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    Dossier biographique: De Mille Cecil B.

    Les voies déroutantes de la Grandeur - Cecil B. De Mille, le divin paradoxal

    Jean-Philippe Costes

    Cecil B. De Mille

    Cecil B. De MIlle

    "Il était sans nuances. Tout chez lui était écrit en lettres de néon hautes de six pieds: désir, vengeance, érotisme... Il fallait apprendre à penser à sa manière, c'est-à-dire, en majuscules". Le costumier, décorateur et metteur en scène Mitchell Leisen semble avoir dit l'essentiel sur son mentor: Cecil B. De Mille fut le cinéaste de la démesure[1]. L'Histoire de l'Art appose son sceau sur l'épitaphe en clair-obscur. L'auteur du Roi des rois (The King of Kings) était manifestement tourmenté par la fièvre de l'immensité. A sa décharge, beaucoup d'autres à sa place auraient succombé à ce mal immémorial. Le mythique associé de Jesse Lasky, d'Arthur S. Friend et de Samuel Goldwyn fut en effet le Saint Patron de Hollywood. Il réalisa en 1914 le premier film de la Mecque du Grand Ecran: Le mari de l'Indienne (The Squaw Man ). Ce coup d'essai fut suivi un an plus tard d'un coup de maître. Forfaiture (The Cheat) connut ainsi un succès international que le vénéré commentateur Louis Delluc présenta comme "la Tosca du Cinéma". Comment ne pas ressentir alors la légendaire ivresse des cimes? De Mille, à l'évidence, était né pour siéger sur le toit du monde. Sa vertigineuse production porte la marque de ce grisant augure. Adaptations de la Bible, évocations des temps héroïques des Etats-Unis, portraits d'illustres personnages, elle regorge de sujets d'envergure. Fresques éblouissantes, aventures aux décors somptueux, distributions gargantuesques, la formidable filmographie prospère sur des budgets monumentaux. Séquences épiques sur musiques pompières, foules cadrées avec un sens du mouvement et du détail à faire pâlir d'envie Martin Scorsese en personne, les morceaux de bravoure s'enchaînent avec une régularité qui confine à l'insolence[2].

    Ces performances tonitruantes suscitent autant d'admiration que d'agacement. Tandis que le Public applaudit son idole et rougit d'allégresse à la vue de ses miracles visuels, une partie du microcosme hollywoodien fait grise mine. De Mille serait au mieux un mégalomane, au pire, un autocrate résolu à régner sans partage sur sa profession. La Critique apporte des charges supplémentaires à ce procès en narcissisme. Après avoir salué la contribution historique du prodige américain à l'épanouissement du Septième Art, elle attire l'attention des censeurs sur une dérive qu'elle juge intolérable: l'Empereur de la Superproduction aurait vendu son âme d'esthète en échange de la réussite commerciale. Kevin Brownlow fait remonter le hideux marché à 1918. Plus clément sur la forme mais tout aussi implacable sur le fond, Charles Higham situe le reniement du Maître en 1932. Les puristes affligés se succèdent à la tribune et avancent tout à tour leur propre chronologie des faits. Qu'importent néanmoins leurs divergences temporelles, leur verdict intellectuel est invariable: le géant Cecil B. De Mille serait d'abord devenu un nain à force de s'admirer dans la psyché convexe de la renommée; ensuite, le Lilliputien se serait fait passer pour Gulliver en s'affichant devant la glace concave de la surenchère matérielle.

    "Les miroirs feraient bien de réfléchir avant de renvoyer notre image", objecterait toutefois Jean Cocteau s'il entendait pareils reproches. Un individu, fût-il médiatisé à outrance, ne saurait être réduit à ses apparences. De Mille ne mérite pas la mauvaise réputation que d'aucuns lui ont faite. Dès le début de sa carrière, il a méthodiquement alterné spectacle et intimisme. Jamais le talentueux cinéaste n'a négligé l'étude minutieuse des caractères, même dans ses récits homériques. "Etude minutieuse", les mots-clefs ont été prononcés. A leur lumière salutaire, un autre malentendu se dissipe: Cecil B. De Mille n'est pas tant préoccupé par la démesure que par la Grandeur. Or, cette notion n'est en rien l'antithèse de la subtilité. Elle est si riche que sa compréhension, voyage au pays d'idées complexes et variées, requiert un esprit aussi brillant qu'aventureux. Pour les petits professeurs de modestie, aborder un tel sujet relève nécessairement de la forfanterie. De Mille n'a cependant cure de leurs incriminations. Impavide, il garde son cap d'explorateur de la pensée. Sa persévérance est déroutante de prime abord mais a posteriori, elle est pleinement logique. Nul n'est en effet plus grand que celui qui, au marteau de la droite Raison, parvient à river leur clou à de gauches détracteurs.

     Les Dix Commandements (The Ten Commandments)

    Les Dix Commandements (The Ten Commandments)

    L'entreprise est admirablement ambitieuse. Pourtant, elle commence de façon déroutante. Le Spectateur désireux de saisir son sens profond doit ainsi renverser l'ordre protocolaire entre début et fin. Il lui faut paradoxalement se pencher sur Les Dix Commandements (The Ten Commandments ), long-métrage testamentaire du prolifique De Mille, pour assister à la naissance de la meilleure méditation sur la Grandeur que le Cinéma américain ait jamais proposée[3]. Qui est Moïse (Charlton Heston), le héros de cette brillante représentation de l'Exode? Il est le fils de deux esclaves hébreux préposés, à l'instar de milliers d'autres, à l'édification des pyramides. Comme Pharaon (Sir Cedric Hardwicke) a décrété la mort de tous les nourrissons mis au monde par ses prisonnières, l'enfant est confié au Nil par sa mère aux abois. Le petit naufragé est miraculeusement sauvé des eaux[4]. Il est recueilli puis élevé par la soeur de Séti Ier. Sa voie, exceptionnelle, est toute tracée. Une puissance transcendante l'a désigné pour sauver le Peuple Juif et ouvrir la route de la Terre promise. Aux yeux du Chrétien convaincu qu'est Cecil B. De Mille, cette fabuleuse expérience est fondatrice. Elle nous signifie, dans le droit fil de la "Destinée manifeste" chère au Protestants, que les plus vénérables d'entre les hommes sont élus et bénis par le Ciel. Il n'est de Grandeur qu'en Dieu . Hors de lui, insiste le scénario des Dix Commandements, tout est frappé d'insignifiance. Le païen Ramsès (Yul Brynner) en témoigne à son corps défendant. S'il est expert en menaces, rodomontades et autres vociférations, l'héritier présomptif du trône d'Egypte est incapable de faire jaillir du désert la ville nouvelle que lui commande son père. Seul Moïse, frère adoptif dont il ignore les véritables origines, est en mesure de remédier à sa pitoyable incurie. La messe est dite. L'Excellence est une grâce que Dieu accorde souverainement.

