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    Dossier biographique: Stevens George

    L'enfer de la Réussite - L'insuccès story du grand George Stevens

    Jean-Philippe Costes

     

    George Stevens

    Geroge Stevens

    La Réussite est bénéfique, elle concrétise notre potentiel, la Réussite est fantastique, elle nous transporte jusqu'au Ciel, la Réussite est magnifique, elle fait briller en Société, la Réussite est mirifique, mangeons-la donc à satiété, la Réussite est euphorique, elle donne un sens à notre vie, la Réussite est extatique, elle dit que Dieu nous a choisis . Le Monde post-moderne chante à perdre haleine cette litanie Baudelairienne, symbole de la transe dans laquelle nous entrons dès lors que nous pensons à la déesse Performance. Un homme à la verve exaspérante sort néanmoins du choeur unanime pour faire entendre, en disciple de Didyme, une voix dissonante: "Répéter mille fois un mensonge n'a jamais fait une vérité quand on y songe"[1]. Qui est donc cet impudent païen qui se permet d'apostasier à la barbe de tous les siens? L'hérétique convaincu nous vient d'Amérique. Il a pour nom George Stevens. A ces mots, le temple des marchands de succès vacille et s'effondre dans un nuage de poussière. La liturgie de la Gloire s'en retourne au profane. La douce poésie de la Victoire se défait, sous les coups de boutoir de ces rudes adversaires que sont les faits. Entrer chez le réalisateur de La plus grande histoire jamais contée (The Greatest Story Ever Told), c'est en effet sortir des rêves lénifiants dans lesquels se complaisent les masses avides de puissance. C'est se confronter, avec courage et lucidité, à une réalité que ne cessent d'occulter la démagogie et le simplisme ambiants: la Réussite n'est pas tant l'antichambre du Paradis que le vestibule de l'Enfer.

    Pareils propos surprennent par l'audace et la virulence dont ils font preuve à l'égard d'une valeur consensuelle entre toutes. Ils étonnent d'autant plus qu'ils émanent d'un artiste en provenance du pays de la Seconde chance, du Self-Made Man et de la doctrine Protestante de la Destinée manifeste. George Stevens n'a cependant que faire de l'opinion majoritaire. Son visage toujours impassible, qui lui valut d'être surnommé "l'Indien" par ses pairs, nous le révèle sans détour: il est vain d'essayer de le convertir à un dogme contraire à ses croyances. Les Nababs de Hollywood ont fait la dure expérience de cette légendaire propension à l'intransigeance. Ils ont pesé de tout leur poids pour infléchir la conduite du cinéaste taciturne. Ils l'ont notamment exhorté à faire assaut de rapidité, lui qui avait coutume de multiplier les prises pour atteindre la Perfection. Néanmoins, aucun producteur n'est parvenu à se faire entendre. "Il ne faut jamais contrarier l'Indien", comme le répétait Warren Beatty entre admiration et ironie. La seconde guerre mondiale ne fit que changer cette règle tacite en loi d'airain. Stevens fut en effet mandaté, par l'Etat-Major Américain, pour filmer les monceaux d'abjections du camp de Dachau. Or, ce triste travail de documentariste donna raison à Nietzsche. Comme il ne tua pas son auteur, il le rendit plus fort, plus dur, plus hermétique que jamais à la futilité[2]. Il conforta même l'article premier de son éthique rigoureuse: face à l'accablante évidence de la Mort, la Réussite dévoile son inanité absolue; quiconque en fera malgré tout son Graal boira le calice jusqu'à la lie.

    George Stevens - Géant (Giant) I

    Géant (Giant)

    Pour commencer à saisir ces idées qui se dérobent aux grilles d'analyse de la pensée commune, il convient d'ouvrir les portes de Géant ( Giant), fresque en forme de manifeste qui synthétise les principales réflexions de George Stevens. Les héros de cette saga familiale imaginée par la romancière Edna Ferber sont Bick Benedict (Rock Hudson), un gros propriétaire terrien du Texas et Jet Rink (James Dean), un modeste métayer. Le premier est l'incarnation de la Réussite. Le second, dévoré par l'ambition, ne rêve que de s'élever pour devenir Maître à la place du Maître[3]. Ce simple contraste narratif nous fournit d'emblée un renseignement capital: la recherche du Succès établit des rapports de concurrence entre les êtres, elle fait de l'Autre un rival à abattre. Cette férocité structurelle se manifeste cruellement dans L'homme des vallées perdues (Shane). Le superbe western, oeuvre de référence dont Clint Eastwood s'est largement inspiré pour concevoir son Pale Rider, est ainsi le portrait impitoyable d'un puissant éleveur d'Alabama nommé Rufus Ryker (Emile Meyer). Le machiavélique individu a voué son existence à la Grandeur. Cet idéal est pour lui une fin qui justifie tous les moyens. En conséquence, il ne recule devant aucune bassesse pour chasser Joe Starret (Van Heflin) et les petits paysans qui souhaitent s'installer sur "son territoire". Vandalisme, intimidation, meurtre, sa quête hégémonique ne connaît pas de frontière éthique. Son désir effréné d'avoir et de pouvoir a la sonorité tragique d'un aveu. Il nous révèle que la Réussite s'édifie d'abord et avant tout au détriment d'autrui.

