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    Dossier biographique: Zemeckis Robert

    L’Optimisme éclairé par Robert Zemeckis - Cinq petits films pour tenter de répondre à une grande question

    Jean-Philippe Costes

    Robert Zemeckis

    Eduquer un enfant c’est décliner, sur les pages blanches du plus long de tous les livres, les mille et une désinences du verbe apprendre. Manger, parler, marcher, lire, écrire, mémoriser, respecter, construire, réfléchir, la tâche est harassante. Elle achève de vous écraser le jour où, prise de panique, votre épuisante progéniture se précipite vers vous et vous implore d’éclairer l’un des traités obscurs que son professeur de Philosophie l’enjoint d’étudier. Vous qui n’avez pas encore vécu ce pur moment de solitude, n’exultez pas trop vite. Vous aussi, vous finirez par subir la pression insoutenable d’un fils, d’une fille, d’un neveu, d’une nièce, d’un petit-fils ou d’une petite-fille qui vous demandera de lui épargner ce suprême opprobre qu’est le Pilori des Ignorants. Vous aussi, vous aurez le devoir accablant de faire ce que tant d’enseignants se gardent bien de faire : donner une grille de lecture intelligible au Candide de Voltaire, figure imposée de tout programme scolaire digne de ce nom. Vous aussi, vous serez dans l’obligation d’expliquer ce qu’est l’Optimisme, alors même que vous vous sentirez incapable de répondre à cette question [1]. Quand sonnera l’heure de ce calvaire commun à l’ensemble des adultes francophones, vous vous fendrez instinctivement d’une définition à l’emporte-pièce, afin de couper court à vos tourments de pédagogue involontaire. Vous serez tenté de dire que la morale éreintée par le malicieux François Marie Arouet constitue, en quelque sorte, une forme de béatitude[2]. Le remords vous interdira cependant d’user de tels procédés. Malgré les torrents d’idées reçues que l’Hydre médiatique vomit quotidiennement sur votre tête, votre conscience, tortionnaire impitoyable, vous rappellera en effet que certains problèmes sont trop complexes pour se contenter de simplifications si piteuses. Dès lors, que pourrez-vous faire ? Avant de succomber au désespoir ou à la honte en imaginant ce sinistre épisode, lisez donc les lignes qui suivent. Elles n’ont certes pas la prétention de révolutionner l’Histoire de l’Instruction, mais en un dialogue imaginaire entre un adulte et quelque adolescent égaré parmi les sages du XVIIIè siècle, elles vous aideront à sortir de l’impasse. N’ayez crainte, ces propos ne s’appuient pas sur les considérations inaudibles d’un commentateur autorisé. Ils émanent de la vision simple et néanmoins édifiante de Robert Zemeckis, le Leibniz du divertissement Hollywoodien. Gageons que cette expérience d’un abord insolite vous convaincra, une fois pour toutes, qu’une poignée de petits films peut être d’un grand secours aux esprits en détresse.

    - J’ai l’impression qu’il faut être un peu candide pour être optimiste. Voltaire a raison. Le Mal est partout sur la Terre.

    - Une frange importante de l’Ecole Optimiste est d’avis que « tout est bien en ce monde », c’est un fait. Spinoza et les Stoïciens, par exemple, croient que le Mal n’est qu’une apparence. C’est leur conception de la Métaphysique qui l’exige. Tous leurs cousins philosophiques ne partagent pas leur opinion pour autant.

    - Tu veux dire qu’il y a plusieurs branches, dans la Famille Optimiste ?

    - C’est ce que Voltaire nous a fait oublier. Il confond le Spinozisme et la tradition Stoïcienne d’une part et la pensée d’un théoricien qu’il déteste d’autre part : Gottfried Wilhelm Leibniz.

    - On m’a pourtant affirmé que Voltaire était l’un des plus grands esprits du XVIIIè siècle. Tout ce qu’on m’a dit était faux ?