    Cette loi présentée comme universelle encadre l'action des Conquérants d'un nouveau monde (Unconquered). Quiconque regarde le film, tableau de l'Amérique balbutiante des années 1760, est en effet saisi par la césure morale qui sépare les personnages décrits par De Mille. Christopher Holden (Gary Cooper) repère Abby Hale (Paulette Goddard) sur l'étal d'un marché aux esclaves de la Côte Est. Le Capitaine anglais est de ceux qui savent reconnaître une Reine parmi les serfs. Il tente par conséquent d'acheter la captive aux yeux clairs à ses sombres geôliers. Martin Garth (Howard Da Silva), un trafiquant de chair humaine, propose une forte somme afin de contrer cette noble tentative. Son généreux adversaire finit par remporter l'enchère? L'ignoble négrier n'entend pas capituler pour autant. Pervers en diable, il enlève sa proie et la ramène à sa condition de femme-objet. La répartition des rôles est effectuée en l'espace d'une simple séquence inaugurale. Elle souligne que la Vie est inégalitaire et que les différences entre les hommes sont les fruits de la volonté divine. Tandis que certains sont nés pour s'élever, d'autres sont voués par le Très Haut à la perpétuelle bassesse. De Mille confère au céleste arbitraire un caractère absolu dans Samson et Dalila (Samson and Delilah). Le héros éponyme de cette nouvelle adaptation de l'Ancien Testament est un colosse, auquel Victor Mature prête sa carrure impressionnante. "Quelle est donc la force invisible qui arme son bras?" s'interroge l'un des témoins de ses exploits physiques[5]. Le surpuissant chef de la tribu des Danites nous donne la réponse après son arrestation par l'oppresseur Philistin. Une supplique à Yahvé lui procure ainsi l'énergie suffisante pour défaire ses liens et occire, avec la mâchoire d'un âne, les cent guerriers qui le menaient au cachot. La scène en forme de catéchèse est conçue pour porter un coup décisif au camp des incrédules: le Créateur est bel et bien la source de toute Grandeur.

    Les conquérants d'un nouveau monde (Unconquered)

    Les conquérants d'un nouveau monde (Unconquered)

    Si la Grâce qui arrache une partie d'entre nous à la médiocrité vient des cieux, elle dispose nécessairement d'un véhicule pour se répandre à la surface de la Terre. Selon Cecil B. De Mille, le saint vecteur n'est autre que la Nature. Le cinéaste aborde ce mot galvaudé sous deux angles à la fois distincts et complémentaires. Le premier affleure du postulat narratif de Pacific Express. Au lendemain de la Guerre de Sécession, la vaste Amérique n'est qu'une puissance embryonnaire. Le Nord et le Sud ont appris à vivre en bonne intelligence à la force de la baïonnette, mais l'Est et l'Ouest sont encore éloignés par des espaces désespérément vierges. L'essor de la "Nation Continent" requiert la construction d'une voie ferrée entre le Missouri civilisé et la Californie en expansion. La compagnie Union Pacific est chargée d'effectuer ce travail herculéen [6]. Les rails qu'elle pose sur d'innombrables hectares de canyons, de montagnes et de déserts ont valeur de révélateurs: la Grandeur que Dieu nous octroie ne passe du virtuel à l'actuel qu'avec la culture acharnée de notre environnement. Les pionniers des Conquérants d'un nouveau monde mettent en pratique cette théorie bien avant l'âge de la locomotive à vapeur. Le Créateur leur a offert d'immenses étendues sauvages? Il leur incombe de les modeler, afin que de sublimes cités germent sur l'humus de la jungle originelle. Ainsi donc, les hommes appelés à devenir grands sont pareils à des paysans, qui défrichent et labourent les territoires que le Seigneur leur a confiés. Ils sont aussi des artisans, ajoutent en choeur les esclaves des Dix Commandements. Les pyramides pharaoniques ne se dressent fièrement vers les nuages que dans la mesure où des légions de maçons, armés de science et d'endurance, pétrissent la boue pour concevoir des briques.

    Les images sont édifiantes et pourtant, elles ne constituent qu'une étape dans un raisonnement de longue haleine. La Grandeur, telle qu'elle est envisagée par De Mille, n'est pas seulement une propension à transformer la Nature au sens physique du terme. C'est également une aptitude morale à exploiter notre nature individuelle. La nuance, fondamentale, trouve une fois encore son meilleur champ d'expression dans Pacific Express. Les ingénieurs de l'Union Pacific sont confrontés à d'incroyables défis sur le chantier le plus impressionnant du XIXè siècle. Ils deviennent cependant des anges de la Technique en puisant dans les ressources prophétiques de leur intelligence. Les petites mains qui exécutent leurs faramineux desseins se découvrent elles aussi des talents insoupçonnés. La patiente construction du chemin de fer éveille le Sacré qui sommeillait sous leur écorce apparemment profane. Leur puissant regain de dignité fait écho à celui de Jeff Butler (Joel McCrea). Le banal policier se hisse en effet au rang de missionnaire du courage en assurant, au péril de sa vie, la sécurité d'une multitude de travailleurs en péril. Même la modeste Mollie Monahan (Barbara Stanwyck) a les honneurs extatiques de la promotion. La frêle postière occupe a priori une position subalterne. Le formidable réconfort qu'elle apporte aux soldats du rail, néanmoins, la métamorphose en madone des âmes en peine. Sa trajectoire ascendante, en croisant celle de ses compagnons d'élévation, dessine une métaphore à mi-chemin du Spirituel et du Temporel: la Grandeur est un train en marche dans lequel on ne monte qu'en révélant la part de divinité qui est en soi.

    Samson et Dalila (Samson and Delilah)

    Samson et Dalila (Samson and Delilah)

    Sous le plus grand chapiteau du monde (The Greatest Show on Earth) développe l'idée de façon spectaculaire. Barnum, le personnage central de ce film irisé par un Technicolor enchanteur, n'est pas devenu fortuitement le roi des cirques. Il a gravi tous les sommets parce que ses animateurs ont été élevés à l'école de l'exigence. Brad Braden (Charlton Heston) donne un aperçu de cette éducation ascétique. Le jeune directeur de troupe, qui se déplace très symboliquement en convoi ferroviaire, ne se contente pas de bien faire. Il remue jour et nuit ses méninges pour concocter un spectacle d'exception. Dolly (Betty Hutton) et Sebastian (Cornel Wilde) ont adopté sa religion du dépassement. Leur discipline de prédilection les rend toutefois plus emblématiques qu'aucun autre. Les deux trapézistes vedettes proposent ainsi des numéros en constante progression dans l'audace. Retrait du filet de protection, équilibres sur des accessoires instables, acrobaties à haut risque, ils vont jusqu'au bout de leurs capacités pour mériter la prestigieuse "Piste 1". Leurs palpitants exercices de style ne sont aux yeux de certains qu'une vaine compétition d'ego. Les merveilleux fous volants sont pourtant bien davantage que des insensés en quête de notoriété. Ils acheminent, tel Hermès, un message en provenance de l'Au-delà: qui veut aller au Firmament doit savoir creuser au plus profond de lui-même. La Grandeur est l'expression pleine et entière du potentiel que Dieu nous a légué.

    La vision mystique de Cecil B. De Mille semblera réductrice à beaucoup. Si la Transcendance distribue autoritairement les rôles terrestres, octroyant aux uns la grâce qu'elle refuse aux autres, l'Homme apparaît en effet comme un pantin qui joue mécaniquement une comédie sans suspense ni intérêt. Force est néanmoins de constater que l'objection manque de pertinence. De même que la Nature a besoin de bras pour être cultivée, le Destin ne peut ainsi se passer d'acteurs pour s'accomplir. Il n'est qu'une abstraction éthérée si des esprits libres ne se portent pas volontaires pour lui donner consistance. De façon plus générale, une pensée peut être conservatrice sans être primaire. De Mille en administre la preuve éclatante en introduisant un paradoxe supplémentaire dans son paradigme cinématographique: la Grandeur n'est pas seulement l'obéissance aveugle au Créateur, elle est aussi une révolte contre l'écrasante petitesse de la Création.