    Cet état de fait, déduit Stevens, favorise immanquablement le non-droit. Géant et son cortège d'injustices en sont les preuves flagrantes. Tandis que le clan Benedict réside dans une demeure immense où jamais n'entre l'odeur âcre de la promiscuité, les ouvriers du ranch vivent ainsi dans la pestilence de bidonvilles où le dénuement règne sans partage. Le Roi qui trône sur une île perdue au milieu d'un océan de servitude et de pauvreté, l'image saisissante nous renvoie brutalement au manoir inquiétant des Moissons du Ciel (Days of Heaven) de Terrence Malick et plus encore, à l'Histoire hypothétique de Jean-Jacques Rousseau. La soif de consécration mène à l'accaparement et en définitive, à l'égalité de tous dans la misère à l'exception d'un seul [4].

    George Stevens - La Femme de l'année (Woman of the Year)

    La Femme de l'année (Woman of the Year)

    Le monde hors du Monde des Benedict a l'aspect d'une impasse. Il permet cependant à Stevens d'ouvrir une voie nouvelle dans la longue et difficile exploration de la Vérité. La Réussite, note le cinéaste en prenant de la hauteur sur ses personnages foncièrement terre à terre, fait fatalement le lit de l'isolement. Toute ascension est un voyage en solitaire. Elle nous éloigne, par la force des choses, du commun des mortels. Le tortueux itinéraire de Tess Harding (Katharine Hepburn) le laisse présager. Plus la sémillante journaliste de La Femme de l'année (Woman of the Year) s'élève dans la Société Américaine, moins elle est accessible à Sam Craig (Spencer Tracy), le jovial chroniqueur sportif qui s'efforce de la fréquenter [5]. Elle s'enferme peu à peu dans une tour d'ivoire, nouvelle Tour de Babel où le simple fait de communiquer devient une gageure[6]. Néanmoins, c'est une fois encore dans la topographie singulière de Géant que se manifeste avec le plus d'acuité ce syndrome de l'enfermement. Le ranch des Benedict a beau être luxueux, il s'ensable ainsi dans un désert d'une laideur infinie. Leslie (Elizabeth Taylor) prend la mesure de cette malédiction dès son arrivée dans le domaine de Reata. La femme du puissant Bick, originaire des plaines verdoyantes du Maryland, est immédiatement oppressée par un paysage vierge d'arbres et monotone à en mourir. Elle le sait, elle le sent, elle ne s'apprête pas à s'établir dans un pays de cocagne. Elle entre dans une prison dont les dorures ne sauraient faire oublier la sordide cruauté.

    L'appropriation qui rime avec domination, exclusion et claustration, la folie de Citizen Kane et la sagesse d'Orson Welles nous reviennent brusquement en mémoire: la Réussite est porteuse de toutes les maladies du Pouvoir. Ces vices congénitaux, prévient George Stevens, n'épuisent cependant pas la nocivité absolue de la plus grande obsession de l'Etre humain. La Femme de l'année nous le dit sur le ton faussement badin de la comédie populaire. Qu'est-ce donc que la vie de la talentueuse Mademoiselle Harding, sous le vernis trompeur de son statut d'éditorialiste vedette? C'est une jungle inextricable de coups de téléphone, de rendez-vous et de voyages incessants. Dans cet enfer quotidiennement réinventé, nul ne s'appartient plus. La brillante Tess devient une machine en état de surchauffe perpétuelle. Elle est dévorée par son travail, elle s'identifie à lui. Le malheureux Sam, pour sa part, doit se contenter d'un mariage express avec la journaliste la plus en vue des Etats-Unis. Dès sa nuit de noces, son existence est parasitée par des légions de sommités qui s'invitent à son domicile. Avec sa compagne inconsciente, il apparaît comme un singe confiné dans un zoo où se presse chaque jour un public inquisiteur et intrusif. La métaphore est riche de sens. Non seulement la Réussite est "chronophage" mais de surcroît, elle détruit le fortin qui garde la frontière qui nous sépare de l'Animal: l'Intimité. En somme, la frénésie de Succès tue l'humanité de l'Etre humain.

    George Stevens - Une place au soleil (A Place in the Sun)

    Une place au soleil (A Place in the Sun)

