine les communautés humaines? Selon l'auteur de Wilson, il convient pour le savoir de fouiller dans la boue nauséabonde de l'Ego triomphant. Film de pirates illuminé par la flamboyante photographie de Leon Shamroy, Le Cygne noir (The Black Swan) nous embarque dans ces profondeurs obscures [3]. Ses acteurs principaux sont des boucaniers qui, conformément aux principes de leur sinistre profession, ne songent qu'à l'assouvissement de leurs désirs d'argent, de femmes et d'aventure[4]. Henry Morgan (Laird Cregar) fut longtemps le chef de ces jouisseurs des mers avant d'entrer, repenti, au service exclusif du Roi d'Angleterre. Le nouveau Gouverneur de la Jamaïque offre une amnistie générale à ses anciens complices de razzias moyennant la promesse, irrévocable, que chacun respectera désormais la légalité. Une minorité des Frères de la Côte, menée par le chevaleresque James Waring (Tyrone Power), accepte volontiers l'accord de paix. La majorité, liguée par le perfide Leech (George Sanders), refuse néanmoins de déposer les armes et de renoncer au crime. Elle est persuadée que Morgan va vendre les siens à la Couronne en échange de la richesse, du pouvoir et de l'impunité. Un être qui n'a jamais oeuvré qu'à la satisfaction de ses penchants, tempête l'armada des perplexes, ne saurait faire amende honorable. Lord Denby (George Zucco), précédent dépositaire de l'ordre dans les Antilles britanniques, partage les doutes des corsaires impénitents. Il est d'avis que son successeur continuera de préférer l'intérêt personnel au bien commun. Un démon, par définition, ignore la rédemption. L'ennemi est clairement désigné par cette impasse infernale. L'Hédonisme, avatar philosophique de l'égoïsme vilipendé par Henry King, est incompatible avec la notion de Confiance. Le premier, bâti sur le Moi, scelle fatalement la tombe de la seconde, fondée sur l'Altérité.

    Le soleil se lève aussi (The Sun Also Rises) prolonge cet enterrement éthique. L'adaptation du roman crépusculaire d'Ernest Hemingway met en scène un vétéran de la première guerre mondiale, Jake Barnes (Tyrone Power), devenu correspondant d'un journal américain à Paris. Le reporter vit un drame sentimental. Il est passionnément épris de la sculpturale Brett Ashley (Ava Gardner) mais privé de virilité depuis son séjour dans les tranchées, il ne peut connaître physiquement la femme de ses rêves. Les amants contrariés dont King décrit l'affliction estiment que l'absence de sexe rend impuissant à aimer. Convaincus d'être condamnés à la perpétuelle amitié, ils n'osent pas écouter leur coeur et renoncent à nouer une relation conjugale. Leur douloureux éloignement cloue définitivement l'Hédonisme au pilori. C'est le culte du plaisir qui nous fait perdre confiance en nous-mêmes et en notre entourage.

    Jouir et faire jouir pour sa propre jouissance, la paraphrase de Nicolas de Chamfort murmurée par Henry King jette une passerelle entre égoïsme et égocentrisme. La défiance générale s'aggrave en raison de la folle satisfaction que les individus éprouvent en se plaçant au centre de l'univers. Sheilah Graham (Deborah Kerr) illustre à elle seule cette frénésie dans Un matin comme les autres (Beloved Infidel). La chroniqueuse mondaine ne vit que dans le but d'être "la femme de l'année", selon l'expression de George Stevens. Pour être en haut de l'affiche, elle ne recule devant aucune bassesse. Elle inventorie les mille et une petitesses des stars de Cinéma, comme sa légendaire consoeur Louella Parsons. Sa rubrique potins et ragots fait rapidement d'elle une étoile parmi les étoiles. La diablesse anglaise, passée maîtresse dans l'art de promouvoir son image au détriment de celle de ses victimes, s'est métamorphosée en icône médiatique. Son irrésistible ascension a cependant un prix exorbitant. Continuellement soupçonnée du pire par les comédiens, scrupuleusement tenue à l'écart des plateaux de tournage, unanimement méprisée à Hollywood, elle est vouée à souffrir l'éprouvante condition des parias. Rien n'inspire moins la Confiance qu'un être obsédé par l'adoration de son apparence.

    Henry King - Le Cygne noir (The Black Swan)

    Le Cygne noir (The Black Swan)

    Le narcissisme lucidement dénoncé par King, dans cette biographie romancée d'un des plus célèbres paparazzis des années 1930, porte dans ses flancs fétides un autre semeur de discorde: l'ambition. Le sombre avorton voit le jour dans Echec à Borgia (Prince of Foxes), intrigue shakespearienne qui se noue dans l'Italie vénéneuse de la fin du XVè siècle. César, Duc de Valentinois (Orson Welles), entend annexer l'ensemble des cités qui composent la botte transalpine. Le Seigneur aux canines acérées veut devenir le monarque absolu d'un territoire unifié. Son dévorant appétit fait trembler ses contemporains. Aucune ville n'est épargnée par la crainte. Pire, aucun citoyen ne peut échapper à l'influence du noble sans noblesse. Andrea Zoppo (Tyrone Power) en témoigne. Contaminé par la fièvre du Pouvoir, le jeune paysan se fait appeler Orsini afin de passer pour un aristocrate. Il s'introduit dans l'intimité des sulfureux Borgia à force de mensonges et de trahisons. Sa mère, écoeurée par ses compromissions, en vient à le renier. La tragique décision de cette femme affligée complète le vertigineux panoramique proposé par le film. De bas en haut de l'échelle sociale, l'ivresse des cimes fait chanceler la cohésion de l'Humanité.