    La voix off qui ouvre Samson et Dalila légitime cette insurrection inattendue: "Depuis que l'Etre humain a découvert son âme, il combat des puissances qui cherchent à l'asservir". En d'autres termes, notre condition est un carcan que tout aspirant au Progrès se doit de briser. Les Chrétiens du Signe de la croix (The Sign of the Cross) reprennent collectivement cet évangile de la contestation. Accusés d'avoir incendié Rome en lieu et place du dément Néron (Charles Laughton), les parias de l'Empire sont traqués sans relâche par militaires et concitoyens assoiffés de vengeance [7]. La Raison les incite à l'abjuration mais leur foi passionnée les force à contenir leur faiblesse. Le petit Stéphane (Tommy Conlon) est torturé au fer rouge? Il refuse de livrer à son bourreau le lieu de réunion de ses coreligionnaires [8]. Marcia (Elissa Landi) est exposée aux tentations de la luxure par son soupirant, le Préfet Marcus Superbus (Fredric March)? La vestale du Christ demeure droite et vertueuse. Elle préfère les supplices du cirque à l'amnistie que lui vaudrait sa conversion aux cultes païens. Le Martyr, tel est pour De Mille celui qui trace la voie de la Grandeur. Il va vers le divin en résistant aux vents contraires que Dieu fait souffler sur lui.

    La Bible corrobore largement cette idée. L'ensemble du Livre saint est en effet traversé par l'épreuve. Or, quel est le sens de cette figure récurrente? Elle constitue pour le Créateur un moyen efficace entre tous de mesurer la fidélité de Ses créatures. Elle est aussi pour le croyant un tremplin, pénible et cependant irremplaçable, pour effectuer des sauts qualitatifs. Moïse le montre particulièrement bien dans Les Dix Commandements. Traverser le désert après son bannissement d'Egypte, engager un bras de fer avec l'inflexible Ramsès afin d'obtenir la libération des enfants d'Israël, guider tout un peuple dans des plaines désolées sans connaître la destination exacte du voyage, le berger des esclaves doit affronter le pire pour avoir le meilleur. C'est dans l'enfer de l'adversité qu'il devient le digne ambassadeur du Ciel sur la Terre. Il n'échappera pas au Spectateur attentif qu'en plusieurs occasions, le prophète exerce son esprit combatif à l'encontre de Yahvé Lui-même. L'élu ose ainsi demander des comptes à son Electeur omniscient sur les quatre siècles de captivité qui ont été infligés à ses congénères. Lorsqu'une injonction embarrassante lui parvient des cimes du Sinaï, il obtempère tout en maugréant: "Qu'il en soit fait selon Ta volonté, ô Seigneur!" Pour De Mille, cette indocilité chronique n'est en rien une hérésie. Elle dénote au contraire un louable désir de progresser. Comme la Grandeur est l'art de surmonter les terribles difficultés qui parsèment la Création, Dieu préfère logiquement les fortes têtes aux obséquieux et aux résignés[9].

    Cecile B De Mille - Pacific Express (Union Pacific)

    Pacific Express (Union Pacific)

    La Nature , prise dans son acception environnementale, est la principale cible de cette "contestation salutaire". L'Etre humain ne doit pas seulement la cultiver pour démontrer sa valeur. Il a également le devoir moral de refuser sa tyrannie. Les ouvriers de Pacific Express livrent cette guerre initiatique. Le succès de leur sublime entreprise passe par la domestication des océans de sable, des mers de boue et des montagnes de neige qui jalonnent leur parcours. L'accident spectaculaire du premier train qu'ils lancent dans les Rocheuses traduit toute l'âpreté de leur lutte. Les protagonistes des Naufrageurs des mers du Sud (Reap the Wild Wind) mesurent également leur dignité à l'aune des éléments déchaînés. Qu'ils soient navigateurs de commerce comme Jack Stuart (John Wayne) ou sauveteurs de bateaux en détresse, comme Loxi Claiborne (Paulette Goddard) et ses confrères, ils rencontrent la gloire en bravant les ouragans dantesques, les pluies diluviennes, les vagues ravageuses et les récifs pernicieux qui hantent le Golfe du Mexique.

    Ces confrontations avec le monde extérieur sont héroïques. Elles ne constituent pourtant que des préludes. La mère de toutes les batailles, pour ceux d'entre nous qui postulent à la Grandeur, se joue en effet sur le champ de mines qu'est notre essence. Cecil B. De Mille parachève ici le retournement de ses présupposés philosophiques. La nature humaine, laisse entendre le cinéaste avec un sens aigu de la dialectique, est pareille au fumier du bon jardinier. Si elle est propice à l'épanouissement de la Beauté, elle recèle aussi maintes vermines qu'il nous faut éradiquer. Samson fait remonter cette conflagration intérieure à la surface de l'écran. Toute son histoire est celle d'un géant aux prises avec un tempérament de nain. Dès sa nuit de noces avec Sémadar (Angela Lansbury), le champion des Danites se fait rouler par son épouse restée fidèle à ses compatriotes Philistins. Par la suite, le mastodonte à l'âme d'enfant se laisse séduire par Dalila (Hedy Lamarr), femme lige de son ennemi juré le Roi de Gaza (George Sanders). Il révèle à la sculpturale Mata Hari du Proche Orient que le secret de sa puissance physique réside dans sa chevelure bénie. Sa coupable naïveté lui vaut d'être tondu à la façon d'un vulgaire mouton, aveuglé au fer rouge et condamné, comme une bête de somme, à pousser pour toujours une énorme meule à grains. Pour grandir, comprend tardivement Samson, il faut au préalable conjurer ses propres faiblesses. Brad Braden a conscience de cette impérieuse nécessité. Telle est la raison pour laquelle l'indomptable directeur de cirque se dresse contre les passions amoureuses qui tourmentent ses collaborateurs. Sebastian et autres bourreaux des coeurs n'ont pas le droit de saper, par leur frénésie de conquêtes, la cohérence de la troupe. C'est au prix de cette austérité que Barnum reste "le plus grand chapiteau du monde". C'est pour ne pas s'être acquitté de cette rançon que Patoche (James Stewart) connaît la déchéance. L'éminent chirurgien doit ainsi se changer en clown triste après avoir assassiné sa femme dans un accès de jalousie. Sa folle inconséquence le condamne à porter son maquillage en permanence. Il ne peut montrer son visage disgracié à personne, sous peine d'alerter les enquêteurs qui le recherchent pour homicide. L'élévation va définitivement de pair avec la maîtrise de soi.

