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    Dossier biographique: Michael Powell

    Notre Père qui êtes vicieux - Le blasphème cinématographique de Michael Powell et Emeric Pressburger

    Jean-Philippe Costes

    Michael Powell et Emeric Pressburger

    Michael Powell et Emeric Pressburger

     

    Notre Père qui êtes aux cieux,

    Que Votre nom soit sanctifié,

    Que Votre règne arrive,

    Que Votre volonté soit faite sur la Terre comme au Ciel...

     

    Notre Père qui êtes aux cieux, en Votre nom sanctifié, mille milliards de merveilles ont surgi du Néant. En moins de sept jours de grâce, Vous avez créé plus d'astres fabuleux, d'animaux remarquables, de paysages somptueux et d'âmes mémorables que le Prince des poètes ne pourra jamais en chanter. Au Diable Satan, l'Eternité est promise à ce spectacle extatique. Sous le soleil de Dieu brille une terre à laquelle rien ni personne ne saurait faire ombrage.

    Le ciel bleu et la chaleur, hélas, attisent invariablement la convoitise de l'orage. Un déluge de misères s'abat soudain sur la plaine radieuse et de la splendeur originelle, funeste fatalité, ne subsistent bientôt que de pauvres îlots perdus dans un océan d'abjections. "Il y a des marées dans les choses humaines", écrit certes William Shakespeare de sa plume experte. Le Mal finira par refluer. Le Bien sera de nouveau seigneur en son vaste royaume. Que nous importe cependant cette vie de perpétuels naufragés! Nul esprit intègre ne souffrirait si navrante dualité. Pour quel odieux motif la Beauté tolérerait-elle l'intolérable voisinage de la Laideur?

    Deux cinéastes, unis par une seule et même incrédulité, se sont penchés sur ce mystère immémorial: Michael Powell et Emeric Pressburger. Toute leur vie durant, les compères britanniques ont interrogé les contrastes déroutants de la condition humaine. Ils ont méthodiquement gravi tous les sommets de la Sagesse et de l'Esthétique pour mieux observer les sidérantes profondeurs de la Vie. Avec le temps, les travaux herculéens des légendaires fondateurs des studios Archers ont suscité les admirations les plus enviables. Martin Scorsese a ainsi mis un point d'honneur à restaurer Colonel Blimp (The Life and Death of Colonel Blimp), chef-d'oeuvre chromatique tourné sous le feu ravageur du Blitz. L'immortel auteur des Affranchis (Goodfellas) a même obtenu que Le voyeur (Peeping Tom), film très controversé de 1960, soit rediffusé aux Etats-Unis en 1979 [1]. Terrence Malick, éminent philosophe du Grand Ecran, pourrait expliquer cette vénération universellement partagée en puisant dans ses propres longs-métrages: le cinéma de Powell et Pressburger nous émeut et nous subjugue parce qu'il est à l'image de notre existence; il fait lucidement de l'Homme un fils maudit de Tantale, malheureux condamné à saliver devant une magnificence que jamais il ne pourra goûter à sa guise[2].

    Michael Powell et Emeric Pressburger - Je sais où je vais (I Know Where I'm Going)

    Je sais où je vais (I Know Where I'm Going)

    L'éloge est flatteur mais entre modestie et ambition intellectuelle, ses destinataires le repoussent élégamment.Ce n'est pas notre filmographie qui reflète la Vie, disent de concert les artistes associés, c'est le Septième Art dans son ensemble [3]. Quel humain ne rêve, chaque jour que Dieu fait, d'être le scénariste et le metteur en scène de sa destinée? Joan Webster (Wendy Hiller) ne nous laisse aucun doute en la matière. La sémillante héroïne de l'éloquent Je sais où je vais ( I Know Where I'm Going) n'est en effet pas femme à jouer un rôle qu'elle n'aurait pas conçu intégralement. Depuis sa plus tendre enfance, elle agit selon ses seules inclinations. Tous ses objectifs doivent être atteints quoi qu'il en coûte. Le riche Robert Bellinger peut bien avoir le double de son âge, elle l'épousera envers et contre toutes les conventions. Même si l'élu de son coeur veut se marier au fin fond des Hébrides, archipel écossais dont l'éloignement n'a d'égal que le caractère inhospitalier, elle fera fi de la prudence élémentaire pour arriver à bon port. La jeune Anglaise écrit sa partition avec l'audace et l'enthousiasme de Cole Porter composant Anything Goes[4].

    Cette frénésie créative franchit un palier spectaculaire dans La bataille du Rio de la Plata (The Battle of the River Plate). Le Capitaine Langsdorff (Peter Finch) est ainsi plus qu'un exécutant chargé par Hitler de couler les navires marchands de la Marine britannique. C'est un génie des eaux qui utilise le compas aussi habilement que Poséidon manie son trident. C'est un roi de l'océan qui sillonne les sept mers à son gré, dispose de l'ennemi comme bon lui semble et se fond dans l'immensité aquatique pour demeurer intouchable. L'Ulysse germanique est l'auteur d'une épopée propre à éblouir les amateurs de récits militaires. En dirigeant un épisode important de la seconde guerre mondiale, il fait par-dessus tout l'Histoire avec un "H" majuscule.

    L'exploit ressemble à un point culminant et cependant, Soeur Clodagh (Deborah Kerr) porte plus haut encore les velléités artistiques de l'Etre humain. La nonne irlandaise du Narcisse noir (Black Narcissus) veut rouvrir un vieux couvent perdu dans l'Himalaya. Elle souhaite également créer un dispensaire et une école. Sa tâche semble vouée à l'échec tant son pays d'adoption est hostile et ses ouailles, notoirement rétives à la discipline. L'âme chevillée au corps, la religieuse arrive néanmoins à ses fins. L'ordre monastique s'impose au chaos de la Nature et les indigènes, naguère démunis, voient leur sort s'améliorer notablement. Un ange de Dieu qui rédige une fresque biblique sur le toit du monde, à un battement d'ailes de la voûte céleste, l'image est édifiante. Etre cinéaste de la Vie constitue pour l'Humanité une aspiration qui touche au Sacré.