    Voltaire

    Voltaire

    - L’auteur de Zaïre et de Zadig n’était pas stupide, rassure-toi. Il était anticlérical. C’était un auteur du « Siècle des Lumières ». Il n’acceptait pas que l’un de ses pairs fondât l’Histoire universelle sur Dieu et la Providence.

    - Tu insinues que Voltaire a comploté contre Leibniz ?

    - Je n’insinue rien, j’affirme. Candide paraît en 1759. Trois ans plus tôt, un tremblement de terre détruit Lisbonne. Le séisme, d’une ampleur exceptionnelle, ouvre une brèche dans la foi des croyants. Si Dieu existe, s’Il est aussi bon que l’Eglise le prétend, comment peut-Il tolérer une telle abomination ? Voltaire profite de ce drame pour discréditer Leibniz. Il l’assimile à Pangloss, son célèbre personnage.

    - Pangloss est le vieillard qui accompagne Candide pendant son voyage. C’est lui qui répète sans arrêt que « tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes », alors même qu’il est témoin d’un nombre incalculable de malheurs.

    - Il est le naïf patenté qui prend pour devise l’une des idées fondatrices de la Monadologie. Le problème est que Leibniz n’a jamais écrit pareille formule, dans ce texte qui résume les principaux axes de son système philosophique. Il ne fait nullement l’éloge des Stoïciens ou de Spinoza. Il dit que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles.

    Gottfried Wilhelm Leibniz

    Gottfried Wilhelm Leibniz

    - Je ne vois vraiment pas où se situe la différence…

    - Connais-tu Robert Zemeckis ?

    - C’est l’homme qui a réalisé Retour vers le futur (Back to the Future), Forrest Gump et Seul au monde ( Cast Away). J’adore ses films, mais je me demande bien ce qu’il vient faire dans la conversation. C’est un metteur en scène Hollywoodien, pas un professeur de Philosophie !

    - C’est un Maître du Divertissement, je ne prétends pas le contraire. Sache néanmoins que l’une des grandes forces des cinéastes Américains est de dire beaucoup sans en avoir l’air. Zemeckis fait partie de ces créateurs faussement insipides. Bon nombre de ses œuvres n’ont certes aucune utilité pour répondre à la question qui nous occupe. A la poursuite du diamant vert (Romancing the Stone), Qui veut la peau de Roger Rabbit ? (Who Framed Roger Rabbit ?) ou Apparences (What Lies Beneath) sont des longs-métrages aussi amusants qu’inintéressants d’un point de vue intellectuel. Cependant, les films que tu as cités sont d’une tout autre envergure. Ils sont très instructifs pour qui sait les regarder.

    - Tu voudrais me faire croire que grâce à eux, je saurai l’essentiel sur « l’Optimisme Leibnizien » ? « Optimisme Leibnizien »… Je n’arrive même pas à prononcer ces deux mots !

    - Contente-toi de dire « tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles ». C’est plus simple.

    - C’est plus facile sur la forme, mais c’est tout aussi difficile sur le fond ! Tu peux m’expliquer cette phrase ?

    - Elle signifie que l’Univers est imparfait. Nous ne vivons que dans le moins mauvais des mondes, ce qui implique que le Mal est une réalité intangible de la Création. Zemeckis n’a de cesse de nous le rappeler, en dépit du caractère enjoué de ses œuvres. Dans chacun de ses longs-métrages, un homme ou une femme répand l’affliction. La belle mais cruelle Jenny (Robin Wright) passe ainsi sa ténébreuse existence à repousser Forrest Gump (Tom Hanks), alors même que le merveilleux idiot est son plus fidèle allié. Chuck Noland (Tom Hanks), le jeune cadre beaucoup trop dynamique de Seul au monde, privilégie son travail à sa bien-aimée Kelly (Helen Hunt). Au lieu de passer les fêtes de fin d’année en compagnie de celle qui doit devenir son épouse, il fait un voyage d’affaires et déclenche une série de catastrophes. Le plus nocif de tous ces personnages est cependant Biff Tannen (Thomas F. Wilson), la brute épaisse de la trilogie Retour vers le futur. Il est l’éternel bourreau de la famille McFly. Par-delà le Temps et l’Espace, il calcule, dissimule et manipule. Il est, encore et toujours, celui par qui le scandale arrive.