    Le hideux rictus de la barbarie caché sous le masque de la Civilisation, l'image éloquente dévoile un autre barrage sur le sentier sinueux de la Grandeur: la persistance de la sauvagerie. Le train du Progrès ne roule pas sur un terrain plat, nous suggère De Mille en filant la métaphore ferroviaire qu'il affectionne. Sa marche est entravée par des ravins existentiels qui se succèdent à l'infini. Les ouvriers de Pacific Express ne le savent que trop bien. Harcelés par des Indiens cruels qui ne songent qu'à les piller ou à les tuer, ces travailleurs d'un abord honnête sont habités par les démons du jeu, de l'alcool et du sexe. Ils sont en outre taraudés par la soif de l'or[10]. Leur misère, comme celle des Sioux sanguinaires qui les agressent, sort du cas particulier pour nous poser une question universelle: qui creuse donc les abîmes de vice qui voudraient nous empêcher de prendre de la hauteur? La réponse est là encore en nous et non en dehors, comme nos rêves d'innocence nous poussent à le croire. Elle nous renvoie à la funeste résilience de nos pulsions archaïques, instincts primitifs qui remontent inlassablement du fond des âges. Henderson (Lawrence Tierney) attire notre attention sur l'un de ces atavismes destructeurs. Le sulfureux homme d'affaires a résolu d'installer des stands truqués au sein de la fête foraine qui suit "le plus grand chapiteau du monde". Brad Braden peut toujours l'en dissuader, jamais il ne renoncera. Une force obscure l'incite à vivre par et pour la tricherie. Seule la contrainte physique peut temporairement mettre fin à ses nuisances. L'Humanité est ainsi fait qu'elle est transgressive et attirée par les gouffres.

    Sous le plus grand chapiteau du monde (The Greatest Show on Earth)

    Sous le plus grand chapiteau du monde (The Greatest Show on Earth)

    Le loup qui s'immisce dans la ménagerie de Barnum, lointaine réplique du serpent qui se glisse au sein du Jardin d'Eden, impose une distinction qui nous ramène à l'aristocratisme de Cecil B. De Mille. La vaste guerre morale que décrit le réalisateur ne fait pas uniquement rage dans notre cerveau schizophrénique. Elle oppose plus largement les deux factions rivales qui composent le genre humain: les belles âmes tournées vers l'amélioration tant personnelle que collective et les maudits, voués à la régression comme les Philistins de la Bible[11]. La ligne de démarcation qui sépare ces fils d'Abel et de Caïn est tracée par Les naufrageurs des mers du Sud. D'un côté, le cupide King Cutler (Raymond Massey) et sa bande de pirates sombrent dans les abysses de la honte en faisant s'échouer des caboteurs emplis de richesses à voler. De l'autre, Loxi Claiborne et les bons samaritains de Key West gagnent leurs quartiers de noblesse en réparant les dégâts qu'occasionnent les vautours de la côte floridienne. La confrontation, exacerbée par les contrastes du Technicolor, claque à la manière d'une dénonciation. La voracité trahit la nature dévoyée des mauvais. C'est ce mal héréditaire que doit terrasser en premier lieu celui qui prétend accéder à la Grandeur.

    Cléopâtre (Cleopatra) explique cette hiérarchie des priorités. Ptolémée est fermement décidé à régner sur l'Egypte en solitaire. Son ambition dévorante, déjà limitée par le protectorat de Rome, ne peut souffrir la présence de quelque concurrent sur le trône d'Alexandrie. Le Roi ordonne par conséquent l'évincement de sa soeur, cohéritière du pouvoir pharaonique. La malheureuse est enlevée par le Premier Ministre Pothinos (Leonard Mudie) et abandonnée dans le désert avec pour seul appui, un fidèle serviteur. Le traitement est indigne. C'est néanmoins en cela qu'il est profitable pour Cléopâtre (Claudette Colbert). La proscrite apprend ainsi que parmi tous les diables qui sévissent sur la Terre, les avides sont les plus redoutables. Insensibles à la magnanimité, à la générosité, à l'altruisme, à l'honneur comme à l'ensemble des valeurs qui caractérisent l'Etre humain respectable, ces renards à la faim de charognards ne connaissent en effet qu'un dieu: Machiavel, prince de la bassesse triomphante. "L'appétit vient en mangeant", dit un vieil adage. La médiocrité aussi, reprend De Mille à la face des carnassiers qui se disputent le monde.

    Ce bref mais cinglant éloge de la sobriété est capital pour qui ambitionne de cerner la pensée de son auteur. La Grandeur, sous-entend-il avec une remarquable finesse, est définitivement un concept déroutant. Elle est une école de modestie et non, d'arrogance. Ce nouveau paradoxe d'envergure balaie l'imagerie et les idées préconçues qui l'accompagnent. Pour nous convaincre de sa pertinence, De Mille fait oeuvre de pédagogue. Il passe de l'abstrait au concret en nous conviant à étudier un cas d'espèce, devenu exemple universel au fil de l'Histoire: les Etats-Unis. La vocation de l'Amérique, telle que le Maître hollywoodien la conçoit, se manifeste avec la superposition de Pacific Express aux Dix Commandements. Qu'observons-nous par effet de transparence? Le train qui relie le Missouri à la Californie s'identifie à la sainte caravane guidée par Moïse dans le Sinaï. Il emmène une communauté de croyants accablés en Terre promise. Nul n'est besoin de s'étendre pour saisir le sens de l'analogie. Les Américains forment une nation qui vient de loin et qui va loin. Héritiers du Peuple élu, ils marchent à la rencontre d'un destin fabuleux [12].

    Cet appel de la Grandeur est porté par Les conquérants d'un nouveau monde. Le film s'ouvre sur deux vues successives du Pittsburgh moderne et du Fort Pitt à demi sauvage de 1760. A l'aune de cette confrontation entre présent et passé, le Spectateur sait d'emblée que les Etats-Unis ont devant eux un avenir prospère. La suite du récit extrait la racine de cette luxuriance annoncée: l'ancienne colonie anglaise est un pays en mouvement. Elle est édifiée par des pionniers, invincibles fantassins de l'évolution qui repoussent constamment les limites de la modernité[13]. La glorieuse civilisation de ces bâtisseurs héroïques exhibe fièrement ses fruits vermeils dans Sous le plus grand chapiteau du monde. L'Amérique, professe le fastueux long-métrage en invoquant la foule en exode de Moïse et l'Arche du divin Noé, est née pour entraîner tous les candidats au Mieux dans un univers où la vie est plus belle que la Vie [14]. Accomplissement personnel, rires, chants, couleurs extatiques, émotions fortes, chacun peut trouver en son sein les joies que l'Europe et les vieux continents lui ont refusé. Le mari de l'Indienne contribue à matérialiser l'onirique perspective. Jim Wyngate (Warner Baxter), figure centrale de ce film tourné à deux reprises en muet et une fois en parlant, quitte son Angleterre natale pour s'établir dans le Far West. L'aristocrate britannique fuit le microcosme corrompu de son cousin Henry Kerhill (Paul Cavanagh), escroc grimé en Lord dont il accepte noblement d'endosser les malversations financières. Perdre son titre, ses biens et Diana (Eleanor Boardman), sa dulcinée, sont pour lui d'effroyables souffrances. L'espoir cautérise néanmoins ses plaies. De l'autre côté de l'Atlantique, se console l'exilé magnifique, une existence meilleure est possible. La misère d'hier n'y sera plus demain qu'un mauvais souvenir. Les Etats-Unis, c'est là le ferment de leur splendeur, sont la patrie de la seconde chance.