    Une place au soleil (A Place in the Sun) permet à Stevens d'autopsier ce crime aussi récurrent qu'insoupçonné des masses. Librement inspiré d' Une tragédie américaine, un roman que Josef Von Sternberg adapta dans les années 1930, le long-métrage salué par l'Académie des Oscars débute à la façon d'un conte de fées hollywoodien. Après une vie de vaches maigres chez des missionnaires impécunieux, George Eastman (Montgomery Clift), parent pauvre d'une riche famille d'industriels, tient ainsi l'occasion de s'élever au-dessus de sa piètre condition. Il obtient un poste dans l'usine de son oncle et peut espérer, sous les effets conjugués du népotisme et du travail acharné, de gratifiantes promotions assorties de juteuses augmentations. Ultime présent de la Providence, le jeune Apollon de Californie peut tromper sa solitude de déraciné avec Alice Tripp (Shelley Winters), une ouvrière du Nord dont le manque de charme est compensé par une indéniable authenticité. L'avenir s'annonce sous les meilleurs auspices. La belle histoire tourne cependant au drame quand George, invité chez son puissant employeur, s'éprend de la sublime Angela Vickers (Elizabeth Taylor), une fille prodigue de la Haute Société. La romance n'est pas nocive en soi mais son héros masculin ne peut côtoyer l'élue de son coeur à sa guise. Son ancienne dulcinée est en effet enceinte. Pire, elle refuse d'avorter et menace de révéler son état à Angela si d'aventure, le père de son futur enfant ne daignait pas l'épouser. George est soudain confronté à un dilemme cornélien. Peut-il raisonnablement sacrifier un amour passionné et la fortune qui promet de l'accompagner pour une femme insignifiante, geignarde et dépourvue d'ambition? Fatalement, l'idée de supprimer l'importune traverse son esprit enfiévré. Fatalement, il envisage de la noyer dans un lac réputé dangereux. Le brave George essaie bien de lutter contre le mal odieux qui le taraude mais périsse la morale rigoureuse de ses géniteurs Protestants, il cède fatalement à ses pulsions. Il laisse Alice s'enfoncer dans les eaux quand cette dernière, désespérante de gaucherie, tombe de la barque qui la transportait. Le Spectateur méprise-t-il pour autant le meurtrier? En vérité, il éprouve de la compassion à son égard. George Eastman, personnage ambigu que le génial Clift métamorphose en Christ tenté par le Démon, ne peut être condamné parce qu'il est à l'image de ceux qui le contemplent[7]. Il a succombé à une force incoercible. Nul ne saurait dédaigner "une place au soleil", fût-il animé des plus nobles intentions. C'est en cela que la Réussite est fondamentalement diabolique. Elle est à ce point séduisante qu'elle justifie tout, même l'injustifiable.

    Le visage triomphant du Succès se flétrit sous les rayons perçants de cette implacable radioscopie. Stevens n'en a pourtant pas fini avec son illustre patiente. Il la sonde jusqu'au tréfonds pour mieux éclairer sa noirceur. La conclusion de ce nouvel examen transparaît dans La Justice des hommes (The Talk of the Town). Le film met en scène les tribulations de Leopold Dilg (Cary Grant), un ouvrier contestataire accusé par Andrew Holmes (Charles Dingle), le plus grand entrepreneur de la petite ville de Lochester, d'avoir mis le feu à son usine. Le prévenu est jugé pour meurtre, à la suite du décès d'un salarié de la fabrique incendiée. Il clame son innocence mais le jury, influencé par son riche adversaire, promet de lui infliger la peine la plus sévère. La foule se réjouit par avance de ce verdict impitoyable. Elle salue la mort annoncée d'un anticonformiste qui toute sa vie durant, a défié les valeurs de la communauté. Condamné d'office, Dilg n'a d'autre choix que de s'évader avant la fin de son procès. Que nul ne se méprenne, son impasse existentielle ne fait pourtant que trahir celle dans laquelle sont enfermés tous ses censeurs. Pourquoi ce personnage turbulent et néanmoins estimable est-il promis à la vindicte populaire? Parce qu'il n'a cessé de préférer la Liberté à la Sécurité, à l'Argent et au Confort. Cette hiérarchie très personnelle des priorités, hélas, a fait de lui un raté aux yeux de ses congénères éblouis par le Pouvoir et le Matérialisme. Ainsi donc, nous dit Stevens en relatant la cavale sans issue de son héros, l'homme qui ne réussit pas selon les critères de la Société n'est rien et a tort par principe [8]. La logique élémentaire étend ce drame individuel à l'ensemble de la Collectivité: s'il est entièrement formaté par la Norme, le Succès que nous recherchons tous avec avidité n'est au fond rien de plus que le cimetière de notre volonté . Il fait de nous des moutons destinés à suivre docilement un itinéraire tout tracé. George Eastman est mieux placé que quiconque pour dénoncer ce "panurgisme bêlant". Le jeune assassin d'Une place au soleil pourrait s'inspirer de l'exemple de ses parents, prêcheurs Protestants fidèles à l'idéal de pauvreté du Christianisme fondateur. Cependant, il fait voeu de richesse pour ressembler à Angela Vickers et aux mondains qui s'affichent quotidiennement dans les journaux à sensation. Il cède à la dictature du regard d'autrui que Jean-Jacques Rousseau stigmatisa dans son Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes. Sa faiblesse, expression de la force du déterminisme social, lui interdit de rebrousser chemin quand vient à lui la tentation de l'homicide par convoitise. Il doit tuer Alice Tripp pour aller au bout du désir d'opulence que la Société a fait germer en lui. La morale de l'histoire ne saurait être plus limpide. Loin de nous affranchir, la Réussite met à mort notre libre arbitre.