    Forrest Gump

    Forrest Gump

    - Mais au bout du compte, quelle est la cause de toute cette misère ? C’est Dieu ? C’est le Diable ? C’est la Nature ? C’est je ne sais quel mauvais sort ?

    - Pour le savoir, Robert Zemeckis procède à la façon de Fritz Lang : il se réfère à la Théodicée de Leibniz.

    - Ca y est ! Encore un mot que je ne comprends pas !

    - N’aie crainte, le concept est moins complexe que tu ne l’imagines. Si Dieu existe, Il est parfait, n’est-ce pas ?

    - Oui.

    - S’Il est parfait, Il est forcément bon.

    - Ca paraît logique.

    - S’Il est foncièrement bon, qui est responsable du Mal ?

    - Je dirai… l’Homme ?

    - La conclusion est douloureuse, mais elle est inévitable. L’Etre humain n’est pas lié par quelque malédiction du pire. Il se fourvoie parce qu’il l’a décidé. Nous avons accès au Libre arbitre. Retour vers le futur le prouve, en mêlant le ludisme du Film d’action à la profondeur de la Science-Fiction. Ses héros, le vieux Docteur Emmett Brown et le jeune Marty McFly (Christopher Lloyd et Michael J. Fox) sont des avatars de Leibniz et du Candide de Voltaire. Le premier met au point une machine à explorer le Temps à partir d’une Doloreane, une voiture de collection Américaine. Il courbe les lois de la Nature à la force de ses désirs de grand scientifique. Le second, accompagnateur infatigable de cet héritier méconnu d’Albert Einstein, est un volontariste convaincu. « Quand on veut très fort quelque chose, on finit toujours par l’obtenir », répète-t-il à l’envi. Son incroyable itinéraire n’est que la traduction de cette maxime. Propulsé par la magie de la Technique dans les années 1950, l’adolescent bagarreur enseigne ses principes existentiels à son père alors âgé de dix-huit ans. Il apprend à ce timide maladif l’art d’être un homme, il l’incite à renverser la tyrannie de Biff Tannen et l’exhorte à publier les romans que sa lâcheté chronique le poussait à garder secrets. Marty est l’antithèse vivante du fatalisme. La fin de ses premières pérégrinations temporelles lui donne raison. Lorsqu’il retourne vers le futur, George (Crispin Glover), son désastreux géniteur, a cessé d’être un minable d’opérette. Il est devenu un écrivain à succès. Pour sa part, l’odieux Biff est passé du statut d’oppresseur à celui de serviteur docile et obséquieux. Cette fable, fantastique à tous égards, a deux morales complémentaires. La première est en clair-obscur : l’Homme peut tracer sa route à sa convenance mais en tant que tel, hélas, il est comptable de tous ses méfaits. Le corollaire de la Liberté, c’est la Responsabilité.

    Seul au monde

    Seul au monde (Cast Away)

    - Quel est l’autre enseignement du film ?

    - Vivre, c’est marcher d’un croisement à un autre. Selon que nous tournons à droite ou à gauche, nous changeons la face de notre existence. Il y a donc une infinité de mondes possibles.

    - Il y en a d’autant plus que nous sommes des milliards sur la planète ! A chaque fois que mon chemin croise celui d’un autre, j’augmente le nombre d’histoires envisageables !