    Michael Powell et Emeric Pressburger - La bataille du Rio de la Plata (The Battle of the River Plate) 

    La bataille du Rio de la Plata (The Battle of the River Plate)

    Boris Lermontov (Anton Walbrook) nous conduit sans détour aux sources de ce désir obsessionnel. Le directeur de ballet des Chaussons rouges ( The Red Shoes) est la quintessence du créateur. Il a l'intelligence et l'intuition, la sensibilité et la dévotion de ceux qui ont fait de l'Art une religion. Ses titres de gloire lui confèrent des pouvoirs considérables. Ainsi, le Tsar de la Danse choisit et commande les oeuvres qui demain, rempliront les opéras d'Europe et d'Amérique. Il fait et défait la carrière des chorégraphes, des étoiles et des musiciens. Il règne sur un petit univers dont chaque composante gravite autour de lui. Suprême volupté, ce Roi soleil du XXè siècle peut s'autoriser à être hautain et cassant avec l'ensemble de ses congénères. Les puissants, comme les misérables, doivent souffrir docilement les brûlures de son esprit autoritaire. Nul n'a le droit de faire de l'ombre aux âmes brillantes qui apportent la lumière dans les ténèbres de l'insignifiance commune.

    Ces privilèges exorbitants justifient l'ardeur des humains à devenir des auteurs. Qui ne se damnerait pour s'élever au rang prestigieux de démiurge, sublime artisan capable de pétrir l'imagination pour transcender la boue du réel? Powell et Pressburger ne jettent pas un voile pudique sur cette avidité. Le distingué professeur de musique Andrew Palmer (Austin Trevor) en témoigne. Pour éprouver la joie d'occuper un moment le haut de l'affiche, il s'abaisse à plagier Julian Craster (Marius Goring), étudiant qu'un talent incandescent destine à être le compositeur officiel du grand Boris Lermontov. Sammy Rice (David Farrar), le génial mais discret inventeur de La Mort apprivoisée (The Small Back Room) est harcelé par sa compagne Susan (Kathleen Byron). La jeune impatiente se languit de voir son trop modeste conjoint prendre la tête du laboratoire dans lequel il officie. Elle l'encourage à supplanter le vieux Docteur Mair (Milton Rosmer), pour être enfin reconnu comme l'un des plus valeureux chercheurs d'Angleterre. Cette litanie d'entailles à la déontologie pourrait être étendue à l'infini. Il est toutefois préférable de l'abréger. Les licences peu éthiques dont Powell et Pressburger se font l'écho ne sont en effet que l'écume des choses de la Vie. Par-delà le Bien et le Mal, nous suggère le plus auguste tandem du Cinéma britannique, l'Homme est fondé à vouloir modifier le funeste livret qui l'oblige à ramper entre ciel et terre. Sa lourdeur congénitale lui commande de rechercher l'apesanteur de la création. Victoria Page (Moira Shearer) achève de légitimer cette quête faustienne. Lorsqu'elle danse Les chaussons rouges, le chef-d'oeuvre qui l'a propulsée dans les sphères du vedettariat international, l'ancien petit rat se change en déesse du mouvement. Ses admirateurs, émerveillés, ne savent plus si elle se produit sur les planches, sur un grand écran ou dans un décor naturel. La belle sorcière aux cheveux roux, plus légère que l'air, fait ainsi ce dont nous rêvons tous: elle traverse les frontières du nécessaire en passant outre les barrières matérielles de l'Existence.

    Dès que le rideau tombe sur la fantasmagorie de nos exploits, néanmoins, l'onirisme regagne les coulisses et cède sa place à la triste vérité. Nous n'avons pas l'envergure suffisante pour être scénaristes et metteurs en scène de la Vie, nous disent abruptement Powell et Pressburger comme on rappelle à l'ordre un freluquet en proie à des idées de grandeur. Nous ne sommes que les pauvres histrions d'une épopée qui nous dépasse. Le premier responsable de ce déclassement brutal est la Nature. C'est elle qui, en nous guidant pas à pas, nous réduit au piteux état de marionnettes. Soeur Clodagh en fait le cuisant apprentissage dans le couvent du Narcisse noir. La nonne intrépide prétendait éduquer les Indiens d'Himalaya. A sa grande déception, ses élèves sont cependant imperméables à ses enseignements. Ils demeurent superstitieux, versatiles, brutaux et indisciplinés. Les religieuses qui tentent de les encadrer ne sont malheureusement pas meilleures. Soeur Philippa (Flora Robson) est par exemple incapable d'assumer les devoirs de sa charge et doit lamentablement abandonner son poste. La très volontariste Clodagh doit elle-même se rendre à l'évidence, elle reste une femme ordinaire en dépit de ses atours monastiques. Monsieur Dean (David Farrar), le militaire anglais qui veille sur sa congrégation, lui rappelle avec insistance un amour de jeunesse. La nostalgie l'étreint et menace chaque jour davantage la pureté de son engagement. Fragilité, ton nom est Humanité, semble-t-elle nous confesser en paraphrasant Hamlet.

    Michael Powell et Emeric Pressburger - La Mort apprivoisée (The Small Back Room) 

    La Mort apprivoisée (The Small Back Room)

    Sammy Rice donne cruellement foi à cette leçon de modestie. Le savant de La Mort apprivoisée possède a priori toutes les clefs du bonheur. Non content d'être jeune, supérieurement intelligent et aimé par une femme dévouée, il a la chance d'oeuvrer dans un secteur stratégique, à l'heure où son pays livre une lutte sans merci contre le Nazisme: l'armement. Le héros est pourtant fatigué à en mourir. Dépressif, il s'adonne à la boisson pour oublier le pied artificiel que lui a valu naguère un grave accident. Ce désagrément, bien que douloureux, paraîtrait secondaire à beaucoup. Powell et Pressburger nous amènent toutefois à comprendre qu'il est primordial. Sammy Rice a beau être un créateur de haut vol, il est impuissant à guérir son propre corps. Il traîne le boulet harassant de l'incurable vulnérabilité humaine. Ce fardeau, métaphorique mais harassant, explique le marasme de l'éminent scientifique qui le porte. L'infortuné est trop lucide pour entretenir la moindre illusion sur le monde et sur lui-même. Telle est la raison pour laquelle il se résigne à travailler, humblement, au sein d'un petit laboratoire enfoncé dans une arrière-cour[5]. Notre nature est à ce point limitée qu'elle fait de nous des acteurs de second plan.