    George Stevens - Géant (Giant) II

    Géant (Giant)

    Les zélateurs de la pensée dominante ne manqueront pas de s'élever contre la philippique de Stevens. Le Succès, soutiendront-ils de concert, est avant tout le fruit d'un volontarisme en action. Géant apporte néanmoins une cinglante contradiction à leur argumentaire. Quelle est en effet la source du patrimoine pharaonique de l'insolent Jet Rink? Un puits de pétrole que l'ancien métayer a découvert par le plus grand des hasards, sur un piètre lopin de terre dont il avait hérité à la mort de feu sa patronne (Mercedes McCambridge). Aussi sûrement que la Fortune est l'autre nom de la Chance, la Réussite est fondamentalement aléatoire. La tortueuse trajectoire de Bick Benedict le confirme avec éclat. Le puissant fermier est l'Empereur du Texas mais après la création du conglomérat pétrolier de Jet Rink, il devient tout à coup un vassal à la merci de son suzerain. Lorsqu'il découvre à son tour de l'or noir sur ses terres, le déclassé retrouve cependant ses galons de Souverain. Ces oscillations d'un extrême à l'autre sonnent le glas du prestige des vainqueurs. La prospérité n'est qu'une girouette qui tourne au gré des vents capricieux du Hasard.

    Véhicule des maux du Pouvoir, facteur de déshumanisation, otage des conventions et du Sort, la sacro-sainte Réussite dévoile ses dessous nauséabonds et confesse aux crédules qu'elle est une prostituée aux tarifs exorbitants. Comble du vice, cette Circé au visage d'Aphrodite n'est que perversité dans la mesure où elle conduit à l'échec les imprudents qui persistent à la courtiser. L'audacieux Stevens nous met le doigt sur ce sulfureux paradoxe en abattant, un à un, les êtres qui incarnent le mieux la grandeur et l'accomplissement: les Dieux du Panthéon Américain. Cette oeuvre de désacralisation en forme de "chamboule tout" iconoclaste débute avec La gloire du cirque, l'un des premiers films authentiquement personnels de son auteur[9]. L'histoire, inspirée de faits réels, s'ouvre sur les exploits du tireur d'élite Toby Walker (Preston Foster). La légende vivante de la Carabine gagne championnat sur championnat et semble invincible aux yeux des hommes du commun. Pourtant, une femme nommée Annie Oakley (Barbara Stanwyck) la ridiculise aux yeux de tous en la dominant sans coup férir dans un concours d'adresse au fusil[10]. Le ton est donné. La suite du récit ne fait que l'amplifier. La solaire Annie et l'ombrageux Toby sont en effet engagés dans la troupe de Buffalo Bill (Moroni Olsen). Or, le grand homme est fort éloigné de sa flatteuse réputation. Il apparaît comme un vulgaire avatar de Barnum, comme un simple entrepreneur en quête permanente de profit[11]. Quant à son célèbre spectacle, voici les adjectifs édifiants qu'il inspire à Sitting Bull (Chief Thunder Bird): "nul" et "caca". L'auguste Chef Indien n'a toutefois rien à envier au décevant personnage qu'il critique avec délectation. Le vainqueur de Little Big Horn finit ainsi sa noble carrière de guerrier dans un cirque de "visages pâles". Grincheux jusqu'au grotesque, il atteint par ailleurs des sommets inexplorés dans l'art vertigineux du Comique involontaire. Sa manie d'éteindre les lumières dans les chambres d'hôtels en tirant au pistolet sur les lustres ou encore, son désir irrépressible de scalper les bourgeois de New York resteront assurément dans les annales des amateurs de fous rires. Avec ses frasques, échos hilarants de celles de ses collègues saltimbanques, c'est toute la mythologie du Far West qui part en fumée sous le regard médusé du Spectateur.

    George Stevens - La Justice des hommes (The Talk of the Town)

    La Justice des hommes (The Talk of the Town)

    Malgré sa stupeur, ce dernier notera que Stevens n'hésite pas à faire usage de l'Humour pour mettre en relief l'inanité fondatrice de la Réussite. Cette arme de dérision massive, lointain héritage de l'ironie Socratique, se retrouve du début à la fin de l'inénarrable Femme de l'année. Après avoir souffert les mille et une avanies du Succès, Tess Harding revoit ainsi ses prétentions à la baisse. La fille spirituelle de Madame Pankhurst et des Suffragettes Anglo-Saxonnes accepte de délaisser un moment son travail pour jouer son rôle d'épouse. Malheureusement, on ne se défait pas en quelques heures des habitudes de toute une vie. La repentie l'apprend à ses dépens lorsqu'elle se pique de préparer le petit-déjeuner de son mari. La cuisine du foyer, sous ses assauts pathétiques de ménagère de troisième classe, se change rapidement en un champ de bataille à faire frémir les vétérans de Stalingrad. Le ridicule consommé de la scène arracherait des rires aux âmes les plus austères. Sa vocation première, néanmoins, n'échappe pas à l'inconscient du Public: donner le coup de grâce aux Working Girls, aux Féministes et à toutes celles qui prétendent ériger la "réalisation de soi" en principe sacré.