    Hédonisme, vanité, prétention, les longs-métrages, en s'enchaînant, annoncent le troisième dérivé de l'égoïsme que King tient pour responsable de la mésentente universelle: la soif de domination. Ce mal épidémique affleure de Stanley et Livingstone, récit de l'une des odyssées les plus fameuses des années 1870. James Gordon Bennett (Henry Hull) et Lord Tyce (Charles Coburn) se vouent une haine tenace. Leur puissante rivalité tient au fait que les deux magnats, directeurs de ces vénérables publications que sont le New York Herald Tribune et le Globe, sont en concurrence directe sur le marché de la Presse. Le premier ne rêve que d'écraser le second. Le second ne songe qu'à prouver son éclatante supériorité au premier. La disparition de David Livingstone (Sir Cedric Hardwicke) procure aux frères ennemis une formidable occasion de se départager en public. Le Globe affirme que le célèbre explorateur a péri en Afrique? Le New York Herald Tribune dépêche aussitôt Henry Stanley (Spencer Tracy) sur le Continent noir. Le grand journaliste aura officiellement la tâche gratifiante de retrouver le missionnaire donné pour mort. Officieusement, il aura l'objectif prosaïque d'humilier l'adversaire numéro un de son illustre quotidien. L'empoignade médiatique relatée par le film est particulièrement instructive. Les conflits qui n'en finissent pas de nous déchirer, souligne-t-elle à la flamme incandescente de l'Histoire, procèdent essentiellement de l'esprit de compétition qui nous anime. Nous ne pouvons vivre dans la concorde parce que nous sommes hantés par le désir, destructeur s'il en est, d'éliminer ce qui pourrait contester notre superbe.

    Henry King - Le soleil se lève aussi (The Sun Also Rises)

    Le soleil se lève aussi (The Sun Also Rises)

    Plonger autrui dans l'ombre afin de rester seul en pleine lumière, le sinistre projet prend tout son sens dans le noir et blanc de La cible humaine (The Gunfighter)[5]. Ce western, précurseur par sa nature crépusculaire, est un véritable précis de décomposition sociale. Son héros, Jimmy Ringo (Gregory Peck), est une terreur du Far West capable de foudroyer quiconque avec ses colts de feu. La vie de ce tireur d'élite paraît enviable aux amateurs de légendes. Elle n'est toutefois que haute tension. Le roi de la gâchette suscite en effet la jalousie des prétendants à la gloire. Il doit inlassablement remettre sa couronne en jeu face aux présomptueux qui s'empressent de lui jeter le gant. Ringo a voulu exister en montrant sa force. A travers son choix, c'est l'aspiration commune à l'hégémonie qui révèle ses faiblesses. Il n'est pas d'amis au royaume du Souverain Je. Il n'y a que des duellistes.

    La seconde source de la défiance universelle, Graal que King recherche avec l'opiniâtreté d'un chevalier d'Arthur, suinte de cette conclusion glaciale. La suspicion qui nous étreint ne procède pas seulement de notre ego démesuré. Elle découle également de l'infinie dureté de notre monde, espace où la violence structurelle hypothèque tout espoir d'entente et de sérénité. Cette brutalité dévastatrice est d'abord physique. Elle nous explose en plein visage à la vue d'Un homme de fer (Twelve O'Clock High). Le 918è régiment de l'Armée de l'Air américaine, basé en Grande-Bretagne depuis 1942, est chargé de bombarder les troupes nazies qui stationnent au Nord-Ouest du littoral français. Les missions s'enchaînent sans relâche. Leur dangerosité nuit au moral des pilotes. Les combattants effrayés manquent régulièrement leur cible. La peur qui les tenaille les change peu à peu en lâches, en alcooliques et en dépressifs. L'Etat-Major les accuse d'être des soldats indignes. L'ombre de Sigmund Freud plane sur ce naufrage tant individuel que collectif. C'est dans la castration psychologique de la guerre, figure tristement récurrente dans l'Histoire, que les hommes perdent leur estime pour eux-mêmes et pour leurs semblables.

    Bravados complète avec brio cette analyse pénétrante. Jim Douglass (Gregory Peck) est un honnête fermier du Nouveau-Mexique, qui se rend dans une bourgade rurale afin d'assister à la pendaison de quatre inconnus auxquels il attribue le viol et le meurtre de sa femme. Sa démarche est légitime à bien des égards. Pourtant, le veuf outragé a cessé d'être l'individu respectable qu'il était naguère. Devenu agressif, laconique et distant après avoir chassé trop longtemps le gibier de potence dans le désert, il inspire désormais la plus vive inquiétude à ceux qui croisent sa route. L'ancien paroissien modèle a fait place à un fervent apostat, qui refuse l'idée même de fouler le dallage d'une église. Son âme paraît si noire que les habitants du village voient en lui un bandit de grand chemin, venu libérer à coups de fusil ses comparses promis à la potence. La victime confondue avec les bourreaux, le prologue du film renverse hardiment les codes du Western. Il nous enseigne une vérité première que nous reléguons souvent au second plan: la vengeance, exutoire privilégié de l'animosité qui nous hante, nous transforme en monstres infréquentables.

    Henry King - Echec à Borgia (Prince of Foxes)

    Echec à Borgia (Prince of Foxes)

    L'affreuse mutation trahit l'incapacité de la Civilisation à domestiquer la barbarie ordinaire. A partir de ce nouveau constat freudien, King ajoute une branche à sa généalogie de l'hostilité. Non contente de ne pas être un foyer d'apaisement, observe le cinéaste d'un oeil consterné, la Société exacerbe les tensions. Il suffit de se pencher sur le début du Pacte (Lloyd's of London) pour en avoir la navrante confirmation. L'Angleterre de la fin du XVIIIè siècle n'est en rien arriérée. Elle forme une nation solidement structurée qui, forte d'une marine à nulle autre pareille, est en mesure de rayonner sur toutes les mers de la Terre. Ce haut degré de développement dissimule néanmoins une sordide réalité. Le royaume de Sa Gracieuse Majesté est un univers à la croisée de Victor Hugo et de Charles Dickens. Les Thénardier y côtoient les Sowerberry. Les enfants de ces misérables, à l'image du petit Jonathan Blake, sont des cousins de Cosette et d'Oliver Twist. Ils n'apprennent qu'une chose au contact de la pauvreté crasse qui salit leur innocence: la violence économique et son corollaire, l'avilissement, sont les mamelles de la Cité. Ces pis obscènes élèvent les plus jeunes au lait de l'amertume envers les adultes, géants réduits à l'état de nains par le poids écrasant de la précarité matérielle. L'ordre social est trop injuste pour réconcilier les êtres.