    Langsdorff semble de taille à briser cette malédiction. La Capitaine melvillien de La bataille du Rio de la Plata est en effet convaincu qu'à l'instar d'Achab, le baleinier insubmersible de Moby Dick, il harponnera indéfiniment les bâtiments ennemis qui croisent sa route. Le présomptueux officier allemand commet néanmoins une funeste erreur de calcul en pensant qu'il est né pour monopoliser le devant de la scène. L'équation de la Vie comporte ainsi de trop nombreuses inconnues pour être résolue par un seul esprit. La règle immémoriale se vérifie une fois de plus lorsque l'Amiral britannique Harwood (Anthony Quayle), mû par une intuition providentielle, devine la trajectoire du tristement célèbre Graf Spee. Ce coup de maître sonne le glas du cuirassé germanique et signifie aux hommes qu'en dépit de leur ambition débordante, ils sont portés par les courants impétueux del'imprévisible. Nous ne faisons que vivre au fil de l'eau, nous suggèrent Powell et Pressburger en filant une judicieuse métaphore maritime [6].

    Notre fragilité serait toutefois quantité négligeable si, par le sursaut d'orgueil du créateur outragé, nous étions au moins en mesure de nous arracher à cette autre pesanteur naturelle qu'est la Passion. Force est hélas de reconnaître que nous sommes trop faibles pour relever le défi. Les protagonistes des Chaussons rouges le montrent avec une désespérante maestria. Boris Lermontov ne vit que par et pour les ballets. Il est attaché à son art à un point tel qu'il se comporte en ascète et exige, de ses collaborateurs, qu'ils s'astreignent à la même discipline de fer. Toute liberté est pour lui inconcevable. Son amour de la scène est son tyran. Julian Craster souffre lui aussi de cette fièvre accablante. L'appel de la Musique le poursuit jusqu'au plus profond de la nuit et l'enjoint de composer à la lumière des chandelles. L'aliénation de Victoria Page est cependant plus forte encore. La star croit pouvoir mettre un terme à sa carrière pour fonder une famille mais dès lors que Lermontov lui propose un nouveau contrat, elle accourt vers l'opéra. La ballerine est esclave de la Danse[7].

    Michael Powell et Emeric Pressburger - Le Narcisse noir (Black Narcissus)

    Le Narcisse noir (Black Narcissus)

    Ce que la Raison est incapable de faire, la Foi ne peut-elle pas l'accomplir? Le Spectateur songe intuitivement aux religieuses du Narcisse noir pour recouvrer un fond d'optimisme. Il se persuade que la ferveur soulève les montagnes et permet aux plus volontaires de diriger souverainement le film de leur existence. Celui qui entre dans le couvent himalayen de Clodagh, comme Dante pénètre dans l'Enfer de la Divine comédie, doit néanmoins abandonner tout espoir. Même les femmes de Dieu sont désarmées face aux pulsions qui nous assaillent constamment. Soeur Ruth (Kathleen Byron) est la navrante illustration de cette fatalité. La troublante novice est irrémédiablement colérique, jalouse, paranoïaque, violente et lubrique. Entraînée par ses élans destructeurs, elle se rebelle contre son ordre et tente même d'assassiner sa mère supérieure. Sa mort, survenue après une chute vertigineuse dans un abîme, traduit à elle seule l'insondable vanité des prétentions humaines. Nous ne sommes et nous ne serons jamais davantage que les prisonniers de notre corps et plus encore, de la force incoercible qui anime notre chair sans se soucier des inclinations profondes de notre âme [8].

    Ce courant qui nous fait dériver sur la mer des contrariétés a un nom, à la fois sibyllin et familier, que Powell et Pressburger font régulièrement apparaître en filigrane de leurs longs-métrages: le Destin. Le despote invisible se manifeste avec une insistance particulière dans Colonel Blimp. Le film, monument du Cinéma britannique des années 1940, retrace le parcours d'un officier anglais et d'un officier prussien qui, à l'issue d'un duel homérique dans le Berlin de 1902, deviennent les plus fidèles amis du monde. Le premier, Clive Candy (Roger Livesey), s'éprend de sa compatriote Edith Hunter (Deborah Kerr) durant son séjour mouvementé en Allemagne. Le second, Theo Kretschmar-Schuldorff (Anton Walbrook), convoite également la jeune Anglaise. C'est finalement lui que la belle choisit contre toute attente. Son concurrent malheureux accepte sa défaite en grand seigneur et regagne sa patrie sans rancoeur ni déshonneur. Ses pensées continuent néanmoins d'être hantées par le doux visage de sa muse berlinoise. Aussi, son sang bouillonnant ne fait qu'un tour lorsqu'au milieu des orages d'acier de la première guerre mondiale, il rencontre par hasard un sosie de son inaccessible dulcinée[9]. Il épouse la gracieuse créature dès la fin du conflit et devient par cette alliance Clive Wynne-Candy, héritier d'une glorieuse famille d'industriels du textile. Qu'advient-il de Theo pendant que son camarade a rendez-vous avec la félicité? Le vétéran de l'armée vaincue de Guillaume II intègre la légion des humiliés de Weimar. Devenu veuf, il voit ses deux fils entrer au service du démon nazi. Les enfants terribles renient leur père exemplaire. Le fringant Kretschmar-Schuldorff n'a plus d'autre horizon que de fuir le Reich hitlérien pour demander asile à son cher Clive. Ce dernier comprend ainsi qu'il a pris, sans le savoir, le bon sentier dans la jungle inextricable de l'Existence. Qu'auraient été ses jours si par une nuit électrique, Edith Hunter n'avait foudroyé ses espoirs sentimentaux? Dans les yeux émus du vieux gradé se lisent les mots désabusés de Macbeth: "La Vie est une histoire racontée par un idiot, pleine de fureur et de bruit et qui ne signifie rien".