    Amuser pour mieux clouer au pilori, George Stevens reprend sa méthode subversive dans Gunga Din. Qui sont les héros de cette fantaisie exotique dans laquelle Steven Spielberg a manifestement puisé pour concevoir Indiana Jones et le temple maudit (Indiana Jones and the Temple Doom )? Trois lanciers de l'Empire des Indes qui ressemblent étrangement aux Pieds nickelés de Louis Forton. Le premier, McChesney (Victor McLaglen), est une brute aussi brave qu'épaisse. Le deuxième, Ballantine (Douglas Fairbanks Junior), ne songe qu'à quitter l'Armée pour goûter à l'ordinaire du civil moyen. Le dernier, Cutter (Cary Grant), est un vénal patenté qui rêve de s'approprier le légendaire temple d'or de la secte Thug. Le trio infernal est friand de bagarres, de manoeuvres douteuses et de facéties puériles. Il peut toujours affronter à mains nues des dizaines de barbares sanguinaires, jamais il ne sera vaincu. Ses membres sont des personnages résolument burlesques dont les aventures prêtent plus au rire qu'au frisson. Ils sont en somme aux antipodes de l'Idéal militaire. Gunga Din pourrait sauver leur honneur défaillant. Le petit porteur d'eau ne pense en effet qu'à revêtir l'uniforme. Il voit en l'Armée Britannique le plus noble, le plus prestigieux des corps qu'un homme puisse intégrer. L'intrépide individu a cependant un vice rédhibitoire que trahit constamment son visage hagard: une stupidité de classe mondiale qui le pousse à commettre les bévues les plus accablantes [12]. Cette tare congénitale fait de lui un pur bouffon auquel Blake Edwards, fin connaisseur de la bêtise crasse, donna d'ailleurs une seconde vie dans sa fameuse Party[13]. Elle achève de saborder le fier navire du Soldat, ambassadeur universel de la Réussite par le mérite.

    George Stevens - La gloire du cirque (Annie Oakley)

    La gloire du cirque (Annie Oakley)

    Ramener à ras de terre les prétendus importants qui se pressent d'un air hautain dans l'ascenseur social, la tactique de démythification a fait ses preuves. George Stevens continue donc de l'appliquer dans La Justice des hommes. Ce long-métrage sciemment éloigné des classifications traditionnelles débute à la façon d'un film noir. Leopold Dilg, accusé en passe d'être condamné à mort, s'évade de prison pour sauver sa vie. La suite de l'action fait cependant des incursions répétées sur le territoire du Vaudeville. L'ennemi public numéro un se réfugie en effet chez Nora Shelley (Jean Arthur), son amie d'enfance. Or, la brave mais calamiteuse créature est une experte en quiproquos ravageurs. Elle a de surcroît la dangereuse idée de louer sa demeure, pour les vacances estivales, à l'un des professeurs de Droit les plus conservateurs d'Amérique: l'honorable Michael Lightcap (Ronald Colman). La mécanique de la moquerie est en place. Elle peut broyer sa proie sans retenue. "Selon que vous serez puissant ou misérable, les jugements de cour vous laisseront blanc ou noir", Lightcap saisit ainsi toute la pertinence de la fable de La Fontaine en côtoyant le malheureux Dilg. Il comprend que les gagnants du grand jeu social ont systématiquement la faveur des tribunaux et que les perdants, éternels naufragés de la Loi, sont autant de condamnés en sursis. Cet apprentissage tardif et néanmoins salutaire incite le plus fervent défenseur de la légalité à protéger un fugitif et à faire tout ce que réprouve la morale procédurale. L'Institution judiciaire pervertie par le dogme de la Réussite au point de légitimer la licence, ce notable parmi les notables qu'est le Juge mord la poussière sous les applaudissements du Public.

    La raillerie fait cependant place à la gravité quand au lendemain de la seconde guerre mondiale, Stevens modifie son protocole de désacralisation des élites. L'homme des vallées perdues porte la marque de cette évolution formelle. Le film, récit crépusculaire qui contraste fortement avec le ton héroïque des westerns Fordiens, peint en effet le portrait en clair-obscur d'un "Roi de la Gâchette" arrivé au terme de son règne. Le formidable tireur fait d'instinct l'admiration des enfants comme des spectateurs et pourtant, il est la vivante antithèse du contentement. Qui est donc Shane (Alan Ladd), l'invité imprévu du fermier Joe Starret? C'est un errant perpétuel, un être sans nom de famille, une âme en peine qui cherche désespérément une rédemption qu'il ne peut trouver. Son prénom nous laisse entendre la cause de cette impossible félicité: Shane lives in the shame, Shane vit dans la honte de lui-même. Il peut bien tenter de se reconvertir en honnête citoyen, jamais il ne connaîtra la paix. Il sera toujours taraudé par sa conscience, tribunal intérieur qui lui rappellera sans cesse les crimes de sang qu'il a commis. Ainsi va la morne gloire du Pistolero. En dehors des cours d'école, il n'est que l'ombre d'une idole. La vénération dont il est l'objet n'est que l'expression d'un culte dérisoire de la Puissance.