    Capitaine de Castille (Captain from Castile) alourdit notablement cette charge morale. Le film débute dans l'Espagne féodale des années 1510. King s'adresse pourtant aux citoyens d'aujourd'hui, en mettant à nu les vices intemporels de ce que les philosophes appellent "l'Union civile". Ces tares congénitales se manifestent d'emblée, au gré d'une séquence d'ouverture dont la richesse imprégnée de simplicité est typique de l'école du scénario hollywoodien. Pedro De Vargas (Tyrone Power) est un aristocrate qui de toute évidence, a été pourvu d'un coeur d'or par une culture d'élite et une nature favorisée. Le chevalier prend cependant une triste figure quand un Indien s'évade à proximité de son lieu de promenade. Il offre ainsi son assistance au propriétaire du fugitif. Il fouille même avec un souverain mépris les affaires de Catana Perez (Jean Peters), une servante en route pour son auberge. Peu importe que Diego De Silva (John Sutton), le seigneur auquel il prête main forte, manifeste une hideuse cruauté. Noblesse oblige, les maîtres doivent solidairement courber l'échine des esclaves. Peu importe que la modeste villageoise accusée d'avoir soutenu un captif en cavale n'ait aucune infraction à se reprocher. Noblesse oblige, les grands sont nés pour tancer les petits. Les termes de l'anaphore, en se superposant, forment une cascade qui montre la pente délétère de la Société. La collectivité institutionnalise les inégalités. Les inégalités engendrent des préjugés de classes. Les préjugés de classes provoquent infailliblement des dissensions. La cohésion communautaire n'est plus qu'un idéal désincarné.

    L'éprouvant voyage cinématographique a rendu son jugement: la défiance règne ici-bas. Pour la vox populi, il s'agit là d'un fait regrettable. Selon Henry King, c'est le Mal absolu. Le clairvoyant réalisateur justifie cette différence d'appréciation en s'appuyant sur ses réflexions préliminaires. Tout ce qui détruit la Confiance, nous signifie-t-il de long-métrage en long-métrage, bâtit un monde infernal. La première partie du Pacte nous permet de mieux saisir la teneur de cette mise en garde. Pour quelles raisons l'Angleterre des Lumières vit-elle à l'ombre de la défiance? Le pays doit une part essentielle de sa disgrâce à l'indigence matérielle qui sévit en son sein. Quelle est la conséquence de cette misère qui n'épargne que le microcosme des puissants? Jonathan Blake et son ami Horatio Nelson nous aident à la percevoir en nous prêtant leurs yeux d'enfants. Alors qu'ils jouent sur les quais dans leur ville portuaire, les jeunes compères sont ainsi les témoins d'une scène édifiante: des marins désargentés, avides de toucher frauduleusement une assurance, sabordent leur navire après avoir pris soin de sauver leur cargaison. La morale de l'histoire s'exprime en quelques images. Au royaume de la pauvreté, la manigance est reine. Le respect de la règle est relégué au rang d'exception. La survie par tous moyens et son navrant binôme, l'insécurité juridique, deviennent les seules normes effectives. En somme, ce qui nous a d'abord entraînés dans le gouffre de la défiance nous précipite ensuite, par ricochet, dans des abîmes plus profonds encore.

    Henry King - Un matin comme les autres (Beloved Infidel)

    Un matin comme les autres (Beloved Infidel)

    Cette dynamique de la régression est centrale chez King. La cible humaine la décrit avec un sens aigu de la pédagogie. Jimmy Ringo fait plus que perdre ses amis en jouant, par goût de la force brute, au champion du revolver. Il gagne aussi et surtout un nombre incalculable d'ennemis. Les parents de ses multiples victimes se pressent ainsi pour lui faire mordre la poussière. Chaque ville qu'il traverse, au hasard de la fuite permanente qu'est sa vie, recèle un guet-apens mortel. Ringo est partout persona non grata. Il ne peut se fixer nulle part. La municipalité de Cayenne, cousine du bagne guyanais qui lui sert d'ultime refuge, symbolise sa condition carcérale et son inexorable déclin. Qui cultive le défi récolte la défiance. Cette piètre moisson, ajoute Henry King, se paie d'un surcroît d'affliction: un retour à l'état de nature. L'Homme n'est plus qu'un loup pour l'Homme, selon la proverbiale expression de Thomas Hobbes. Les pirates du Cygne noir surlignent involontairement cette trajectoire descendante. Parce qu'ils ont toujours préféré l'envie au devoir, au nom de la jouissance et de l'égoïsme, ces requins des mers ne savent que dévorer leur prochain. Leur chef Henry Morgan peut toujours s'évertuer à déclarer la paix, jamais il ne sera entendu. Leech et autres vautours des Caraïbes continueront de mener les guerres privées qui remplissent leurs coffres d'or. Dans un monde où chacun est suspecté d'agir à son seul profit, les conflits ont vocation à s'étendre à l'infini.