    Ce Destin qui nous opprime, pour reprendre une formule de Friedrich Novalis, est l'expression de notre inaptitude fondamentale à maîtriser notre sort. Nous sommes entraînes, malgré nous, dans les directions les plus inattendues. Même Joan Webster ne saurait invalider ce constat empirique, en dépit de son volontarisme proverbial. La bondissante héroïne de Je sais où je vais a résolu d'épouser son bien-aimé Sir Robert sur le lointain îlot de Kiloran. De l'intention à la réalisation, il y a toutefois un gouffre que les cinq lettres du mot "désir" ne suffisent pas à remplir. La future Lady Bellinger l'apprend à ses dépens. Un épais brouillard puis, une interminable tempête se lèvent et l'empêchent d'achever son voyage. Tandis qu'elle est bloquée dans un petit port de transit écossais, elle tombe sous le charme de Torquil MacNeil (Roger Livesey), un honorable représentant de la noblesse locale. L'indomptable Joan s'efforce bien d'étouffer cet amour naissant, en essayant de rallier sa destination finale sur un frêle esquif. La lutte est cependant vaine. Les éléments déchaînés la ramènent à quai et la repoussent dans les bras du séduisant Torquil. Une fois encore, Powell et Pressburger usent du symbolisme pour nous faire sentir les fragrances incommodantes de notre piètre condition:nous sommes à la merci de vents contraires qui déchirent sans pitié la maigre voile de notre libre arbitre [10].

    Michael Powell et Emeric Pressburger - Colonel Blimp (The Life and Death of Colonel Blimp)

    Colonel Blimp (The Life and Death of Colonel Blimp)

    Que reste-t-il alors de nos grands projets de scénaristes de la Vie, nous demandent à la volée les deux meilleurs "archers" du Cinéma anglais? Un miroir dérisoire voué à se fracasser sur une ultime réalité: l'affligeante immuabilité du monde. Soeur Clodagh est directement exposée à cette douloureuse inertie. Son couvent est certes accroché aux nuages mais à chaque fois qu'elle doit sonner la cloche au bord du précipice effrayant qui borde la maison de Dieu, l'attraction terrestre se rappelle à son mauvais souvenir. Les bourrasques cinglantes qui fouettent son visage reviennent aussi inlassablement que le rocher de Sisyphe. Jamais ces harpies himalayennes ne lui laisseront le moindre répit. Le yogi assis nuit et jour depuis toujours devant sa cellule monastique lui laisse entendre, par-delà son mutisme d'anachorète, que tout dans l'Existence est de l'ordre de l'immobilité. Quant au Narcisse noir, parfum illusoire que l'un de ses élèves utilise pour tenter de masquer son odeur corporelle, il consacre la vanité absolue des entreprises humaines: nous pouvons faire assaut d'imagination, aucun de nos artifices ne modifiera notre nature. On ne se refait pas, selon l'expression triviale et néanmoins clairvoyante de l'Homme de la rue.

    Ce requiem de l'acte créatif est magnifiquement - et tragiquement - mis en scène par Colonel Blimp. Clive Wynne-Candy, promu Général de la Home Guard en pleine tourmente de la seconde guerre mondiale, doit superviser un exercice militaire. Ses troupes sont divisées en deux camps rivaux. Le premier a pour mission de simuler une invasion de Londres par la Wehrmacht. Le second est censé défendre la capitale anglaise. Le coup d'envoi de l'opération est prévu pour minuit mais transporté par sa rage de vaincre, Spud (John McKechnie), l'officier qui dirige les envahisseurs fictifs, anticipe le début des hostilités et investit le poste de commandement ennemi[11]. L'auguste Général Candy s'insurge contre cette initiative contraire au règlement et aux bonnes moeurs. Son jeune subordonné n'a cependant que faire de ses remontrances. Quand la patrie est en danger, claironne le matamore au casque lourd, seule compte la victoire. L'Ethique n'a aucune importance. Le bouillant Clive administre au blanc-bec infatué la correction qu'il mérite. Sa mémoire l'invite néanmoins à tempérer sa fureur. Quarante ans plus tôt, alors qu'il était un orgueilleux combattant de la Guerre des Boers, il se moquait lui aussi des "vieilles badernes de l'Armée". Il méprisait la sagesse des anciens et aimait faire prévaloir ses désirs sur les ordres de sa hiérarchie. Son irrévérence, son dédain des grands principes et son imprudence pouvaient entraîner les plus regrettables conséquences. Telle est toutefois la jeunesse depuis que le monde est monde. Elle est un taureau furieux qui fonce tête baissée dans l'obstacle. L'ignorance et l'inconscience sont ses failles éternelles. C'est ici que Colonel Blimp se change en un remarquable témoignage de la petitesse universelle. N'en déplaise à Platon et à sa théorie de la Réminiscence, l'Etre humain est une page blanche qu'il faut noircir de haut en bas à l'encre antipathique de l'épreuve. Chaque génération doit forger sa propre expérience, comme si elle était la toute première de l'Histoire. Les néophytes sont ainsi faits qu'ils n'écoutent pas leurs prédécesseurs[12]. Dès lors, il n'y a pas de progrès dans l'Histoire mais un perpétuel recommencement. Le film de notre existence est un papillon de nuit appelé à mourir au point du jour.

    La réflexion est d'une rare pertinence et pourtant, elle laisse une question cruciale en suspens: si l'Homme n'est qu'un acteur, qui est donc le cinéaste de la Vie terrestre? Fins connaisseurs de l'Art dramatique, Powell et Pressburger n'assènent pas la réponse comme le feraient les moins subtils de leurs confrères. Ils amènent le Spectateur à ressentir la Vérité en semant habilement des indices dans son esprit. Un regard panoramique sur l'oeuvre des brillants compères laisse deviner les contours de ce jeu de piste. Les contes d'Hoffman (Tales of Hoffman) et Les chaussons rouges projettent ainsi les petits mondes fantastiques d'Offenbach et d'Andersen sur le grand écran. Cet onirisme débridé imprègne également l'emblématique Je sais où je vais. Le film suinte en effet le Merveilleux dans chacun de ses plans. Ses protagonistes, hauts en couleur malgré la pellicule en noir et blanc, dépassent le domaine étriqué du réel. De Catriona (Pamela Brown), la logeuse qui cohabite avec une improbable meute de chiens à Barnstaple (C. W. R. Knight), le Colonel qui communique avec un aigle apprivoisé, ces personnages de fantaisie nous indiquent que nous ne sommes pas immergés dans un univers conventionnel. Les mystères de l'Ecosse profonde confirment cette orientation surnaturelle. Torquil MacNeil, le châtelain condamné par une malédiction à ne jamais pénétrer dans la demeure de ses ancêtres, Corryvreckan, le tourbillon maritime que seuls les amoureux sincères peuvent franchir, les rivières sinueuses de la Magie serpentent sous nos yeux ébahis et confluent toutes vers un point fabuleux: à la source de notre existence réside un être dont la puissance excède largement nos faibles pouvoirs.