    George Stevens - Gunga Din

    Gunga Din

    A partir de ces derniers mots, L'homme des vallées perdues nous amène à franchir un cap supplémentaire dans la critique. Pour quel motif admirons-nous les grands propriétaires terriens, figures emblématiques de l'Ouest conquérant? Nous les vénérons tels des dieux animistes parce qu'ils nous apparaissent comme des loups dominants dans la plaine sauvage. Pour Stevens, ces modèles de réussite ne sont pourtant rien de plus que des porcs qui se vautrent dans la boue de cités violentes et repoussantes[14]. Cette image qui contredit brutalement l'Imagerie trouve sa justification profonde dans la querelle bestiale qui oppose Jet Rink à Bick Benedict. Dans le noir univers des pétroliers du Texas, tous les coups sont permis. L'abaissement de l'Autre est la règle, même s'il implique l'avilissement de soi-même. L'essentiel, pour celui qui ambitionne de représenter la Grandeur, est d'écraser tous ceux qui lui font de l'ombre. Dès lors, une évidence trop souvent occultée s'impose à nous, pauvres mortels qui envions naïvement les locataires de l'Olympe: les Géants sont en vérité des nains. Qu'ils soient exploitants agricoles ou capitaines d'industrie, leurs gesticulations révèlent leur insignifiance à ceux qui savent regarder au-delà des apparences.

    Le constat est dressé. Son contenu accablant est asséné avec tant de maestria qu'il pourrait se passer de prolongements. Les thuriféraires ne sauraient pourtant se contenter d'une satire de leurs idoles, fût-elle prononcée avec un talent d'exception. Il faut aller toujours plus loin dans l'analyse pour caresser l'espoir de discréditer leurs vaines convictions. George Stevens est un trop bon connaisseur de l'âme humaine pour ignorer cet état de fait. Il reprend donc son bâton de pèlerin pour prêcher sa bonne parole. A ceux qui lui demandent avec insistance pourquoi le Succès ne nous protège pas de l'Echec, le cinéaste en mission répond ceci: parce que la Réussite est impuissante à modifier les éléments fondateurs de notre condition. L'idée laisse poindre sa remarquable pertinence dans La chanson du passé (Penny Serenade). Roger Adams (Cary Grant), le héros de ce mélodrame digne de Douglas Sirk, est l'archétype du volontariste. Empli de grandes espérances, il est de ces hommes qui empoignent la Vie comme un cavalier impétueux éperonne une monture récalcitrante. Son désir ardent de s'élever au triple galop vers les hautes sphères de l'Existence se heurte cependant à un phénomène récurrent, obstacle insurmontable qu'il ne peut ni ne veut nommer en raison de sa passion dévorante pour l'Action. Le jeune reporter Américain rencontre ainsi Julie (Irene Dunne), sa future épouse, en écoutant un air populaire intitulé Tu m'étais promise. Il emmène sa femme au Japon après qu'un collègue, brusquement lassé de l'actualité asiatique, eût abandonné son poste de correspondant en Extrême-Orient. Un tremblement de terre ébranle un jour la paisible demeure que les Adams ont acquise dans l'Empire Nippon. Blessée par la secousse inopinée, Julie met au monde un enfant mort-né. Les médecins de San Francisco lui apprennent que son corps meurtri ne pourra plus jamais procréer. Durement frappée mais nullement terrassée par l'épreuve, la malheureuse songe à l'adoption. Elle ne sait hélas de quelle façon elle pourrait convaincre son mari de recourir à un tel procédé, lui qui ne pense qu'à réaliser ses projets professionnels. Applejack (Edgar Buchanan), le plus proche ami du ménage, ose néanmoins l'impensable. Il force la main de Roger en évoquant publiquement le désir de paternité que ce dernier aurait exprimé lors d'une conversation privée. Contraint d'abdiquer, le futur père suit docilement sa conjointe dans le dédale glacial des Services sociaux. Contre toute attente, le couple est chaleureusement accueilli par les fonctionnaires de l'Administration. Madame Oliver (Beulah Bondi) leur témoigne même une étonnante sympathie. La responsable du placement des orphelins est à ce point conquise par les Adams qu'elle fait fi de leurs problèmes financiers et leur attribue, à titre exceptionnel, la garde d'un nourrisson de six semaines. Comme un écho de ce don de la Providence, la petite Trina (Eve Lee Kuney) s'épanouit sans difficulté dans son nouveau foyer. Roger oublie ses vieilles préventions et endosse brillamment l'uniforme de chef de famille. Il est si dévoué qu'au terme d'un an d'affection et de soins attentifs, il implore le Juge aux affaires familiales de valider l'adoption. Sa cause semble perdue d'avance, dans la mesure où la faillite de son journal le prive des moyens requis pour subvenir aux besoins de sa fille. Le magistrat, ému par son plaidoyer déchirant, ignore toutefois la législation en vigueur et lui donne gain de cause. Le miracle laisse entrevoir le plus radieux des avenirs. Le moins prévisible des drames vient pourtant l'assombrir: Trina succombe à une maladie foudroyante. Roger, foudroyé, se consume dans la dépression. Julie envisage de le quitter tant il est devenu invivable mais au moment où elle s'apprête à partir, le téléphone sonne dans le pauvre domicile des parents maudits. Madame Oliver propose aux Adams d'adopter un garçon de deux ans. L'espoir, prodigieux retournement de situation, peut renaître de ses cendres. Alors que le rideau tombe sur cette poignante histoire, deux questions frappent à la porte des consciences. Quel est le sens de cette étourdissante série de coups de théâtre et de coups du Sort? Qu'apporte-t-elle à la réflexion de George Stevens? Bien qu'elle ait de vastes implications, l'essence du récit est réductible à peu de mots. L'Homme est soumis à une force qui dépasse ses plans de carrière et plus généralement, son bon vouloir: le Destin.