    Cecile B De Mille - Les naufragés des mers du Sud (Reap the Wild Wind)

    Les naufragés des mers du Sud (Reap the Wild Wind)

    Leurs citoyens doivent-ils pour autant succomber au vertige de l'autosatisfaction? Infiniment moins consensuel qu'il ne le laisse paraître, Cecil B. De Mille répond par la négative en complétant ses réflexions préliminaires. Pour le réalisateur à la pensée foisonnante, l'Amérique est certes la principale gagnante d'un monde que Dieu a voulu inégalitaire. Cependant, la Nature qui l'a bénie n'est pas seulement aristocratique. Elle est également métissée. De même que les descendants d'Adam sont amenés à s'unir aux humains qui n'ont pas connu le Jardin d'Eden, ses enfants sont destinés au brassage perpétuel. Les tuniques écarlates (North West Mounted Police) met en scène cette idée fort déplaisante pour les chantres de l'homogénéité raciale, sociale et culturelle[15]. Les protagonistes de ce film d'aventure, situé dans le Nord-Ouest du Canada émergent, sont des Américains au sens continental du terme. Le trait le plus saillant de la communauté qu'ils forment à la Frontière de la Civilisation est la diversité. Blancs d'origine européenne et Indiens ont en effet engendrés d'innombrables "sang-mêlé". Ce panachage ethnique déborde dans la sphère éthique et transcende les limites artificielles de la Sociologie. La Police montée du colonisateur anglais incarne ainsi l'oppression des peuples de couleur mais dans le même temps, ses membres se distinguent par leur courage et leur magnanimité. Les métisses, mécontents de leur sort politique, sont eux aussi partagés entre Bien et Mal. Leur chef charismatique Louis Riel (Francis McDonald) est par exemple un pacifiste épris de dialogue et de modération. Son bras droit Jacques Corbeau (George Bancroft) est à l'inverse un belliqueux trafiquant d'armes, qui distribue du whisky aux Indiens pour mieux enflammer sa contrée sylvestre. Louvette (Paulette Goddard), la fille du semeur de discorde, est la quintessence de cette dualité. Les yeux bleus et le teint hâlé, elle ne cesse d'osciller entre vice et vertu. Son idylle avec la "tunique rouge" Ronnie Logan (Robert Preston) est la traduction romantique de l'imbrication totale des êtres et des sentiments. L'Amérique, à l'image de la Nature, est fondamentalement impure [16]. Elle est soumise à des puissances contradictoires.

    Le propos est téméraire, voire, iconoclaste. Il brise en effet les rêves de Grandeur absolue que caressent les Etats-Unis depuis leur genèse. Dans un univers irrémédiablement ambivalent, le fort doit composer avec la fragilité que la Vie lui a laissé en héritage. Cette incurable vulnérabilité se manifeste à travers les péripéties qui émaillent Sous le plus grand chapiteau du monde. Braden doit ainsi se battre comme un fauve pour que la tournée de Barnum, victime de la Dépression de 1929, ne soit pas douloureusement écourtée. Sebastian, l'empereur de la voltige, lâche accidentellement son trapèze et mord la poussière de la piste aux étoiles. Klaus (Lyle Bettger), dresseur allemand dont la glaciale monstruosité annonce l'horreur nazie, érige par dépit amoureux un barrage sur la voie ferrée que la troupe doit emprunter. Le traquenard du dément provoque un terrible accident qui menace la pérennité du cirque. Aléas économiques, attraction universelle, folie des hommes, les périls s'accumulent et composent une allégorie implacable: comme la plus petite nation de la planète, l'Amérique peut dérailler à tout instant[17].

    Cette friabilité structurelle abat les murs porteurs des Etats-Unis, pays où tout paraissait trop grand pour être précaire. La relation de cause à effet est lucidement exposée dans Le mari de l'Indienne. Jim Wyngate franchit l'océan afin de trouver la noblesse qui n'a plus cours dans son Angleterre natale. Aux chacals qu'il laisse derrière lui succèdent hélas d'autres chacals. Cash Hawkins (Charles Bickford), marchand de misère spécialisé dans la contrebande de drogue et d'alcool, convoite ainsi son ranch avec la terrifiante frénésie d'un prédateur insatiable. Gentleman Jim doit constamment jouer des poings pour renvoyer dans les cordes ce rustre qui le saoule de coups bas. Il est même contraint de faire parler les armes pour obtenir un commencement de paix. Le bon contre le mauvais, l'Histoire humaine semble se répéter jusqu'au comique. Elle tire cependant, dans son sillage tragiquement circulaire, des enseignements que méconnaissent les âmes les moins clairvoyantes. Non contente d'être discriminatoire et mélangée, la Nature est immuable. La noirceur qu'elle porte en son sein est indélébile. La seconde chance promise par l'American Way of Life relève par conséquent de la légende. Il n'est pas de "nouveau départ". Il n'existe pas davantage de "Nouveau Monde". Les caractères perdurent au mépris des projets enthousiasmants. Wyngate finit par s'en aviser. Il envoie Hal (Dickie Moore), le fils qu'il a eu avec une squaw symboliquement prénommée Naturich, vivre le reste de son âge dans les îles britanniques. L'herbe n'est pas plus verte dans les plaines mythiques du Far West.

    Cecil B De Mille - Le mari de l'Indienne (The Squaw Man)

    Le mari de l'Indienne (The Squaw Man)

    Les Américains , soutient d'ailleurs Cecil B. De Mille pour étayer son enquête paradoxale sur les servitudes de la Grandeur, souffrent d'ailleurs des mêmes maux que leurs ancêtres Européens. Cette hérédité du Mal est mise en exergue par Les tuniques écarlates. Les acteurs du drame aux décors bucoliques vivaient naguère dans la concorde. La générosité, la bravoure et la recherche du bonheur, quête ancrée dans la Déclaration d'indépendance rédigée par Thomas Jefferson en 1776, les rassemblaient par-delà leurs différences. La solidarité fait cependant place à l'animosité quand Jacques Corbeau résout d'envenimer le petit paradis perdu. Il exhorte les métis à son image à prendre les armes pour chasser les Blancs de leur fief. Le fauteur de troubles fait alliance avec des tribus indiennes pour mieux arriver à ses fins. La plus absurde des guerres peut commencer. Les frères d'hier, incapables d'inventer des lendemains où la couleur de peau n'aurait pas d'importance, s'immolent rageusement sur l'autel de l'intolérance. L'orage d'acier qui électrise le film, tourné durant l'année 1940, entre en résonance avec la foudre hitlérienne qui s'abat sur la vieille Europe. Il fait tomber un verdict sans appel. Séduite par les sirènes de l'objectivisme, la jeune Amérique reproduit les funestes erreurs de ses aînées. Elle tend à oublier ses grands principes en se laissant aller à croire qu'une nation repose exclusivement sur le territoire et le sang [18].

    Ce mimétisme destructeur entre l'Est et l'Ouest de l'Atlantique, dramatiquement confirmé par le génocide indien, l'esclavagisme et la ségrégation raciale, s'étend hélas à d'autres domaines et rabaisse toujours davantage les hautes ambitions des Etats-Unis. Martin Garth incarne le navrant processus dans Les conquérants d'un nouveau monde. L'homme d'affaires, venu de la très mercantile Angleterre, a résolu de monopoliser les trésors de l'Ohio primitif. Rien ne saurait faire entrave à son entreprise. Organiser la traite des Blancs, liguer les "Natifs" contre les colons, céder des armes aux Indiens en lutte contre ses propres compatriotes, épouser la fille du Chef Guyasuta (Boris Karloff) pour hériter de l'immense domaine des Sénécas, l'accapareur est prêt à utiliser tous les moyens pour étancher sa soif de possession. Ce Judas qui vendrait son père pour trente deniers est a priori l'archétype de l'antihéros. Cecil B. De Mille fait pourtant de lui un héraut des temps modernes. Le traître annonce aux Américains qu'ils renient leur céleste vocation en reprenant, à l'unisson, le credo infernal des marchands du Temple.

