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    Dossier biographique: Penn Sean

    Into the Wild - Un éloge de la Route par Sean Penn

    Jean-Philippe Costes

    Sean Penn

    Heureux qui comme Ulysse... L'immortel Du Bellay l'avait compris, l'Homme occidental ne rêve que de beaux voyages. Il s'imagine, tel Kerouac ou London, quittant son morne quotidien pour vivre des jours de gloire dans des plaines sans fin où jamais le soleil ne se cache. L'aspirant aventurier, pourtant, ne tarde pas à se coucher quand la voix intimidante de la Nécessité se rappelle à son mauvais souvenir. Etudes, Travail, Famille et autres idoles lui réclament leur tribut et le lui font payer au prix exorbitant de l'inertie. Ainsi, les murs poussent comme des fleurs autour de lui et le ciel radieux, accablante éclipse, se change en toiture au-dessus de sa tête bouillonnante de désirs inassouvis. L'heure du réveil a sonné. Les grandes promesses de la nuit se sont dissipées au petit matin. Il est temps pour le rêveur de rentrer dans le rang. L'Odyssée d'Ulysse, après tout, ne fut qu'un interminable calvaire. Quant à Du Bellay, il ne parla de voyages que pour mieux chanter la nostalgie de son foyer. Périssent donc London et Kerouac, le marin restera au port. Ses consolations sont déjà toutes trouvées. L'errance est crasseuse, périlleuse et n'est le royaume que des ratés.

    Si ce cheminement ressemble étrangement au vôtre et laisse, dans les gorges de votre âme, la saveur exécrable de l'amertume, sortez un moment du gouffre des contingences et contemplez ce sommet du Cinéma contemporain qu'est Into the Wild. Le chef-d'oeuvre du comédien Sean Penn a été conçu pour vous. Osons même affirmer qu'il a été vécu pour vous, dans la mesure où son scénario retrace l'épopée authentique de Chris McCandless (Emile Hirsch), un jeune insoumis qui abandonna fortune et parents pour affronter la solitude glaciale de l'Alaska. Cette histoire fleure bon le caprice d'enfant gâté, objecterez-vous sous le contrôle de la Raison élémentaire. Pire encore, ajouterez-vous avec l'aval de l'Expérience, elle empeste la rébellion de pacotille du "bourgeois bohème" en mal de sensations fortes. Les apparences justifient votre scepticisme. Faîtes cependant fi de vos préventions et accordez-vous deux heures d'évasion cinématographique. Le périple en images qui s'offre à vous est de ceux que l'on regrette d'avoir ignoré. Loin du vain égocentrisme de l'Homme d'aujourd'hui, il redonne ses lettres de noblesse à un mot qui hier encore, faisait naître en vous le songe extatique d'un avenir plus rayonnant: la Route.

    Sean Penn - Into The Wild

    Into the Wild est ainsi et avant tout la réhabilitation d'un art de vivre sacrifié sur l'autel de la stabilité sociale. Cette immobilité, pernicieusement sanctifiée par le dieu Confort, Chris McCandless l'abjure sans réserve. L'étudiant Américain est pourtant de ceux que rien ne prédispose à pareille apostasie. Sa scolarité est brillante, son milieu d'origine, aisé, sa ville, moderne et son pays, à la pointe de la Civilisation. Sa carrière s'annonce sous les meilleurs auspices. Il sera homme d'affaires, chercheur, avocat ou encore, professeur. Il prendra place dans les hauteurs de la hiérarchie communautaire. Sa voie est toute tracée. Ah, voilà l'obstacle! tempère néanmoins le fils de bonne famille, comme Hamlet se demande s'il est préférable d'être ou de ne pas être. N'est-il pas absurde d'entamer un bras de fer avec la condition humaine quand on sait déjà, pour paraphraser Jean-Paul Sartre, que "les jeux sont faits"? La Route est la seule alternative à cette impasse existentielle. C'est elle qui, en s'écartant de la prison du Déterminisme social, donne un sens à une vie qui en est intrinsèquement dépourvu.

    L'intrépide Chris s'engage hardiment dans cette direction tant philosophique que géographique. Indifférent à la frilosité morale de ses congénères, il s'évade de sa cage dorée et se lance, à corps perdu, dans une traversée au long cours à destination du cercle polaire. Il ne gagne pas directement son Eldorado enneigé, terre encore vierge de la folie des serviles volontaires. Il veut préalablement savoir qui il est en sillonnant la côte Pacifique du continent Nord-Américain. Au gré de ses multiples escales, le jeune homme aux semelles de vent se découvre ainsi une âme de paysan, de chasseur et d'artisan. La Route nous rend à nous-mêmes, apprend-il peu à peu devant la caméra subversive de Sean Penn. Elle nous affranchit de la loi du troupeau et nous confère l'insigne privilège de découvrir notre vocation. L'individu figé, sublime enseignement du nomadisme, ignore tout de son âme. A défaut d'avoir eu le courage de sortir des sentiers battus, il n'a aucune notion de son potentiel. Qu'y-a-t-il en lui? De quoi est-il capable? Socrate désespère, les questions restent sans réponses[1]. L'homme aux semelles de plomb ne voit qu'un étranger dans le reflet de son miroir. Son immobilisme le condamne à jouer le rôle que la Société lui a réservé.