    Cette expansion du Mal, prévient King en dressant un parallèle audacieux avec l'évolution du cosmos, n'est pas seulement constante. Elle va en s'accélérant. L'existence sans Confiance est davantage que la ruine du Progrès. Elle ne cesse d'amplifier notre chute. C'est paradoxalement la montée aux extrêmes de Bravados qui traduit le mieux ce déclin vertigineux. Le divin western est en effet conçu à la manière d'un crescendo diabolique. La vengeance avait déjà fait planer l'ombre de la méfiance sur le récit. L'évasion des truands Bill Zachary (Stephen Boyd), Alfonso Parral (Lee Van Cleef), Ed Taylor (Albert Salmi) et Luyan (Henry Silva) décuple les dégâts de cette bombe émotionnelle. Jim Douglass se lance ainsi à la poursuite des quatre condamnés à mort en cavale. Il entend bien abattre ces chiens enragés qui à son sens, ont massacré sa femme. Trois des fuyards sont rattrapés. Aucune preuve n'établit leur culpabilité mais leurs dénégations pathétiques ne changent rien, leur ange exterminateur les exécute sans pitié[6]. Douglass ne vit que pour exorciser les vieux démons qui le hantent. Sa bonne amie Josefa (Joan Collins) le conjure de ne plus tourner le dos à l'avenir, en s'obstinant à rattraper un passé à jamais révolu. La chasse à l'homme est toutefois une passion qui transcende la Raison. Ecrasante comme les montagnes superbement photographiées par Leon Shamroy, elle attire le vengeur dans l'obscurité des canyons dont Henry King parsème habilement ses décors. Prédation sanglante, aveuglement total, absurdité absolue, la Loi du Talion avilit ses zélateurs à un rythme exponentiel. Ce qui tue la Confiance nous rend toujours moins fort.

    Henry King - Stanley et Livingstone

    Stanley et Livingstone

    La paraphrase de Nietzsche dévoile son obscène pertinence dans Un homme de fer. Les aviateurs du 918è régiment ont perdu leurs facultés de bons combattants à cause de la violence indicible de la seconde guerre mondiale. Frank Savage (Gregory Peck), leur nouveau Général, ne voit qu'un moyen de les redresser: les soumettre à plus de rudesse encore. Puisque les pilotes ramollissent devant l'adversité, pense l'officier avec le sens pratique du parfait militaire, il convient de les endurcir. Pointillisme réglementaire, sanctions disciplinaires, humiliations, augmentation méthodique de la dangerosité des missions, tout l'arsenal de la sévérité est mobilisé. La gradation des souffrances organisée par le haut gradé américain n'a toutefois pas les effets escomptés. Les soldats des airs, abattus, ne songent plus qu'à se faire muter dans une autre unité. Avec leur inexorable descente aux enfers, ce physicien de l'âme qu'est Henry King revient à sa proposition initiale. La démonstration de son grand théorème est achevée. Les catalyseurs de la défiance provoquent des réactions en chaînes qui, palier par palier, nous conduisent mécaniquement à toucher le fond.

    Les prophètes du pire sont rarement entendus. L'Homme est trop optimiste - ou trop inconscient - pour accepter l'augure de sa propre déchéance. L'essor du Rationalisme a notablement augmenté cette incrédulité naturelle. Peter Ustinov a génialement résumé cette tendance en une formule dont lui seul avait le secret: "Si la Terre explose, la dernière voix audible sera celle d'un expert disant que la chose est impossible". Conscient de ce syndrome de Cassandre, Henry King échange sa blouse de scientifique contre une soutane. Ouvrez les yeux, nous lance-t-il comme un prêtre du haut de sa chaire. Ne voyez-vous pas que les cavaliers de la défiance vous apportent un dénuement apocalyptique? Pour que chacun soit convaincu de cette funeste paupérisation, le cinéaste chrétien joint des images pieuses à ses saintes paroles. Il enseigne, à la façon du Christ, en inventant des paraboles aussi concises que significatives. Andrea Orsini consent à séduire Camilla (Wanda Hendrix), la jeune épouse du vieux Comte Varano (Felix Aylmer), afin que la ville de Citta Del Monte tombe sans effort militaire entre les mains de son hideux maître César Borgia. La mission empeste la compromission sordide mais rien ne saurait arrêter l'arriviste qui la remplit. Une Société envenimée par l'ambition personnelle n'a plus d'autre morale que le Machiavélisme. Francisco De Vargas (Antonio Moreno), le très honorable hidalgo de Capitaine de Castille, ose remettre en cause la cruauté de la toute-puissante Inquisition. Il est aussitôt embastillé avec les membres de son clan. Sa fille de douze ans est torturée à mort. Une communauté désunie par l'inégalité abandonne tout sens de la Justice[7]. Brett Ashley, l'Aphrodite du Soleil se lève aussi, va d'aventure en aventure pour oublier Jake Barnes, le journaliste impuissant qu'elle croit impossible d'épouser. Elle s'égare dans un dédale amoureux qui la réduit à l'état d'éternelle vagabonde et entraîne son bien-aimé dans une fuite sans fin.Le primat du corps, en nous faisant douter de nous-mêmes et des autres, nous condamne à l'errance sentimentale [8]. Sheilah Graham, la chroniqueuse mondaine d'Un matin comme les autres, est obligée de faire croire qu'elle est issue d'une noble famille britannique. Les stars hollywoodiennes ont déjà peine à tolérer ses critiques acerbes. Jamais ces grands parmi les grands ne souffriraient de tels outrages s'ils savaient, souverain crime de lèse-majesté, que leur contemptrice est en réalité une enfant du ruisseau. Le mensonge est de rigueur dans le paradis artificiel des studios de cinéma.Le culte de l'apparence, obstacle naturel à la sincérité, amène fatalement ses fidèles à oublier la notion de Vérité [9].

    Henry King - La cible humaine (The Gunfighter)

    La cible humaine (The Gunfighter)