    Derrière cette condamnation du commerce roi se cache un procès véhément. L'attaque souterraine se fait jour dans Pacific Express, film aussi essentiel que négligé par les commentateurs. D'où proviennent ainsi les pires avanies que subit le transcontinental imaginé par Abraham Lincoln? Ces plaies n'émanent pas tant des Indiens en colère ou des éléments déchaînés que du banquier Asa Barrows (Henry Kolker). Le financier de Chicago spécule sur la déconfiture de l'Union Pacific. Son attrait compulsif pour les espèces sonnantes et trébuchantes le conduit à engager un saboteur nommé Sid Campeau (Brian Donlevy). Cet individu, sinistre entre tous, remplit son office avec une affligeante application. Ouverture d'un tripot itinérant pour avilir les ouvriers, incitations à la grève, vol de la paie des employés, les complots se multiplient sous sa férule diabolique. Wall Street qui s'appuie sur un ruffian typique de l'Ouest archaïque, la petite association est plus significative qu'un long discours. Le Capitalisme ultralibéral, turbulent rejeton de la révolution industrielle, est sauvage en raison de sa passion du profit. Ce système importé d'Europe contribue notablement à aiguiller l'Amérique sur le chemin de la régression[19].

    Cecile B De Mille - Les tuniques écarlates (North West Mounted Police)

    Les tuniques écarlates (North West Mounted Police)

    Selon un protocole désormais bien établi, la morale de l'histoire débouche sur de saisissants paradoxes. Cecil B. De Mille met la vénalité à l'index tout en remplissant sa filmographie de superproductions hautement rémunératrices. Il se défie du divin Dollar dans un pays où la fortune est largement perçue comme un signe d'excellence. Pourquoi le nabab aux pieds nus est-il écartelé de la sorte entre ascèse et opulence? Parce qu'il appartient à l'Eglise épiscopalienne, nous apprend la lecture attentive des biographies. De Mille est fidèle à un syncrétisme religieux qui bénit l'entreprise individuelle à la manière des Protestants et maudit le lucre à la façon des Catholiques. Le singulier réalisateur doit ainsi son dédoublement de la personnalité à son obédience anglicane. A la ville, il est un homme d'argent. Dans Les Dix Commandements, il voue le Veau d'or aux gémonies.

    Cette dernière séquence, déchéance d'anthologie durant laquelle le Peuple élu se prosterne honteusement devant une idole païenne, est restée gravée dans la mémoire du Public. Son but premier n'est toutefois pas la dénonciation des esprits mercantiles. Dathan (Edward G. Robinson), son acteur principal, est en effet plus qu'un prédicateur du matérialisme qui surveille ses frères esclaves en échange des largesses de Pharaon. C'est un prophète du Scepticisme qui encourage les siens à douter de Moïse et de l'existence même de Yahvé. Son oeuvre d'apostat met en lumière les deux dernières maladies que le mal nommé "Nouveau Monde" aurait ramené de l'Ancien: le Rationalisme exubérant et son corollaire, la désacralisation de la Société.

    La statue du Commandeur américain ébranlée par la bassesse ordinaire, le séisme visuel fait s'écrouler l'orgueil de toute l'Humanité. Aucune nation, fût-elle la plus forte qui soit, n'est immunisée contre le virus de l'insignifiance. Est-ce à dire que la Grandeur est inaccessible aux mortels? S'il fait souvent preuve de pessimisme dans ses diagnostics, Cecil B. De Mille est un médecin résolument optimiste. Il nous prescrit, en arrière-plan de ses films, un traitement spirituel dans lequel il nous invite à placer tous nos espoirs. La sainte ordonnance est logique de la part d'un fervent Chrétien. Les athées seront pourtant désarçonnés par l'énième paradoxe qu'elle recèle: la voie de l'élévation, comme le Christ l'a enseigné, est celle de l'abaissement de soi.

    Pour imprégner ses élèves de son troublant catéchisme, Maître De Mille s'appuie sur la pédagogie des contre-exemples. Il montre les supposés "grands hommes" qui dominent la Terre pour mieux démontrer leur petitesse intrinsèque. César (Warren William) est le premier à pâtir de cette démythification méthodique. Le légendaire conquérant, qui joue avec des catapultes en miniatures pendant qu'il impose des conditions léonines à l'Egypte vaincue, est un vieil enfant qui ne peut se contenter d'être Consul de Rome. Il veut devenir Empereur et plus encore, Roi de l'univers. Cléopâtre lui laisse entrevoir un moyen de réaliser ses rêves. En l'épousant, la souveraine lui ouvrirait les portes de l'Inde et ferait de lui un nouvel Alexandre. Elle lui permettrait surtout de fonder une dynastie qui unirait l'Orient et l'Occident pour les siècles à venir. Les Romains exècrent la Monarchie depuis Tarquin-le-Superbe, mais Jules-le-Magnifique n'a cure des mauvais augures qui lui prédisent sa chute. Il entend aller au bout de son royal projet. Brutus et les sénateurs, soucieux de sauvegarder la République, noient dans le sang ses folles espérances. Sic semper tyrannis, les grands meurent de leur excès d'ambition [20]. Marc Antoine (Henry Wilcoxon), figure de proue du triumvirat qui succède à César, commet une faute de semblable nature grâce à laquelle De Mille affine sa critique. Le jeune Consul est le digne héritier de son mentor puéril. Alors qu'il devrait mater l'Egypte, il se laisse griser par la séduisante Cléopâtre. Il sacrifie les intérêts stratégiques de son pays au nom de son plaisir personnel. La divine Reine d'Alexandrie sera sa femme en dépit des récriminations de Rome. Son rival Octave (Ian Keith) met à profit sa stupéfiante présomption pour crier à la haute trahison et obtenir son élimination. Quod erat demonstrandum, l'égoïsme ouvre une faille létale dans l'armure des puissants [21].