    Michael Powell et Emeric Pressburger - Une question de vie ou de mort (A Matter of Life and Death)

    Une question de vie ou de mort (A Matter of Life and Death)

    Par la grâce de la caméra subjective qui balaie les étoiles au début d'Une question de vie ou de mort (A Matter of Life and Death), l'omnipotent énigmatique nous fait contempler le cosmos à travers son oeil perçant. Qui est-il, lui qui regarde les hommes comme un réalisateur observe des comédiens du sommet de sa grue? Si son nom n'est pas prononcé, son identité ne fait pas le moindre doute. Il ne peut s'agir que de Dieu. L'édifiante aventure de Peter Carter (David Niven) nous conduit à explorer les implications de cette vision mystique. Le pilote en détresse de la Royal Air Force n'a plus de parachute, mais il préfère sauter au-dessus de la Manche plutôt que de brûler vif dans son appareil en flammes. June (Kim Hunter), son contact radiophonique à la base aérienne, recueille ses ultimes paroles. La technicienne américaine est bouleversée. Elle aurait adoré connaître le sublime poète des nuages qui, avant de disparaître, voulut une dernière fois ouvrir son coeur à une femme[13]. La seconde guerre mondiale est malheureusement une faucheuse insatiable et implacable. Elle ne fait pas de quartier. Le lendemain du drame annoncé, June retrouve pourtant Peter sur la plage voisine de son aérodrome. L'aviateur anglais a étrangement survécu à sa terrible chute. Il croit devoir son invraisemblable salut à la chance mais en vérité, il a bénéficié d'une rarissime erreur: le guide céleste (Marius Goring) qui devait l'emmener dans l'Au-delà s'est perdu dans le brouillard britannique. L'officier Carter n'en était pas moins programmé pour mourir en avril 1945. En dépit des apparences, ces derniers mots ont plus d'importance que le fantastique incident décrit avec talent par Powell et Pressburger. Que nous susurrent-ils en effet sinon que Dieu est le véritable scénariste de notre destinée?

    La suite d'Une question de vie ou de mort semble remettre en cause cette distribution des rôles. Peter s'éprend ainsi de June et refuse de rejoindre "l'inframonde", selon l'expression imagée de Nietzsche. Il fait appel de la décision du divin tribunal qui l'a condamné à périr. Sa dulcinée est d'avis que ses tourments ne sont que les ondes de choc de son accident d'avion. Elle soumet son cas au Docteur Reeves (Roger Livesey). Le neurologue émérite préconise une intervention chirurgicale. Il assure que l'opération délivrera Peter des apparitions menaçantes de ce "guide", prétendument chargé de conduire les vivants jusqu'au domaine des défunts. Le médecin est toutefois dans l'erreur. Le sort de son patient se jouera au firmament et non, dans le bloc de quelque hôpital. Le vaillant Carter devra plaider sa cause devant la haute juridiction chargée d'examiner son dossier. Ironie de l'histoire et cimetière du volontarisme humain, le Docteur Reeves, soudainement décédé au guidon de sa moto, aura la lourde tâche d'être l'avocat de la défense. La messe est dite. La Science et la Raison nous donnent l'illusion du contrôle mais en définitive, nous ne maîtrisons rien. Le bien nommé Tout-Puissant est l'indétrônable metteur en scène de la Vie. Ce sont d'ailleurs Ses magistrats qui, souverainement, accordent à Peter le droit exceptionnel de prolonger son séjour terrestre.

    L'heureux dénouement du film laisse supposer que le vaste casting de l'univers est une bénédiction. En rester à pareille appréciation équivaudrait néanmoins à oublier que tout au long de leur carrière lumineuse, Powell et Pressburger ont narré par le menu les sombres déceptions de l'Humanité. Dieu, insinuent les deux apôtres du beau Cinéma avec une témérité qui confine à l'hérésie, est en réalité le plus cruel des auteurs. Son film favori en atteste odieusement. Tournant en boucle sur les écrans du monde depuis la Genèse, il pourrait s'intituler l'Enfer au Paradis. La divine tragédie est minutieusement codifiée. Elle crée en premier lieu une atmosphère édénique. Comme Jack Cardiff et les plus grands sorciers de la Photographie, l'Eternel fait ainsi de l'Existence une formidable alchimie de couleurs chatoyantes. Comme dans La bataille du Rio de la Plata et dans Le Narcisse noir, le Très Haut dessine des mers fabuleuses et des cimes enchanteresses pour obtenir les meilleurs décors qui puissent exister. Comme dans Les contes d'Hoffman et Les chaussons rouges, le Céleste Omniscient fait étalage de sa fantastique inventivité pour composer des musiques envoûtantes entre toutes. Comme dans Colonel Blimp et Je sais où je vais , l'Etre Suprême engendre enfin des personnages attachants et truculents qui respirent le bonheur à pleins poumons.

    Michael Powell et Emeric Pressburger - Les contes d'Hoffman (Tales of Hoffman)

    Les contes d'Hoffman (Tales of Hoffman)

    L'entêtante anaphore fait régner la joie et l'insouciance. Elle n'est hélas qu'un pernicieux prélude à une affreuse inflexion scénaristique. Dieu, sadique en diable, introduit un serpent dans le jardin luxuriant qu'Il a mis en scène. La bête immonde envenime l'Eden et fait brutalement mordre la poussière aux hommes incrédules. Hoffman (Robert Rounseville) est l'une des victimes les plus représentatives de ce séisme récurrent. Le poète n'est pas de ceux qui devraient connaître l'échec sentimental. Séduisant, intelligent, virevoltant, bondissant, il sait mieux que quiconque trouver les mots qui font chavirer les femmes. La vie amoureuse du corsaire des coeurs n'est pourtant qu'une succession de naufrages. Un diablotin le poursuit en effet sans relâche et prend un malin plaisir à saborder ses idylles. Qu'elle s'appelle Coppelius, Dapertutto, Docteur Miracle ou Lindore, la vile créature empêche méthodiquement sa victime d'aimer à sa guise. Incarnée par un seul et même acteur nommé Robert Helpmann, elle figure le démon désespérant qui mine l'Humanité depuis Adam et Eve.