    La déperdition éthique est patente. Elle n'épuise pourtant pas l'immense appauvrissement que King impute aux vecteurs de la défiance. Poursuivre le visionnage d' Un matin comme les autres nous fait prendre la mesure de cette misère galopante. Quelles sont ainsi les conséquences ultimes de notre vénération de l'Image, religion païenne qui nous enferme dans le mensonge et la suspicion? Francis Scott Fitzgerald (Gregory Peck), le véritable héros du film, nous l'explique malgré lui. Il est assurément l'un des plus talentueux romanciers de sa génération. Le public des années 1930, fasciné par le Septième Art, ne lit cependant plus ses livres. L'immortel auteur de Gatsby le magnifique en est réduit à gagner sa vie en louant sa plume à l'industrie hollywoodienne. Les producteurs n'ont toutefois que faire des belles lettres. Ils exigent des mots simples, que de petits artisans de la réalisation pourront aisément retranscrire sur la pellicule. "Scott" est par conséquent congédié. Le titan de la phrase n'a pas sa place chez les dieux de l'écran. Désespéré, il se réfugie dans l'alcool et trompe sa mélancolie en jalousant Sheilah Graham, sa médiocre compagne qui vole de succès en succès grâce aux articles de bas étage qu'elle consacre aux idoles de la scène. "Je suis Fitzgerald!" crie aux anonymes l'écrivain meurtri dans l'espoir pathétique d'être reconnu. King a la stupéfiante audace de fustiger l'Art qui l'a fait roi. Tel un Rousseau du XXè siècle, il nous délivre ce message éminemment iconoclaste pour un pilier du Cinéma américain: notre amour passionné du spectacle et du superficiel ne sème pas seulement le chaos dans nos relations; il nous condamne aussi à l'abrutissement[10]. Ainsi vont tous les véhicules de la désunion. Ils nous entraînent invariablement dans le mur de la pauvreté intellectuelle. Henry Stanley en administre la preuve définitive. Comme il ne peut donner foi aux informations du Globe, esprit de concurrence oblige, le journaliste du New York Herald Tribune n'a d'autre choix que de s'improviser explorateur pour vérifier la mort annoncée de David Livingstone. Sa douloureuse expédition dans les plaines inconnues du Tanganyika prend la forme d'une allégorie à mesure qu'elle se prolonge. Chaleur, bêtes sauvages, maladies, privations, chaleur, bêtes sauvages, maladies, privations, chaleur, bêtes sauvages, maladies, privations, l'être qui ne peut se fier à personne est un imbécile qui tourne en rond. L'Enfer, qu'on se le dise une fois pour toutes, est entièrement dans le mot "défiance".

    Le chemin du paradis semble dès lors évident. Comme Bernadette Soubirous l'avait indiqué, il passe obligatoirement par cette source miraculeuse qu'est la Confiance. La simplicité n'est hélas pas de mise sur une planète où nos conflits, incessants, ont laissé la foi en nous-mêmes et en l'altérité à l'état de vestiges. La fin de notre lente autodestruction suppose un travail herculéen de restauration morale et philosophique. Henry King n'élude pas le caractère pharaonique de ce chantier. Au contraire, il l'assume pleinement. Le Far West de La cible humaine et de Bravados, l'Afrique sauvage deStanley et Livingstone, l'Amérique post-colombienne du Cygne noir et de Capitaine de Castille, l'Europe en guerre d' Un homme de fer, le réalisateur n'a de cesse de filmer des mondes en construction ou qu'il convient de rebâtir en totalité. Ces derniers mots pourraient nous décourager. Ils ne font cependant que réveiller le pionnier qui sommeille en chacun de nous. King, chantre des plaines virginales de la Frontière, nous exhorte à tirer un trait sur notre passé dissolu. Il nous adjure d'écrire à présent notre avenir sur la page encore blanche de l'entente universelle.

    Henry King - Un homme de fer (Twelve O'Clock High)

    Un homme de fer (Twelve O'Clock High)

    La métaphore scripturale n'est pas innocente. C'est bien de la rédaction d'un document sacré que dépendrait en effet le salut collectif. Le pacte - jamais titre français ne fut choisi plus judicieusement - nous renseigne sur la nature de ce saint parchemin. Dans les temps orageux qui sont les leurs, Jonathan Blake et Horatio Nelson ont particulièrement besoin du chaud soleil de la Confiance. Les deux enfants dispersent les nuages noirs de leur quotidien maussade en concluant un marché, qu'ils renouvellent constamment par des poignées de mains solennelles: à la vie, à la mort, se jurent-ils fraternellement, nous ferons face ensemble à toutes les épreuves. Les années passent[11]. La marine marchande de Grande-Bretagne peine à se développer en raison des craintes qui pèsent sur ses activités. Elle demande des assurances avant de lancer ses bateaux sur des mers où agressions et naufrages sont légion. Blake, devenu membre éminent de la Lloyd's de Londres, solutionne le problème. Il passe des accords avec les affréteurs qui garantissent le remboursement des cargaisons perdues. Les échanges, plus fiables, peuvent se multiplier. Le temps s'écoule encore et entraîne, dans son sillage, une terrible tempête. Bonaparte essaie de couper les lignes commerciales anglaises. Nelson, promu au rang d'Amiral, est confronté à un dilemme insurmontable: affecter une partie de sa flotte à la protection des transports maritimes ou bien, concentrer ses forces sur l'ennemi français. Choisir la première option revient à s'affaiblir militairement. Privilégier la seconde équivaut à sacrifier les poumons économiques du royaume. Heureusement, le serment que le vaillant Horatio a prêté dans son enfance est toujours valable. Jonathan est plus que jamais son ami dévoué. Contre vents et marées, le valeureux courtier continue d'assurer à petit prix les caboteurs et les vaisseaux menacés par l'ogre napoléonien. La faillite qui guette sa compagnie est pour lui accessoire. Le principal est de respecter la parole qu'il a donnée. Nelson doit pouvoir compter sur son appui inconditionnel. Le chef de guerre ne peut s'offrir le luxe de délaisser le front pour protéger des négociants. Ce récit d'une fidélité inébranlable est d'une rare puissance émotionnelle[12]. Il est surtout riche de sens. Pour que la Confiance règne, nous signifie-t-il avec talent, les hommes doivent signer un contrat. Les deux mots sont d'ailleurs si proches qu'en définitive, ils semblent ne faire qu'un. John Locke a théorisé cette identité. L'institution du gouvernement civil, dans l'oeuvre fondatrice du philosophe anglais, procède en effet d'un "trust". Les individus lassés de l'état de nature se rassemblent pour créer un peuple, qui charge des mandataires de veiller à l'intérêt général[13]. Henry King s'inscrit manifestement dans cette logique. Confiance et Pacte sont pour lui aussi des notions indissolubles. Elles convergent en un point central: la quête du bonheur que loue Thomas Jefferson dans la Déclaration d'indépendance des Etats-Unis.