    - Toutes ces trajectoires forment une jungle inextricable. Infléchis l’une d’entre elles et l’ensemble en sera bouleversé. Cette multitude et cette précarité vertigineuses sont superbement exposées dans Retour vers le futur II. Tu t’en souviens sans doute, Marty McFly est amené à quitter l’année 1985 pour se rendre en 2015. Il doit sauver les deux nigauds désastreux que seront ses enfants. Sa mission accomplie, il achète l’Almanach des sports 1950 – 2000. Il veut profiter de ses privilèges temporels pour parier, sans risque de perdre, sur les rencontres de Base-ball, de Boxe, ou de Basket-ball qui constituent le terrain de jeu des bookmakers. Le petit génie jubile. Il s’imagine déjà dans le gratte-ciel d’un milliardaire. Malheureusement, le Biff Tannen des années 2000 l’entend rêver à haute voix et lui vole son idée. Il emprunte discrètement la Doloreane et va confier un exemplaire du précieux Almanach à son alter ego de 1955. Les conséquences ne tardent pas à se manifester. Quand Marty et « Doc’ » Brown abandonnent l’an 2015 pour regagner leur époque, au milieu des années 1980, une autre réalité s’est mise en place. L’affreux Biff Tannen a fait fortune et règne en maître sur l’Amérique.

    Retour vers le futur

    Retour vers le futur I

    - Je crois que j’ai saisi. Chacune de nos décisions fait naître un monde différent. Tout de même, il y a quelque chose qui m’échappe : comment Dieu fait-Il pour concilier Sa volonté et celle des hommes, dans l’infinité des possibles ?

    - Il optimise. En d’autres termes, Il choisit la meilleure combinaison possible parmi toutes celles que l’Humanité Lui propose en agissant jour après jour. Du mal que nous faisons ou que nous subissons, Il fait « un moindre mal ». Pense à Chuck Noland, le businessman surexcité de Seul au monde. Son avion s’abîme en plein cœur du Pacifique. Unique survivant du crash, il est donné pour mort par les sauveteurs et se voit condamné à vivre pendant quatre ans sur une île déserte. A priori, son aventure est une tragédie. A posteriori, l’épreuve n’est pas dénuée d’implications positives. Le Robinson Crusoë apprend ainsi à subsister par ses propres moyens. Son intelligence, constamment sollicitée par une terrible adversité, atteint un niveau remarquable. Lui, le citadin confiné dans l’atmosphère stérile des grandes entreprises, devient un fin connaisseur de la Nature. Il est capable de faire du feu, de se nourrir et de se soigner sans le secours de quiconque. En définitive, il en sait davantage que n’importe lequel de ses contemporains.

    - Tu oublies qu’à son retour en Oregon, il découvre que Kelly, la femme qu’il devait épouser, s’est mariée avec un autre homme. Il n’a plus de travail, plus de maison, plus d’argent. Il s’est fait enterrer vivant. Il a tout perdu.

    - Il a cependant gagné un bien dont la valeur dépasse celle de tous les trésors de la Terre : la Sagesse. Son agitation proverbiale a fait place à un calme impressionnant. Il sait à présent distinguer l’accessoire du principal. L’inconséquent notoire qu’il était autrefois s’est mué en philosophe. Quant au mariage de Kelly, il n’est pas un mal en soi. La jeune femme a donné naissance à un enfant qui va écrire une nouvelle page de l’Histoire humaine.

    Retour vers le futur

    Retour vers le futur II

    - En t’écoutant, je pense au Lieutenant Dan (Gary Sinise), le compagnon d’armes de Forrest Gump.

    - Le parallèle est pertinent. A l’instar de Chuck Noland, l’officier Américain est victime d’un drame : il perd ses deux jambes au Vietnam. Il en veut amèrement au brave Forrest de lui avoir sauvé la vie. Il voulait mourir en héros et non, finir ses jours dans un fauteuil roulant. Que serait-il advenu de lui, néanmoins, si un obus ne l’avait pas meurtri et si le plus flamboyant débile d’Alabama ne l’avait arraché aux horreurs du champ de bataille ? Jamais il n’aurait eu la chance, quelques années plus tard, de connaître la fortune et la gloire. « A toute chose, malheur est bon ».

    - D’où l’espérance légendaire de l’Optimiste : il croit que rien n’est totalement négatif.

    - Il n’est pas béat, comme Voltaire feint de le croire. Il sait que la douleur existe, mais il a foi en l’avenir. Cette conviction profonde est, en quelque sorte, la bouée de sauvetage de Chuck Noland. « Qui sait ce que la marée apportera », se dit-il alors que tout laisse à penser qu’il mourra sur son île maudite.