    Effleurer le ciel radieux pour chuter invariablement dans les ténèbres de l'abysse, le spectacle sidère par sa violence et sa perfidie. Il ne fait néanmoins que refléter le drame de la vie sur Terre. Le Spectateur initié ne peut d'ailleurs s'interdire de penser qu'Emeric Pressburger, scénariste attitré des Archers, imagina ses oeuvres à l'aune de son expérience personnelle. Un Juif contraint de fuir tour à tour sa Hongrie natale, l'Allemagne et l'Autriche pour échapper à l'hydre nazie est particulièrement qualifié pour saisir l'essence tragique de l'Existence. C'est pourtant Michael Powell qui nous permet de mieux cerner la férocité du long-métrage divin. Le réalisateur conçoit ainsi Le voyeur en solitaire, après vingt années d'une fructueuse collaboration avec son alter ego cinématographique. L'ouvrage s'identifie à un testament. Il apparaît en quelque sorte comme la charge finale d'un fervent iconoclaste qui, fatigué de lutter dans l'ombre, se jette à corps perdu dans la mêlée pour atteindre au moins une fois l'ennemi en pleine lumière. L'action éminemment provocatrice de Peeping Tom, fascinant échafaudage intellectuel qui donne accès à plusieurs niveaux d'interprétation, se déroule au sein des cercles infernaux du Septième Art. Un tournage orageux a lieu dans un studio londonien. Don Jarvis (Michael Goodliffe), l'homme qui le dirige, maltraite consciencieusement ses comédiens pour obtenir les effets dramatiques de son choix. Le tyran des plateaux manipule ses sujets comme un laborantin utilise des cobayes. Ses vociférations incessantes résonnent à la façon d'un réquisitoire. Le Cinéma est une activité perverse par nature. Le créateur entretient des rapports sado-masochistes avec ses créatures. Le premier domine les seconds et n'hésite pas à les martyriser au nom de la satisfaction de ses désirs[14].

    Mark Lewis (Karlheinz Böhm), l'assistant du tempétueux réalisateur, va au bout de cette logique ténébreuse. Ce fanatique de l'image a certes coutume d'assassiner les femmes qu'il filme. Cependant, il ne fait au fond que mettre en scène la Vie et la Mort, comme Jarvis et ses semblables. Il expérimente les émotions humaines et singulièrement, la plus photogénique d'entre elles: la terreur. Dès lors, le sinistre Monsieur Lewis est plus qu'un simple tueur en série. Il est la quintessence du cinéaste. L'arme de ses crimes en témoigne. Il s'agit d'une caméra dont l'un des pieds, escamotable, dissimule un couteau.

    Une question embarrassante vient insidieusement à l'esprit de ceux qui, partagés entre effroi et curiosité, regardent les tristes exploits du Voyeur. Les oeuvres particulièrement réalistes du troublant Mark ne sont-elles pas, en définitive, analogues à celles que Dieu produit depuis la nuit des temps? Le Seigneur imagine Lui aussi des personnages, leur invente une histoire, leur envoie des épreuves pour observer leurs réactions et finalement, les fait succomber sans pitié aucune. Un élément crucial renforce ce lien de filiation entre le Créateur et le sulfureux héros de Peeping Tom: Lewis le poignardeur doit ses penchants criminels à son géniteur, scientifique dévoyé qui glissait des lézards dans le lit de son jeune fils pour filmer les mécanismes de la panique. En d'autres termes et pour qui sait lire entre les lignes d'un scénario symboliste, le terrifiant Mark est à l'image de Dieu le Père.

    Le Tout-Puissant est le premier cinéaste de l'univers, or, le Cinéma est le plus vicieux des arts, donc, l'Eternel est un artiste pervers entre tous , chacun comprendra que le syllogisme ait valu à Michael Powell une mise à l'index et une retraite anticipée. Le voyeur va pourtant plus loin encore dans le sacrilège. Lewis n'est pas seulement un concepteur de "snuff movies". Il est également le spectateur assidu des abominations qu'il tourne frénétiquement. Lorsque le bourreau projette ses pellicules sordides dans sa chambre noire isolée du monde extérieur, le Public ne peut donc s'empêcher de voir Dieu se délectant, des hauteurs de Son Olympe, de l'interminable saga de nos misères.

    Michael Powell et Emeric Pressburger - Les chaussons rouges (The Red Shoes)

    Les chaussons rouges (The Red Shoes)

    La vision est d'une clarté saisissante mais le problème des mobiles demeure nébuleux. Pour quel motif le plus élevé de tous les êtres s'abaisserait-Il à se comporter en jouisseur de l'Ecran? Fidèles à leur doctrine iconoclaste, Powell et Pressburger avancent une hypothèse audacieuse en peignant le terne paradis d'Une question de vie ou de mort: le royaume des trépassés est une contrée austère qui périt d'ennui [15]. Cette accablante monotonie a le divertissement pour unique remède. Le Grand Metteur en Scène ne peut l'ignorer. Telle est la raison pour laquelle il se fait chef opérateur et braque Sa caméra sophistiquée sur notre monde aux teintes enivrantes de l'arc-en-ciel. Rouge, orange, vert, jaune, bleu, indigo, violet, le bal des couleurs humaines est de nature à faire oublier au Seigneur des Studios Universels la bichromie mortifère de Son environnement. Le Céleste Nabab ne peut toutefois contempler cette palette à l'infini, sous peine d'en revenir à Sa routine quotidienne. Il Lui faut constamment provoquer de violents contrastes chromatiques, afin que Sa pupille continue de pétiller d'enthousiasme. Ce jeu esthétique, prolongement formel du thème de "l'Enfer au Paradis", consiste à introduire le noir dans le Technicolor de la vie terrestre. La bataille du Rio de la Plata nous en livre les règles élémentaires avec un sens inégalé de la pédagogie. L'Uruguay des années 1930 est un pays de cocagne. Du 1er janvier au 31 décembre, ses habitants profitent paisiblement d'une mer turquoise, d'un ciel d'azur et de plaines aux superbes nuances. Soudain, les fumées charbonneuses de croiseurs en guerre font intrusion dans le tableau immaculé. Cette immixtion est-elle fatale à l'éden sud-américain? Au contraire, le parent pauvre des relations internationales sort de l'insignifiance pour entrer de plein pied dans l'arène stimulante de l'Histoire. Des badauds excités se pressent en masse sur les quais du port de Montevideo. Des journalistes de tous horizons commentent jour et nuit la dangereuse confrontation entre le cuirassé du Capitaine Langsdorff et les vaisseaux de l'Amiral Harwood. Les spectateurs de l'incroyable séquence sont au cinéma et non plus, dans la banalité du réel. Le premier d'entre eux s'en réjouit au balcon stratosphérique de l'Au-delà. Sa fresque haletante a eu raison de la morosité ordinaire.