    Le cap est clairement défini. Le contenu et les modalités de la convention collective espérée par King restent néanmoins à préciser. Comment passe-t-on de la promesse personnelle de loyauté à l'engagement collectif en faveur de rapports humains plus sereins? En transposant tout simplement l'expérience individuelle à l'échelon communautaire, nous répond Lloyd's of London dans un style typiquement lockien. Jonathan Blake et Horatio Nelson prouvent au fil de leurs aventures historiques que le serment, fondé sur le principe de la foi jurée, s'applique aussi bien à la sphère intime qu'à l'espace politique. La transition entre les deux niveaux est rendue possible par le recours à l'Ethique. Cette dernière, par son caractère transcendant, a pour vocation de constituer la clef de voûte du pacte social.

    Henry King - Capitaine de Castille (Captain from Castile)

    Capitaine de Castille (Captain from Castile)

    Tout relève ainsi de la Morale dans le vaste projet d'Henry King. L'Humanité doit apprendre à se fier à elle-même en sacralisant ce qu'elle juge bon pour l'ensemble de ses composantes. David Livingstone (Sir Cedric Hardwicke) désigne le premier de ces totems universels. L'introuvable explorateur a tourné le dos à l'Occident belliqueux pour fonder une civilisation pacifique dans la savane africaine. Son utopie obéit à des normes audacieuses, dans un monde globalement régi par la méfiance: pardonner le voleur et croire en son aptitude au progrès; soigner le cannibale comme un malade honorable et l'estimer capable de rédemption; chanter avec les tribus naguère hostiles afin de leur enseigner l'art de vivre en harmonie avec son prochain; lutter contre l'ignorance, mère des peurs qui séparent les peuples[14]. Les quatre commandements rendent espoir à Henry Stanley, désenchanté du Nord arrivé par chance dans l'éden austral. Ils proclament que l'Humanisme doit constituer le préambule de la nouvelle charte civile.

    Capitaine de Castille développe cette proposition formulée avec un enthousiasme contagieux. Pedro De Vargas fuit l'Espagne de l'Inquisition pour tenter sa chance dans l'Amérique fraîchement découverte. Marqué au fer rouge par les discriminations pratiquées dans son pays d'origine, le seigneur déchu témoigne sa sympathie aux Indiens martyrisés par Cortés (Cesar Romero) et son armée sanguinaire. Mieux, il fait fi de ses anciens préjugés de classe et s'unit à Catana Perez, l'humble servante qu'il se plaisait naguère à toiser. Un moine au grand coeur légitime l'orientation morale que prend le jeune couple. "N'avancez pas en conquérants", ordonne-t-il aux colons qu'il a le devoir de guider. "Le soleil qui brille ici est le même qu'en Europe. Qu'il n'y ait ni maîtres, ni esclaves, ni mépris, ni admiration". En un film aux accents de plaidoyer, le pacte de confiance rêvé par King s'enrichit de trois principes essentiels: l'égalité ainsi que deux de ses corollaires, la compassion et la mixité sociale.

    Le Cygne noir étoffe encore le texte fondateur. James Waring était naguère un égoïste compulsif qui transgressait les lois pour seul plaisir. A l'image d'Henry Morgan, son mentor, le jeune corsaire décide cependant de traquer les flibustiers qui écument les eaux antillaises. Il est désormais prêt à tout pour servir l'Angleterre, même à infiltrer la bande du dangereux Leech. Le repenti courageux a compris que son ancienne vie, intégralement fondée sur le contentement personnel, portait dans ses veines le poison mortel de la désintégration communautaire. Son dévouement tardif et néanmoins héroïque est une boussole pour les égarés de l'Hédonisme. Il indique sans équivoque la voie qui mène à une Société plus solide: le sacrifice de l'individu pour le salut de tous.

    Henry King - Le pacte (Lloyd's of London)

    Le pacte (Lloyd's of London)

    La rédemption de Waring est au fond une reconquête de l'estime de soi et des autres. L'action de Frank Savage s'inscrit dans une perspective analogue. Le Général d'Un homme de fer ne fait pas assaut de sévérité pour rabaisser les pilotes du 918è régiment. En réalité, il demande à ses subordonnés de le suivre dans les plus rudes épreuves pour les aider à dépasser leurs faiblesses. Les soldats, d'abord réticents, se plient aux lois d'airain de leur supérieur. Les succès grandissants qu'ils enregistrent sur le champ de bataille leur dévoilent, progressivement, les failles de la relation qu'ils entretenaient avec leur précédent officier. Le Colonel Davenport (Gary Merrill) pensait que l'empathie aiderait les combattants abattus à reprendre confiance. Il avait tort. Seule la fermeté des principes conjure notre indolence. Seule l'exigence morale nous amène à retrouver grâce à nos propres yeux. Le bon pacte social est celui qui nous rend notre fierté.

    La guerre psychologique du téméraire Frank Savage entre en résonance avec la lutte intérieure que mène Francis Scott Fitzgerald dans Un matin comme les autres[15]. L'illustre écrivain, gravement blessé dans son orgueil par l'indifférence du Public, se laisse aller à l'ivrognerie. Son spleen est tel qu'il le rend insupportable. Même la très patiente Sheilah Graham l'a quitté. Quel est donc l'ennemi obscur qui ronge mon âme? s'interroge le romancier dévasté au hasard d'un moment de lucidité. L'obsession du paraître, lui soufflent les vedettes superficielles qui déambulent autour de sa résidence hollywoodienne. Sorti de son grand sommeil faulknérien par cette révélation, Fitzgerald promet de refonder sa vie sur des bases plus saines. Périsse la tyrannie du reflet, il n'aura plus d'autre ambition que d'être. Les dispositions de cet engagement existentiel produisent immédiatement leurs effets. L'artiste, longtemps paralysé par les regards dubitatifs de ses contemporains, écrit son mémorable Dernier nabab. Il file le parfait amour avec Sheilah jusqu'à sa mort, consécutive à une crise cardiaque. Jamais le génie de la Fiction n'aura été meilleur qu'en s'enracinant dans le Réel. Cette réussite, éphémère mais éclatante, est une clef qui nous ouvre la porte de la foi en l'avenir: une Société bien conçue maudit l'artifice et bénit l'authenticité.