    - La suite des événements lui donne raison. La mer lui envoie toutes sortes d’objets qui lui permettent de fabriquer un radeau.

    Retour vers le futur

    Retour vers le futur III

    - Et lorsque son navire de fortune s’apprête à sombrer, un cargo vient le sauver. La Providence veille au grain !

    - Mais si Dieu maîtrise tout, à quoi sert l’Homme ? Je croyais que la Théodicée allait de pair avec le Libre arbitre.

    - Dieu prévoit tout, mais Il a besoin de nous pour animer Sa Création. Il est écrit que Chuck Noland survivra à son naufrage, mais encore faut-il qu’il fasse preuve de courage et d’ingéniosité pour vaincre les éléments. De façon analogue, Forrest Gump ne serait jamais devenu un héros national s’il s’était contenté de rêver à la terrasse de sa petite maison de Greenbow.

    - C’est pour cette raison qu’il court tout le temps ?

    - Ses marathons incessants symbolisent la nécessité de l’action individuelle. L’Homme doit rencontrer son destin.

    - Au final, Dieu joue quand même le premier rôle…

    - Si tel n’était pas le cas, Il ne s’appellerait pas Dieu. Son monde est d’une telle complexité que Lui seul peut en saisir les tenants et les aboutissants. Doc’ et Marty en font la périlleuse expérience. Dans le premier épisode de leurs tribulations, ils ont pour mission d’aider George McFly à fonder sa future famille. Dans le deuxième, ils doivent faire assaut de hardiesse et de ruse pour empêcher Biff Tannen de s’ériger en despote. Dans le troisième et dernier, le lycéen est obligé de se risquer dans le Far West. Il lui faut protéger son vieil ami, exilé à la fin du XIXè siècle, de la fureur assassine d’un bandit de grand chemin. Dans tous les cas, les deux héros Prométhéens sont contraints de faire l’impossible pour réparer les dégâts que leurs explorations temporelles ont causés à l’Ordre divin.

    - Doc’ Brown finit par prendre conscience de sa folie. A propos de son véhicule révolutionnaire, il dit : « J’aimerais n’avoir jamais inventé cette machine infernale. Elle n’a su engendrer que malheurs et désastres ».

    Forrest Gump

    Forrest Gump

    - Même un scientifique et un aventurier de tout premier plan ne peuvent toucher impunément à la Création tant celle-ci est sophistiquée. Il y a dans le Monde quelque chose de surhumain. Emmett Brown l’apprend à ses dépens dans Retour vers le futur III. Pour avoir eu l’audace de faire deux enfants à une femme qui devait mourir dans les années 1880, il est condamné à voyager encore et encore à travers les siècles, comme un perpétuel touriste de l’Histoire. Il n’a le droit de vivre à aucune époque. L’existence de sa famille pourrait bouleverser le Continuum Espace – Temps.

    - Pourtant, la fin du film est heureuse…

    - Pour officier à Hollywood, il faut souvent se résigner à faire des concessions au « Commercialement Correct ». Robert Zemeckis ne déroge pas à la règle. Notre petitesse fondamentale n’en demeure pas moins l’un des grands enseignements de son Cinéma. Songe à Chuck Noland et à son pagne de prisonnier du Pacifique. C’est un Roi nu. Sa déchéance apparaît dans toute sa cruauté quand il s’adresse à un ballon de Volley pour tromper sa solitude et plus encore, lorsque son radeau est ballotté par les vagues gigantesques de la mer démontée. « Je n’avais de pouvoir sur rien », confesse-t-il à ses proches à l’issue de son séjour dans le Néant.

    - Forrest Gump dit à peu près la même chose, sur la tombe de Jenny. « Je ne sais pas si nous avons un destin ou si nous nous laissons porter par le Hasard comme sur une brise ». Quelle que soit la réponse, l’Homme est un acteur, pas un metteur en scène.