    George Stevens - La chanson du passé (Penny Serenade)

    La chanson du passé (Penny Serenade)

    Cette transcendance, qui sape les fondements mêmes de la Réussite, se retrouve dans les aventures picaresques de Gunga Din. L'éternel supplétif du Colonisateur Anglais parvient en effet à réaliser le rêve de sa vie. Après des années d'efforts infructueux, il est nommé Caporal de l'Armée Britannique. Cet insigne privilège, obtenu en jouant du clairon sous le feu de l'ennemi Thug, a cependant un inconvénient qui fait basculer le film du comique au tragique: il appartient à la funeste famille des hommages posthumes[15]. Ainsi, nous dit Stevens entre rire et larmes, un individu qui atteint son objectif n'en demeure pas moins mortel. En d'autres termes, le Succès n'est qu'une contingence au regard des nécessités du Monde. L'idée est judicieusement figurée par la montagne majestueuse qui domine toute l'action de L'homme des vallées perdues[16]. Elle apparaît plus saisissante encore dans l'ouverture de Géant, scène durant laquelle des chevaux indomptables surclassent un train à la course: la Nature élève un plafond au-dessus de nos prétentions.

    S'évertuer à franchir cette limite envers et contre tout, prévient Stevens avec sagesse et autorité, ne peut en aucun cas nous apporter le Bonheur. Les héros invariablement désabusés du cinéaste en témoignent douloureusement, à l'issue de leurs pérégrinations stériles en terre d'Ambition. Annie Oakley, la Reine du Fusil de La gloire du cirque, vit ainsi dans une cruelle insatisfaction. Elle se languit de Toby Walker, son bel ami congédié du Wild West Show pour faute professionnelle. Son succès planétaire ne soulage en rien sa peine. Michael Lightcap, le juriste éminent de La Justice des hommes, ne connaît pas un sort plus favorable. S'il finit par être nommé à la prestigieuse Cour Suprême des Etats-Unis, il ne parvient pas pour autant à séduire la modeste Nora Shelley. Il restera solitaire à son corps défendant. Il demeurera "l'individu froid qu'il faut décongeler" que Leopold Dilg se plaisait à brocarder durant sa cavale. Tess Harding fait elle aussi la glaçante expérience de l'ascension sociale. Plus elle s'élève vers les sommets, plus la Femme de l'année s'éloigne de son chaleureux mari. Quant à Jet Rink, ses conquêtes industrielles et financières n'ont pas guéri le mal de vivre qui le ronge depuis sa jeunesse. Le vieux magnat du pétrole de Géant est malheureux à un point tel qu'il sombre dans l'alcoolisme. Sa misère abyssale culmine le jour où, disgrâce absolue, il s'endort à la tribune où il devait vanter ses mérites supposés de bâtisseur d'empire. Tout l'or du Monde ne suffirait pas à racheter la noirceur d'une seule âme, apprend le Roi nu sous le regard embarrassé de l'assistance. La Réussite n'est au fond qu'un artifice plaqué sur une Nature immuable.

    George Stevens - L'homme des vallées perdues (Shane)

    L'homme des vallées perdues (Shane)

    Puisque ce veau d'or est en toc, conclut Stevens avec la sereine assurance du moraliste arrivé au terme de sa démonstration, une conversion générale s'impose. Ce mouvement de rédemption spirituelle et d'adhésion intellectuelle apparaît en effet comme un point de passage obligé pour quiconque est capable de discernement. Annie Oakley abandonne le cirque pour retrouver Toby Walker, Roger Adams et Tess Harding délaissent leur journal au profit de leur famille, Bick Benedict jure que plus jamais il ne se comportera en nabab arrogant parce que leurs pénibles expériences leur ont ouvert les yeux. Au regard des faits, ils ne peuvent plus nier que la Réussite est foncièrement absurde, qu'elle est un miroir aux alouettes dont l'éclat éblouissant les a empêché de voir l'essentiel de la Vie: la Vie elle-même. Exister en toute simplicité, le mot d'ordre annonce les propos formidablement détachés qu'Elia Kazan fait tenir au héros de L'arrangement (The Arrangement): "Je ne veux rien faire, je veux être"[17]. Dans ce contexte d'inversion des valeurs dominantes, le seul qui soit habilité à crier victoire est le sans-grade. Joe Starret nous amène à le comprendre avec une remarquable finesse. Le petit fermier de L'homme des vallées perdues séjourne dans un paradis à la croisée de l'Ancien Testament, de la Nature de John Locke, de l'Eden selon Terrence Malick et de l'Indépendance chère à Thomas Jefferson. Il doit sa quiétude à son exceptionnelle propension à faire fi des exigences dérisoires du Succès. Tout est là: le plus modeste des Américains n'a d'autre ambition que de vivre ou pour paraphraser Joachim du Bellay, de "vivre entre ses parents le reste de son âge".