    Tandis que l'optimiste applaudit sans retenue, le pessimiste ne peut s'empêcher d'émettre de vives réserves en entendant ce dernier mot. Sommes-nous véritablement à la hauteur des grands principes humanistes qui viennent d'être mis en exergue? S'il faut un contrat pour instaurer la Confiance, il faut aussi et avant tout la Confiance pour signer un contrat. Or, les turbulents personnages d'Henry King n'inspirent en rien ce sentiment. Leurs pérégrinations ne font que nous inciter à la prudence. L'âcre parfum de la contradiction commence à se faire sentir. Il empuantit la salle de projection quand le rideau se lève sur David et Bethsabée (David and Bathsheba). Le film évoque, dans un singulier mélange de finesse et de crudité, l'un des épisodes les plus sulfureux de l'Ancien Testament. Son héros éponyme (Gregory Peck) est Roi d'Israël. Elu par Yahvé, destiné à engendrer le mythique Salomon, il apparaît comme un être au-dessus de tout soupçon. La vérité est néanmoins aux antipodes de l'imagerie. David est polygame et concupiscent. C'est un calculateur qui a épousé Mikhal (Jayne Meadows), fille du défunt Saül, dans le seul but d'obtenir l'allégeance des douze tribus qui composent sa nation. Le rusé monarque n'a enfin que faire des préceptes de Moïse, pourtant édictés par le Dieu qui l'a placé sur le trône. Sa plus fameuse relation extraconjugale en atteste. Le vainqueur des Philistins fréquente ainsi Bethsabée (Susan Hayward), alors même que la belle est déjà mariée avec son officier le plus méritant: Urie le Hittite (Kieron Moore). Lorsque la femme infidèle tombe enceinte, le souverain aux coupables appétits tente de faire endosser la paternité de son bâtard à l'époux intègre qu'il bafoue sans vergogne. Ce dernier, par trop encombrant, est finalement envoyé en première ligne pour périr opportunément sous l'épée des Ammonites[16].

    Henry King - Bravados

    Bravados

    Adultère, mensonge, meurtre, une icône biblique vacille sous nos yeux incrédules et emporte, dans sa chute, nos espoirs d'élévation. Si le glorieux David en personne est un objet de suspicion, aucun homme ici-bas ne saurait être digne de confiance. L'humanité, tel est précisément le noeud du problème pour Henry King. Attendu que nous sommes de simples mortels, de piteuses passions menacent à chaque instant de nous jeter dans la fange. David lui-même l'admet humblement. L'ancien berger, incapable d'user encore de la fronde qui lui permit naguère de terrasser Goliath, répète à l'envi qu'il est tout aussi faillible que ses sujets. Ses travers, confessent-il, ne peuvent être redressés par une main humaine [17]. Au regard de cette médiocrité structurelle, comment pourrions-nous ratifier le pacte dont dépend la concorde générale? David anticipe Saint Paul et nous montre le chemin de Damas pour nous sortir de l'impasse. Le père de l'ambitieux Absalon a par son inconduite, déclenché la colère du Tout-Puissant. Une interminable sécheresse accable la Palestine. Israël gronde. Guidé par le prophète Nathan (Raymond Massey), il exige la destitution de son roi indigne. Celui-ci, contrit, va se prosterner devant l'arche qui renferme les Tables de la Loi. Il implore la clémence du ciel pour son peuple meurtri et jure sur sa vie de ne plus régner que pour servir le Créateur. Son serment, bientôt salué par des pluies salvatrices, a selon King la valeur d'un modèle à suivre. Pour être viable, le contrat social doit être scellé par une alliance avec Dieu[18]. Bernadette peut exulter à nouveau. Son chant de prêcheuse a reçu la consécration: le lien de Confiance relève bel et bien de l'acte de foi.

    Le Spirituel étant voué à embrasser le Temporel, enchaîne Henry King entre réformisme et pure tradition conservatrice, le pacte fondateur de l'Union civile doit être augmenté de clauses religieuses. Bravados précise le contenu de ces dispositions additionnelles [19]. Jim Douglass a tué Bill Zachary, Alfonso Parral et Ed Taylor, les auteurs présumés du meurtre de sa femme. Luyan, le quatrième larron de la bande décimée, parvient cependant à désarmer le bourreau qui entendait l'exécuter. Il révèle une vérité des plus inattendues: feu Madame Douglass a été violée et assassinée par John Butler (Gene Evans), son voisin prétendument inoffensif. L'infortuné Jim perçoit brutalement l'ampleur de son inconséquence. L'Etre humain, trop petit pour cerner l'infinie complexité de l'univers, n'est pas en position de s'ériger en justicier. Cette lourde tâche incombe nécessairement à celui que le prophète Isaïe nomme "le Très Haut". Lui seul est assez grand pour savoir ce qu'il convient de faire et qui il importe de châtier. D'ailleurs, le Seigneur n'a-t-Il pas fait périr l'infâme Butler par la main du ténébreux Zachary? Douglass va se purifier à l'église, lieu sacré dont les chants angéliques et les couleurs chatoyantes contrastent violemment avec la nature profane du monde extérieur. Le pistolero sait à présent que s'il avait fait voeu de miséricorde, jamais il n'aurait participé à l'équipée sauvage qui a maculé ses mains de sang. Croyance en Dieu et Pardon, comprend-il enfin, c'est à l'aune de ces valeurs que les hommes devraient vivre.