    - Et ce que nous percevons comme des hasards ne sont au fond que les inconnues de l’immense équation du « Grand Mathématicien ». L’Ordre divin est prédéterminé et à ce titre, ses structures sont immuables. Zemeckis le montre avec beaucoup d’humour dans Retour vers le futur. Par-delà les générations, les personnages conservent leurs traits de caractère. Ils enfantent des sosies. Les professions se transmettent de père en fils. Strickland, l’inénarrable surveillant du lycée de Marty, est ainsi le descendant – et le clone - de l’ancien Shérif de Hill Valley…

    - Jusqu’à maintenant, tu as parlé des individus face à l’Optimisme. Et les Nations ? Est-ce qu’elles sont logées à même enseigne ?

    Seul au monde

    Seul au monde (Cast Away)

    - L’Optimisme est une leçon d’espoir. Il nous dit que tout être, aussi misérable soit-il, a un rôle à jouer dans cette vaste réaction en chaîne qu’est la Vie. Tel est le sens des trois Retour vers le futur : des gens ordinaires sont en mesure de changer la face du monde. D’un autre côté, l’Optimisme est une leçon de modestie : nous sommes tous tributaires de notre condition. Ce qui est valable pour les personnes l’est aussi pour les peuples. Forrest Gump est un formidable exemple de cette extension du domaine de l’humilité. Il vit l’intégralité du Rêve Américain. Parti de rien, il arrive au sommet de la Société en s’appropriant le mythe du Self-Made Man. Il devient tour à tour un champion de Football et de Tennis de table, un héros de la Guerre du Vietnam et un puissant chef d’entreprise. Or, c’est un parfait crétin. A-t-il la moindre idée de ce qu’il fait, lui qui serre la main de trois Présidents et qui incarne l’idéal existentiel de millions de personnes ?

    - Non. Il confie même à une passante : « Je courais toujours pour aller partout. Je ne savais pas que ça me mènerait quelque part ».

    - Il suit la bonne route par la Grâce de Dieu. La façon dont il fait fortune en témoigne. Il achète un bateau pour pêcher la crevette, dans les eaux chaudes du Golfe du Mexique. Ses premières sorties se soldent par un cuisant échec. Le Lieutenant Dan, son associé, l’encourage à se rendre au Temple pour prier. Que se passe-t-il alors ?

    - Dieu déclenche un cyclone qui ravage tous les ports de Louisiane. Le chalutier de Forrest et de Dan est le seul qui échappe au cataclysme. Les deux amis n’ont plus qu’à profiter de leur monopole.

    - Pour achever de nous faire comprendre que les patries, comme les hommes, sont liées par les desseins du Créateur, Zemeckis utilise un procédé des plus convaincants : il dresse un parallèle entre la destinée de son héros et celle des Etats-Unis. Le récit est ainsi fait que l’un et l’autre sont indissociables.

    - C’est si vrai que Forrest écrit l’Histoire de son pays ! C’est lui qui apprend à danser à Elvis Presley, c’est lui qui permet le développement d’Apple, c’est lui qui dénonce les espions du Watergate et qui oblige Richard Nixon à quitter la Maison Blanche…

    - En vérité, il remet la « toute-puissante Amérique » à sa place en la confrontant à la vanité de ses prétentions. Non, l’Homme n’est pas le Capitaine du navire. Il n’est qu’un simple matelot.

    - C’est un peu triste, non ?

    - Nous serons toujours pareils à la plume que le vent fait tournoyer autour de Forrest Gump, mais consolons-nous : en tant qu’optimistes, nous avons l’assurance que nous prendrons invariablement la bonne direction au grand carrefour de l’Histoire. C’est ce que Chuck Noland nous susurre à la fin de ses aventures en s’arrêtant, plein de confiance et de sérénité, à la croisée de quatre chemins. Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles.



    [1] Vous vous souvenez, sans l’ombre d’un doute, que le titre complet de l’ouvrage de Voltaire est Candide ou l’ Optimisme

    [2] Vous n’avez pas oublié, cela va de soi, que François Marie Arouet était le véritable nom de Voltaire…

    Date de création:2012-08-23 | Date de modification:2012-08-23
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