    Cecile B De Mille - Les croisades (The Crusades)

    Les croisades (The Crusades)

    La reconstitution romancée des Croisades (The Crusades) ajoute une syllabe à l'affection identifiée par Cléopâtre. L'égocentrisme, autre maladie endémique au royaume des titans, est ainsi au coeur de ce long-métrage mythique des années 1930. Les croisés, menés par des seigneurs impétueux et sûrs de leur force, propagent la guerre et la mort en Palestine au nom du Christ. Ils affirment être dépositaires de la vraie Foi. Saladin (Ian Keith), leur ennemi juré, n'est pas plus estimable. Le Sultan Ayyubide est même le frère siamois des envahisseurs occidentaux. Il revendique lui aussi le monopole de la Vérité divine. Tout laisse présager un face à face entre ces deux camps qui se vouent une haine tenace. En définitive, nous n'assistons qu'à un dos à dos entre ignorants. Chacun s'arc-boute sur ses présumées certitudes et réduit l'autre à la condition d'infidèle à abattre. Quoi de plus normal? se lamente Cecil B. De Mille en exhibant ces bouffons déguisés en tragédiens. Celui qui ramène tout à sa personne ne peut saisir l'infinie complexité de la Vie. Sa fatuité fait de lui un aveugle qui se cogne sans cesse dans l'impasse de l'amour de soi. Ce décalage entre la prétention et la triste réalité atteint son paroxysme dans Le signe de la croix. Néron va en effet plus loin encore que Philippe Auguste et autres défenseurs autoproclamés du Saint-Sépulcre. Il dit appartenir au règne des dieux. L'Empereur n'est cependant qu'un personnage grotesque et ventripotent qui ne ressemble en rien à Jupiter. Il brûle sa capitale et persécute son peuple, comme un nabot vindicatif et stupide né de quelque mariage consanguin. Son narcissisme, flétri par le miroir impitoyable du Réel, brise l'arrogance de tous les vaniteux. Chez ces êtres naturellement limités que sont les humains, le Moi n'est pas de taille à revêtir l'ample costume de la Grandeur.

    Le postulat paradoxal de l'ingénieux De Mille renoue soudain avec le sens commun. Puisque les puissants sont foncièrement misérables, les humbles ont bel et bien le privilège de l'élévation. Christopher Holden concourt à légitimer ce bouleversement de la hiérarchie sociale. Le conquérant d'un nouveau monde pourrait se reposer sur ses lauriers, lui qui a sauvé le futur Pittsburgh de la fureur des Indiens. Il préfère cependant l'Ouest encore sauvage à l'Est déjà civilisé. "Où est la Liberté, là est mon pays", la devise de Benjamin Franklin est son étoile du berger dans la nuit trompeuse de la facilité[22]. Elle lui rappelle, entre constance et exigence, que les meilleurs d'entre nous sont ceux qui passent outre les aspects purement matériels de l'existence. C'est parce qu'il ignore cette boussole morale que Martin Garth, l'homme qui voulait posséder toutes les richesses d'Amérique, s'égare dans le dédale mortel de l'infamie.

    Qui domine ses appétits peut s'inviter à la table des princes , écrit De Mille en filigrane de son oeuvre. Qui mortifie son ego, renchérit le cinéaste, est le véritable Roi de la Terre. Asa Barrows se pénètre douloureusement de cette leçon de Christianisme à la fin de Pacific Express. Dénoncé par son exécuteur des basses oeuvres, le banquier corrompu et corrupteur est contraint, par les ouvriers dont il a perturbé les travaux, de poser des kilomètres de rail. Chaque tire-fond qu'il est amené à enfoncer est un coup de fouet, risible et néanmoins salutaire, administré à son orgueil de magnat de la Finance. Richard Ier (Henry Wilcoxon) semble suivre une trajectoire opposée dans Les croisades. Il entre manifestement dans la légende grâce à son tempérament de feu. L'inversion des principes n'est toutefois qu'illusion. Celui que l'on surnomme "Coeur de Lion", en effet, doit son prestige à l'anaphore de l'abandon qu'il brode en lettres d'or sur son blason. Le souverain anglais renonce ainsi à la préséance royale en côtoyant son peuple à la façon d'un noble de second rang. Il renonce à son confort en s'engageant, moins par conviction religieuse que par panache, dans une expédition en Terre sainte qu'il sait hasardeuse. Il renonce à sa dignité d'homme en acceptant d'épouser, moyennant des victuailles pour ses guerriers affamés, la fille du Roi de Navarre. Il renonce à ses intérêts stratégiques en préférant la belle Bérangère (Loretta Young) à la glaciale Alice, fille du puissant Philippe Auguste[23]. Il est prêt à renoncer à sa vie en recherchant sa bien-aimée perfidement kidnappée dans le campement même de Saladin. Il renonce finalement à la gloire militaire en négociant la paix avec l'ennemi Musulman. Le prestige du monarque est-il affecté par cette effarante litanie de concessions? Au contraire, il ne fait qu'augmenter. Plus notre fierté s'abaisse, prêche Cecil B. De Mille, plus notre honneur s'élève.

    Cecile B De Mille - Le signe de la croix (The Sign of the Cross)

    Le signe de la croix (The Sign of the Cross)

    Le sermon est prononcé avec une indéniable conviction mais son logiciel continu de heurter l'opinion commune. Grandir en rapetissant est si contraire à l'ordre des choses que les rationalistes demeurent sceptiques. Les naufrageurs des mers du Sud s'efforce de convertir ces disciples de Saint Thomas. Stephen Tolliver (Ray Milland), le véritable héros du film, est l'archétype du petit homme. C'est un avocat précieux et hâbleur qui brille dans la bonne société de Charleston en mettant sa roublardise proverbiale au service de l'influent armateur Devereaux (Walter Hampden). Le dandin retors a des vues sur la merveilleuse Loxi Claiborne. A priori, il devrait user de sa ruse légendaire pour évincer Jack Stuart, son rival amoureux. L'inverse finit néanmoins par se produire. Tolliver fait alliance avec le marin qui courtise la femme de ses rêves pour déjouer les plans odieux de King Cutler, le flibustier qui fait profession d'échouer les navires marchands. En d'autres termes, il décrète l'union sacrée au nom de l'intérêt général. Cette décision magnanime l'arrache immédiatement à sa médiocrité originelle. Elle dissipe du même coup les brouillards qui s'accrochaient encore à l'idée-force de Cecil B. De Mille: si j'oublie ma personne au profit d'une cause supérieure, je dépasse mécaniquement mes limites individuelles et j'accède nécessairement à une dignité plus enviable. La racine latine que partagent "ministre" et "serviteur" est caution du raisonnement[24]. Notre grandeur s'accroît en fonction de notre aptitude à nous rendre utiles aux autres.

    Le signe de la croix nous renseigne sur la nature précise de cette altérité. Marcus Superbus, le Préfet de Rome, s'est hissé jusqu'aux sommets du Pouvoir en consentant à être le laquais de l'omnipotent Néron. Sa servilité ne l'a toutefois élevé qu'en surface. Au fond, le zélé fonctionnaire est un parfait misérable qui ne songe qu'à jouir des orgies organisées par les membres de sa caste. Il n'entrevoit le salut qu'après sa rencontre providentielle avec la lumineuse Marcia. La jeune Chrétienne est traquée, arrêtée puis, condamnée à mort en raison de sa confession. Elle n'est rien pour la Société matérialiste et cruelle qui l'accable. Irradié par l'Amour, valeur dont De Mille exacerbe la connotation évangélique, Marcus tend cependant une main charitable à la belle réprouvée. Il implore la clémence de l'Empereur, au risque de tomber en disgrâce. Il conjure Marcia d'abjurer pour échapper au supplice. Comme cette ultime initiative est un échec, l'ancien affidé du despote se convertit au Christianisme afin d'accompagner sa dulcinée dans la fosse aux lions [25]. La transfiguration est accomplie. Superbus a pleinement mérité son gratifiant patronyme. Son dévouement, admirable, l'a propulsé au niveau d'exigence que réclamait Jésus de Nazareth. Le plus grand est celui qui a le courage de se mettre au service des plus petits[26].