    George Stevens - Géant (Giant) III

    Géant (Giant)

    Pareil discours ne peut que susciter défiance et indifférence dans un monde où narcissisme oblige, les hommes ne rêvent plus que de consécration sur petit et grand écrans. Les effets tragiques de cette fatalité se font déjà ressentir. Géant, La Femme de l'année, Une place au soleil et autres joyaux du Septième Art ont pour derniers écrins de rares éditions DVD. Ces chefs-d'oeuvre sont de plus en plus ignorés par les chaînes de Télévision, au motif évident qu'ils sont de moins en moins dans l'air du temps. Gageons cependant que George Stevens n'a que faire de l'anathème qu'ont jeté sur lui les faux prophètes de la Réussite. Celui qui a passé sa vie à soutenir que les meilleures histoires étaient des "insuccès stories" n'a nul besoin d'éloges ou de reconnaissance. La Vérité lui suffit. Les perdants ne sont pas ceux que l'on croit.



    [1] "Didyme" était le surnom de Saint Thomas, l'apôtre qui n'avait foi qu'en ce qu'il voyait.

    [2] A telle enseigne que Stevens, autrefois pétri d'humour, ne signa plus que des films solennels à son retour des camps d'extermination.

    [3] Il se jure d'ailleurs de baptiser "Little Reata" son futur domaine, "Reata" étant le nom de la propriété de Bick Benedict, l'homme qu'il jalouse de toute son âme.

    [4] Voir Jean-Jacques Rousseau, Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes (1755). Concernant Days of Heaven, Terrence Malick s'est directement inspiré de Géant pour poser les jalons de son récit: un très riche fermier vit en solitaire dans une luxueuse résidence d'où il exploite, chaque année que Dieu fait, les pauvres saisonniers venus moissonner ses gigantesques champs de blé.

    [5] Notons que La Femme de l'année fut le premier film que Katharine Hepburn et Spencer Tracy tournèrent de concert. Une fois de plus, George Stevens fut un pionnier, une source d'inspiration pour le monde du Cinéma.

    [6] George Stevens nous le laisse entendre avec humour en conviant l'infortuné Sam Craig à l'une des réceptions mondaines de la riche Tess Harding. L'invité se retrouve dans une assemblée dont les membres, venus des hautes sphères de tous les pays, ne parlent pas sa langue. Si la situation est comique, le symbole en dit long sur le tragique des puissants...

    [7] La séquence de la barque s'identifie d'ailleurs à un calvaire biblique. George souffre le martyre quand Alice, fidèle à son insouciance coutumière, la tourmente en lui faisant augurer une vie médiocre à ses côtés.

    [8] Ce triste sort rapproche Dilg et ses semblables de l'Etranger de Camus, mal-pensant voué à l'ostracisme au motif qu'il refuse de jouer le jeu de la Société.

    [9] La gloire du cirque date de 1935. A l'exception de Désirs secrets (Alice Adams), le jeune Stevens n'avait auparavant réalisé que des films de commande.

    [10] Précisons qu'Annie Oakley est le titre original de La gloire du cirque.

    [11] De ce point de vue, le film de Stevens préfigure le satirique Buffalo Bill et les Indiens (Buffalo Bill and the Indians) de Robert Altman.

    [12] Pour interpréter son antihéros à la trogne d'ahuri, le malicieux Stevens choisit Sam Jaffe, l'acteur au regard halluciné qui joua le Tsar fou dans L'Impératrice rouge, de Joseph Von Sternberg (1934).

    [13] Bakshi (Peter Sellers), l'histrion cataclysmique de La Party est en effet un avatar du préoccupant Gunga Din.

    [14] Cette omniprésence de la boue, puissant symbole de la corruption et de la déliquescence des légendes du Western, constitue un élément des plus rares au Cinéma. On n'en retrouve guère la trace que dans des films dont les auteurs semblent s'être directement inspirés de L'homme des vallées perdues: Impitoyable (Unforgiven) de Clint Eastwood et Open Range, de Kevin Costner.

    [15] Blake Edwards n'a retenu que le comique de la situation en faisant jouer à Bakshi, le cabotin désastreux de La Party, une version hilarante de la scène du clairon.

    [16] La Montagne se retrouve dans les oeuvres d'un autre auteur convaincu de la primauté de la Nature sur la volonté humaine: Anthony Mann.

    [17] "La vie simple, il n'y a que ça de vrai!" s'exclame pour sa part Bick Benedict à la fin de Géant.

    Date de création:2014-09-11 | Date de modification:2014-12-03
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