    Les desseins du Créateur ne font plus mystère à présent. Notre Père qui est au cieux perturbe notre existence afin de se distraire du calme plat de Sa trop heureuse condition. Pour notre plus grand malheur, tout est permis à ce producteur aux moyens illimités. Il peut se régaler des nombreux genres qui composent le Septième Art. Experts en la matière, Powell et Pressburger nous dévoilent un à un les secrets de cette redoutable polyvalence. Victoria Page a juré qu'elle renoncerait à sa carrière pour demeurer auprès de son mari bien-aimé. Les sirènes de la Scène l'amènent cependant à trahir sa promesse. La Danse exerce sur l'Etoile un tel pouvoir d'attraction que par un sidérant sortilège, les chaussons rouges imaginés par Andersen prennent vie et conduisent leur gracieuse propriétaire à la mort[16]. Dieu soumet Ses héros à des forces transcendantes pour s'offrir le spectacle bouleversant de la Tragédie.

    Joan Webster, la petite fée de Je sais où je vais, doit se rendre sur une île écossaise pour célébrer son mariage avec Sir Robert Bellinger. Son voyage mouvementé la jette néanmoins dans les bras du fascinant Torquil MacNeil. Peter Carter, l'aviateur entre ciel et terre, souhaite ardemment passer le reste de ses jours aux côtés de la belle June. Le tribunal des anges lui refuse ce droit. Le Roméo implore ses juges. Il lui faut rejoindre sa Juliette. It's a matter of life and death, clame-t-il sur un ton shakespearien. Hoffman aime Olympia (Moira Shearer) mais l'élue de son coeur s'avère être un vulgaire automate. Le poète conte fleurette à Giulietta (Ludmilla Tcherina). La comtesse vénitienne n'aspire hélas qu'à dérober le reflet de son soupirant. L'amant déçu courtise Antonia (Ann Ayars). La cantatrice préfère toutefois les envolées lyriques à la monotonie de la vie matrimoniale. Peu importe que le violon d'Ingres soit synonyme de chant du cygne, pour cette femme à la santé de verre qu'une simple vocalise peut faire voler en éclats. L'Opéra est enfant de bohème et n'a jamais connu de loi. Impondérables, apparences trompeuses, impostures, ambitions personnelles et autres obstacles, Dieu contrarie les amours de ses personnages pour goûter aux joies délicieusement tourmentées du Romantisme.

    Un torpilleur allemand combat des bâtiments britanniques dans le Rio de la Plata. Les ennemis rivalisent de ruse et de courage. Quel sera le vainqueur du titanesque affrontement? La mer d'huile, irisée par le feu des canons, fait monter la marée du suspense. Dieu fait de nous des soldats pour se procurer les sensations fortes de la Guerre.

    Michael Powell et Emeric Pressburger - Le voyeur (Peeping Tom)

    Le voyeur (Peeping Tom)

    La nuit venue, Mark Lewis invite une comédienne à tourner un court-métrage dans les studios désertés où il officie chaque jour. L'actrice irradie le bonheur mais bientôt, son visage épanoui se crispe et se fend d'un horrible rictus. Son metteur en scène est un voyeur sanguinaire qui, une lame sous sa caméra inquisitrice, désire filmer la panique et l'agonie en direct. Dieu crée le Crime pour susciter le grand frisson de l'épouvante.

    Clive Candy est résolu à laver l'honneur de l'armée impériale d'Edouard VII, sali par un vétéran allemand de la Guerre des Boers. Le jeune et fougueux officier de Colonel Blimp se moque de ses supérieurs, qui lui ordonnent de ne pas déclencher un incident diplomatique à Berlin. Il rosserait l'impudent calomniateur des soldats britanniques, quand bien même ce dernier serait le premier dans l'ordre successoral du Roi de Prusse. Quarante ans plus tard, le vieux Général Wynne-Candy est à son tour bafoué par un subordonné qui méprise la hiérarchie, le principe de responsabilité ainsi que le respect des aînés. Dieu fait bégayer Ses histoires pour savourer, encore et encore, les plaisirs extatiques de la Comédie [17].

    Quel est au fond l'ingrédient de base du Cinéma divin? se demandent infailliblement les témoins éblouis de ce festin d'émotions. Le coup de théâtre, rétorquent de concert Powell et Pressburger. Le tortueux itinéraire de Sammy Rice a pour vocation principale de surligner cet invariant dramatique. Le savant désespéré de La Mort apprivoisée a de prime abord un destin tout tracé. Il se consumera peu à peu dans la déréliction. Un jour, cependant, un engin tombe symboliquement du ciel et s'écrase sur une plage de l'Angleterre en guerre. Il s'agit d'une mine inventée par les Allemands pour augmenter les dégâts du Blitz. Nul n'est en mesure de neutraliser cette machine infernale qui promet de se multiplier dans un proche avenir. Rice se dévoue pour tenter l'impossible. C'est dans l'interminable supplice qu'est le désamorçage d'une bombe que le scientifique, aussi génial que tourmenté, retrouve l'envie de continuer à vivre. La fragilité n'est pas seulement le handicap de l'Humanité, comprend-il en coupant fébrilement les fils de la charge explosive qui menace de le faucher. Elle fait toute la valeur de l'Existence. Ce rebondissement, intervenu au bord du gouffre, joue cruellement avec les nerfs de son acteur. Il constitue néanmoins le premier commandement du Créateur: il faut proscrire, pour jouir, les cheminements trop rectilignes.