    Ce preux parmi les preux doit naturellement être le valet du Roi des rois pour achever son ascension , précise De Mille en accord avec l'article premier du Christianisme. Moïse ne devient pas une référence universelle en s'agrippant au trône d'Egypte. Il atteint la Transcendance parce qu'aux honneurs dérisoires des palais pharaoniques, il préfère le rude voyage que le Créateur lui a demandé de faire avec le Peuple élu dans le désert brûlant du Sinaï. Servir et s'humilier pour être digne du Seigneur, le double commandement est gravé dans l'argentique de la pellicule et magistralement exécuté par Samson. Le Prométhée de Gaza, enchaîné à la montagne de l'impuissance pour avoir trop négligé ses devoirs moraux et spirituels, supplie Dieu de lui accorder le pardon et de lui rendre la liberté. Sa prière déchirante est exaucée. Miraculeusement débarrassé de son joug de prisonnier, le repenti secoue de ses bras surhumains les fondations du temple païen de Dagon. Son acte de foi lui coûtera fatalement la vie mais peu lui importe la mort, il a retrouvé l'honneur et la magnificence dans la soumission inconditionnelle à Yahvé. L'élévation, semble nous confier le chef des Danites en disparaissant sous les pierres de la cathédrale des Philistins, ne prend sens qu'avec le sacrifice de soi.

    Cecile B De Mille - Cléopâtre (Cleopatra)

    Cléopatre (Cleopatra)

    "Il était sans nuances. Tout chez lui était écrit en lettres de néon hautes de six pieds: désir, vengeance, érotisme... Il fallait apprendre à penser à sa manière, c'est-à-dire, en majuscules". L'auteur et les relayeurs de ces propos aigres-doux prennent subitement la mesure de leur méprise. Si Cecil B. De Mille s'est fait toute sa vie l'apôtre de la Grandeur, c'était moins pour prêcher la démesure que la modestie. Gageons néanmoins que le cinéaste a pardonné l'impertinence des persifleurs. Il était en effet trop conscient de ses propres limites pour ne pas se montrer indulgent à l'égard de ceux qui le vilipendaient. Le colosse hollywoodien assumait d'ailleurs ses pieds d'argile. Souvenons-nous par exemple de cette scène sidérante durant laquelle Cléopâtre se prélasse dans le lait d'ânesse. Une dame de compagnie laisse tomber sa toge à ses pieds puis, pénètre dans la vaste baignoire de la souveraine d'Egypte. La caméra se détourne pudiquement de la scène débordante de sensualité. Son oeil émoustillé s'arrête malgré tout sur le robinet du bassin, jet blanchâtre qui figure l'extase d'un homme témoin du spectacle. Par cette allusion à peine voilée, De Mille avoue sa lubricité latente. Les non-initiés crieront au suprême paradoxe en voyant la Star des stars confesser ainsi ses turpitudes en public. Les autres, édifiés par quatre décennies de films légendaires, ne s'étonneront plus. Ils savent désormais que les voies déroutantes de la Grandeur passent aussi - et avant tout - par la reconnaissance de notre insondable insignifiance.



    [1] La citation de Mitchell Leisen est extraite du Dictionnaire mondial du Cinéma de Jean-Loup Passek (Paris, Larousse, 2011, p. 276).

    [2] Martin Scorsese confie son admiration pour Cecil B. De Mille dans son Voyage à travers le Cinéma Américain, documentaire présenté au Public en 1995.

    [3] De Mille a tourné Les Dix Commandements en 1956, trois ans avant sa mort. Preuve de son attachement viscéral au récit biblique, il avait déjà réalisé une version muette du film en 1923.

    [4] En Hébreu, "Moïse" signifie précisément "sauvé des eaux".

    [5] Samson est notamment capable de tuer un lion à mains nues.

    [6] Union Pacific est le titre original du film.

    [7] L'incendie de Rome, illuminé par la prestation enfiévrée du ténébreux Charles Laughton, est un monument de vertige où la fascination voisine avec l'effroi.

    [8] Il cède uniquement parce que son corps l'y contraint. Son âme, elle, reste immaculée.

    [9] "Je vomis les tièdes", dit d'ailleurs le Christ dans l'Apocalypse selon Saint Jean 3: 14 - 22 (lettre à Laodicée).

    [10] Ils ne mettent du coeur à l'ouvrage qu'à partir du moment où Jeff Butler, leur vaillant protecteur, leur fait croire qu'un filon aurifère a été découvert en aval de la ligne qu'ils sont censés construire.

    [11] Rappelons que les Philistins, antihéros de Samson et Dalila, ont laissé leurs vices dans le langage courant. Le Dictionnaire des noms communs les définit en effet comme "des personnes à l'esprit vulgaire, fermées aux lettres, aux arts et aux nouveautés". Leur disgrâce naturelle est l'expression même de l'inégalité morale parmi les hommes, aux yeux du très conservateur Cecil B. De Mille.

    [12] Pacific Express ne fait que retracer cette trajectoire ascendante. Son plan final, vision magnifiée d'un train moderne, répond ainsi à son carton inaugural: "L'Union Pacific est l'épopée d'une nation jeune, forte et invincible qui conquiert par le rail les fins fonds de l'Ouest".

    [13] L'adjectif "invincible" renvoie au titre original du film: Unconquered.

    [14] Comme l'Arche de Noé, le cirque de Braden accueille toutes les variétés d'humains et d'animaux de la Terre. Il constitue en cela une allégorie du melting-pot américain.

    [15] Les adeptes du cloisonnement des communautés abondent à l'heure où De Mille tourne ses films. Ségrégation et discrimination sont en effet les mamelles de l'Amérique, dans la première moitié du XXè siècle.

    [16] En l'espèce, Cecil B. De Mille préfigure un grand théoricien de l'impureté du monde: Elia Kazan.

    [17] La voix off qui introduit l'action du film le laisse clairement présager: "Le malheur rôde sans cesse autour du chapiteau".

    [18] "Blund und boden", telle était la devise de la Nation selon Hitler.

    [19] La métaphore ferroviaire,figure récurrente dans l'oeuvre de Cecil B. De Mille, est une fois encore poussée jusqu'à son terme.

    [20] "Sic semper tyrannis" signifie précisément "Ainsi meurent les tyrans".

    [21] Cléopâtre connaît parfaitement les dangers de l'ambition et de l'égoïsme. Elle n'use de son charme avec les maîtres de Rome que dans le but de servir son pays. En conséquence, elle est le seul "grand homme" que compte l'histoire narrée par De Mille. Elle ne déchoit qu'à partir du moment où, écrasée par ses obligations inhumaines, elle se préoccupe davantage de Marc Antoine que du trône d'Egypte.

    [22] La maxime est gravée sur le carton qui clôt le film.

    [23] Le rôle d'Alice est tenu par Katherine De Mille, fille adoptive de Cecil B. De Mille et première épouse d'Anthony Quinn.

    [24] "Ministre" dérive de "ministere", verbe latin qui signifie "servir".

    [25] La scène, lente montée des marches qui mènent à l'arène, est filmée comme l'ascension du Golgotha par le Christ. Elle offre au Spectateur un moment d'émotion d'une rare intensité.

    [26] Jésus déclare précisément ceci, dans l'Evangile selon Saint Matthieu 23 - 11: "Le plus grand parmi vous sera votre serviteur. Quiconque s'élèvera sera abaissé et quiconque s'abaissera sera élevé".

    Date de création:2016-02-15 | Date de modification:2016-02-16
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