    Henry King - David et Bethsabée (David and Bathsheba)

    David et Bethsabée (David and Bathsheba)

    Jimmy Ringo fait écho à cette prière individuelle en forme de prescription collective. Le tireur d'élite, épuisé d'être une cible humaine, s'évertue à renier ses vices pour mener une existence plus digne. Il épargne les revanchards qui le pourchassent, il promet à sa femme de se ranger, il vante à son jeune fils les mérites des forces de l'ordre et flétrit parallèlement sa flatteuse réputation d'as du pistolet. En somme, l'aspirant à la paix et à l'anonymat propose un nouveau modus vivendi à ses semblables. Un prétendant à ses lauriers de coupe-jarret l'abat avant qu'il ait pu goûter aux fruits vermeils de sa louable rédemption. Le Saint Sébastien, criblé de balles, a néanmoins eu le temps de répandre la bonne parole. La Société ne peut s'élever qu'à la lumière christique du repentir et de la modestie.

    Varano enrichit cette ordonnance éthique d'une ligne capitale dans Echec à Borgia. Le vénérable Comte de Citta Del Monte ne règne pas en tyran, comme le Prince florentin qui convoite son territoire. Il associe toujours son peuple à ses prises de décision. Il adore la Nature et la Vie avec autant de conviction qu'il abhorre la destruction et la Mort. Il traite l'étranger comme sa chère fille Camilla. Sa bonté à l'égard de chacun lui vaut l'admiration et la loyauté de tous. Orsini lui-même en vient à s'incliner devant sa magnanimité. La surprenante volte-face du comploteur borgiaque est un cri d'espérance dans la philharmonie de la haine ordinaire. L'Amour est capable de rapprocher les êtres les plus distants. Il est, à ce titre, notre meilleure garantie contre le péril de la désintégration communautaire.

    Aimons-nous les uns les autres, aimons-nous par-delà les contingences du Corps à l'image de Brett et Jake, les chastes Héloïse et Abélard du Soleil se lève aussi, aimons-nous de sorte que nos âmes dispersées se réconcilient, Henry King a terminé la rédaction de son évangile cinématographique. Pour passer de l'enfer de la solitude au paradis de la Confiance et changer durablement la multitude hostile en une Société décente, l'Humanité, n'en déplaise aux athées, n'a au fond qu'une issue: pactiser avec la Chrétienté.



    [1] La lecture du roman de Werfel aurait précipité la conversion de King au Catholicisme. Le chant de Bernadette n'en est que plus essentiel dans la carrière du cinéaste.

    [2] Bernadette, ignorante, ne comprend pas immédiatement que c'est la Vierge qui lui parle. C'est pourquoi elle appelle sa mystérieuse interlocutrice "la belle Dame".

    [3] Maître de la couleur, Leon Shamroy contribua pour une large part à la beauté des oeuvres d'Henry King.

    [4] Le carton inaugural du film l'annonce sans détour: "L'amour, l'or et l'aventure" constituent la sainte trinité des caribéens de la fin du XVIIè siècle.

    [5] King aurait pu tourner ce chef-d'oeuvre de 1950 en couleur. Le caractère sépulcral de son récit appelait néanmoins le noir et blanc.

    [6] Gregory Peck voyait dans ces exécutions sommaires filmées en 1958 un procès du Maccarthysme, rejeton indigne d'une démocratie américaine qui au nom de la Liberté, clouait au pilori tous ceux qu'elle soupçonnait de sympathies communistes. Nul doute qu'Henry King partageait cette vision. Avec le recul de l'Histoire, Bravados apparaît en effet comme l'allégorie d'une nation gouvernée par la défiance.

    [7] Symbole de cet amoindrissement, l'Espagne médiévale est dominée par le noir alors que le film a été tourné en couleur.

    [8] Métaphore de ce "merveilleux cauchemar", selon l'expression qu'emploie un personnage incarné par Errol Flynn, la tauromachie est le fil rouge du film. Les amants possédés par la chair sont pareils au matador et au taureau. Ils n'ont d'autre perspective que de s'effleurer et de mourir sans jamais se toucher.

    [9] King insiste d'ailleurs sur la nature factice de Hollywood. Tout semble en toc dans la cité du Cinéma. Même les fleurs, omniprésentes, sont photographiées de telle sorte qu'elles apparaissent artificielles.

    [10] Cette philippique imprégnée de remords explique probablement que King, au crépuscule de sa carrière, ait multiplié les adaptations de grands ouvrages littéraires (Le soleil se lève aussi, Les neiges du Kilimandjaro (The Snows of Kilimanjaro), Tendre est la nuit (Tender is the Night)...).

    [11] Blake et Nelson, désormais adultes, sont incarnés par Tyrone Power - qui trouva là son premier rôle marquant - et John Burton.

    [12] Il est d'autant plus émouvant que les chemins de Blake et de Nelson se séparent dès l'enfance. Le premier ne revoit le second que le jour de ses funérailles nationales, au lendemain de la glorieuse victoire de Trafalgar.

    [13] Voir John Locke, Second traité du gouvernement civil, 1690.

    [14] Outre ses fonctions d'instituteur et de médecin, Livingstone fait profession de cartographe. Il entend dissiper superstitions et préjugés en dessinant le véritable visage de l'Afrique.

    [15] Un homme de fer n'est pas un film de guerre classique même si paradoxalement, il est considéré comme un classique du Film de guerre. Les scènes de bataille n'occupent en effet qu'une minorité du récit. L'objectif de King est de mettre en scène les conflits intimes des soldats.

    [16] Le peuple Ammonite était l'un des principaux ennemis des Hébreux. David parvint cependant à le soumettre.

    [17] Le roi pêcheur nous ressemble tant qu'il nous est d'ailleurs sympathique. A aucun moment le Spectateur ne se sent en mesure de juger ses frasques.

    [18] Le coffre qui abrite le Décalogue se nomme d'ailleurs "l'Arche d'Alliance", en souvenir du pacte que Dieu a conclu avec Moïse au sommet du Sinaï.

    [19] Ces clauses pourraient même être qualifiées de "résolutoires", leur irrespect entraînant la caducité du contrat.

    Date de création:2016-02-16 | Date de modification:2016-02-19
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