    Ces circonvolutions nauséeuses devraient nous inciter à vomir leur auteur. Un péché capital nous interdit cependant de commettre ce blasphème. Le dénouement des Contes d'Hoffman nous le révèle. Ivre de mélancolie, le héros de la fantasmagorie d'Offenbach s'endort dans l'auberge où il a relaté ses déconvenues sentimentales. Mal lui en prend. Stella (Moira Shearer), la femme de rêve qu'il avait invitée pour se consoler de ses échecs répétés, honore son rendez-vous galant. La belle danseuse fait marche arrière aussitôt qu'elle voit le versificateur avachi sur une table. Elle repart au bras de Lindore, le démon qui a fait voeu de briser le coeur du malheureux Hoffman. Nous offusquons-nous de cette issue tragique? En vérité, nous l'applaudissons, comme nous engage cyniquement à le faire le chef d'orchestre qui nous salue d'un air satisfait avant le générique de fin[18]. Tout est dit en l'espace d'un instant de disgrâce collective. Nous sommes des voyeurs, au même titre que le Créateur. Nous adorons contempler la misère de nos semblables. Cette confession nous oblige à une effroyable communion: notre Père qui êtes vicieux, nous devons pardonner Vos offenses car au Diable la décence, Vos infamies sont pareilles aux nôtres. Michael Powell et Emeric Pressburger se portent caution de la démoniaque réconciliation. Nous pouvons hélas avoir foi en leur terrible évangile. Les deux saints patrons du Grand Ecran connaissent mieux que quiconque l'ineffable perversité du Cinéma, des cinéastes et des cinéphiles [19].

    Michael Powell et Emeric Pressburger - Archers



    [1] Comme un symbole de ces liens affectifs, Thelma Schoonmaker, la monteuse officielle de Martin Scorsese, fut la dernière épouse de Michael Powell.

    [2] Sur Terrence Malick, fin connaisseur du mythe de Tantale et à bien des égards, continuateur de l'oeuvre de Michael Powell et d'Emeric Pressburger, voir Jean-Philippe Costes, Les Subversifs Hollywoodiens, Montréal, 2015, pp. 445 et s.

    [3] Précisons qu'Emeric Pressburger et Michael Powell collaborèrent pour la première fois en 1939, sur un projet du producteur Alexander Korda intitulé L'espion en noir (The Spy in Black). Le premier scénarisa le film. Le second le réalisa. Les deux hommes décidèrent de faire équipe à partir de 1941. Le long-métrage qui inaugura leur collaboration fut Un de nos avions n'est pas rentré ( One of Our Aircraft Is Missing).

    [4] Pour l'anecdote, Je sais où je vais fut l'un des films favoris de William Faulkner.

    [5] D'où le titre original du film: The Small Back Room.

    [6] Les réalisateurs, adeptes de l'écriture symboliste, soulignent le caractère universel de cette sentence en amenant Langsdorff à sympathiser avec ses prisonniers. Par-delà les frontières, les drapeaux et les hiérarchies, nous sommes tous "sur le même bateau".

    [7] Rétrospectivement, il apparaît que le ton était donné dès la scène d'ouverture du film. Des étudiants hystériques du Conservatoire de Londres se ruent à Covent Garden pour assister à un opéra au titre évocateur: Coeurs de feu. Ces passionnés seraient prêts à piétiner leurs semblables pour satisfaire leur dévorant appétit de musique...

    [8] Kanchi (Jean Simmons) valide tragiquement ce constat. La petite indigène, vicieuse par nature, est confiée au convent de Soeur Clodagh pour être éduquée. Elle conserve cependant son ineffable perversité et en vient à séduire "le Général" (Sabu), un dignitaire local qui étudiait chez les nonnes.

    [9] Comme Edith Hunter, la jeune femme est interprétée par Deborah Kerr.

    [10] Le vent est un élément récurrent dans la filmographie de Powell et Pressburger. Sa présence très symbolique se retrouve notamment dans les montagnes inquiétantes du Narcisse noir.

    [11] D'où la célèbre réplique du pauvre Candy, dépassé par l'effarante audace de son adversaire irrespectueux: "But the war starts at midnight!"

    [12] Le crépusculaire Général Candy s'en lamente d'ailleurs, à la fin de son voyage tourmenté au coeur des turpitudes humaines. Il est désolé que les enseignements de sa vie ne profitent pas à ses successeurs.

    [13] La scène, d'une extraordinaire intensité dramatique, est assurément l'une des plus poignantes de l'Histoire du Cinéma.

    [14] Le courageux - et lucide - Powell nous propose ainsi l'antithèse d'un plaidoyer pro domo. Lui, le cinéaste de renom, ose se faire le procureur de sa propre corporation.

    [15] La tristesse de ce monde en noir et blanc n'est pas sans rappeler celle de l'Enfer mythique des Grecs anciens.

    [16] Les chaussons rouges, symboles de la Passion dévorante, poussent Victoria à se jeter sur une voie ferrée.

    [17] Colonel Blimp nous ramène habilement au Jardin d'Eden. Clive Candy a pour instruction de ne pas provoquer en duel le perfide propagandiste allemand Kaunitz (David Ward). Il transgresse néanmoins ses ordres parce qu'il ignore totalement la portée de ses actes. En cela, le militaire candide rejoint le naïf Adam. Ce dernier ne devait pas croquer la pomme sous peine de perdre la vie. Mais qu'est-ce que la Mort pour le tout premier homme du monde, sinon un concept éthéré? Là encore, Dieu se joue de Ses créatures...

    [18] Générique dont la musique est résolument enjouée.

    [19] A telle enseigne que Powell campe lui-même le scientifique indigne qui filme le martyre de son fils apeuré, dans cette oeuvre-clef qu'est Le voyeur.

    Date de création:2015-08-11 | Date de modification:2015-08-11
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