    Sean Penn - Into The Wild

    Le Voyage, théâtre inégalable et inégalé de toutes les expérimentations, est la meilleure façon d'échapper à cette sinistre comédie. Chris McCandless le comprend à merveille en dépit de son jeune âge. Il ne conserve rien de son ancienne vie pour aller à la découverte du monde nouveau qui l'attend. Il abandonne sa voiture en plein désert, fait don de sa bourse universitaire à l'association caritative OXFAM et jette au feu ses derniers billets de banque. Il garde, pour seul bagage, sa volonté farouche de frayer son chemin à sa guise. Sa "morale implacable", pour reprendre l'expression de sa soeur Carine (Jena Melon), l'expose à la solitude et au danger. Il se moque cependant des calculs prosaïques et des valeurs terre-à-terre qui sont le lot des petits esprits. La Liberté est morte de la peur de mourir, disait Friedrich Hegel. La Route la ressuscite en nous allégeant de ce lourd paquetage qu'est la prudence, ajoute opportunément Sean Penn.

    Laisser loin derrière soi les fardeaux de la Société n'est toutefois pas sans générer une forte pesanteur morale. Malgré son extraordinaire détermination, Chris ressent douloureusement cette attraction universelle. Roué de coups par les vigiles d'un train qu'il avait pris clandestinement, il éprouve ainsi le besoin de retrouver la sécurité des métropoles. Se lever et se coucher à heures fixes, se rendre chaque jour à son travail, obtenir sa nourriture au coin de la rue, se loger durablement dans un habitat confortable, il y a quelque chose de rassurant dans la vie bien réglée des grandes villes. Le jeune McCandless ne tombe cependant pas dans le piège de cette vieille illusion. L'insensé qui s'arrête, pense-t-il à juste titre, est infailliblement rattrapé par le Déterminisme. Etre un bureaucrate en costume cravate, c'est plonger dans les abysses du Néant au nom du matérialisme le plus naïf. La Route se rappelle au bon souvenir du Voyageur égaré. C'est elle qui fait de lui un homme véritable, en mesure d'exister par-delà le carcan de la Norme collective. C'est elle qui d'un souffle puissant, balaie les certitudes bourgeoises du citadin moyen: les héros ne vivent guère au pays des sédentaires.

    Sean Penn - Into The Wild

    Fuir les mirages avilissants du Groupe, telle est précisément l'idée fixe de Chris. L'obsession est aussi légitime qu'aisément compréhensible. Comme bon nombre d'entre nous, l'héritier spirituel de Rimbaud n'a en effet que trop souffert des artifices communautaires. Il est le fruit amer d'un couple désuni dont les membres, incapables d'accepter leur inclination naturelle pour le célibat, n'ont cessé de se consumer dans la frustration et la haine. Qu'y a-t-il de désirable dans ces liens tissés à la machine, inhumaine entre toutes, de la conformité au modèle dominant? Le Romantisme, répond mécaniquement Billie McCandless (Marcia Gay Harden). Madame oublie cependant un détail que l'on dirait essentiel, s'il n'avait été enfoui dans la gangue de la mauvaise foi: Monsieur McCandless (William Hurt) n'a pas épousé sa femme à la sortie de l'Université, comme il a coutume de le prétendre; il n'a convolé avec elle qu'en secondes noces, après avoir délaissé un premier lit. Cette mythologie particulière a valeur de contre-exemple général. Chris nous le fait sentir au travers du message d'outre-tombe qu'il adresse à ses parents - message qui concerne en vérité tous les candides qui s'apprêtent à se marier au nom d'usages qui les dépassent: "Ne faîtes pas ça! Tu te trompes de femme. Tu te trompes d'homme. Vous ferez des choses que jamais vous n'auriez cru faire. Vous ferez souffrir des enfants et vous-mêmes, vous souffrirez atrocement. Vous souhaiterez mourir". En d'autres termes, rien ne vous oblige à fonder une famille. Faîtes vos bagages, partez à la découverte de la Vie, tracez votre voie selon vos penchants et non, selon les désirs autoritaires de la Majorité. C'est alors et alors seulement que vous nouerez des relations enviables. La Route, en vous restituant votre libre arbitre et en vous présentant à une multitude de personnalités, vous donnera la chance de fréquenter les âmes qui vous sont destinées. Elle vous permettra de découvrir ce trésor fabuleux qu'est l'authenticité des sentiments.

    La cause profonde de cet enrichissement est fort bien mise en valeur par Sean Penn. Chris McCandless rencontre toutes sortes d'individus, au fil de sa longue transhumance vers les prairies dépeuplées d'Alaska. Il devient un intime de Wayne (Vince Vaughn), un céréalier du Dakota, de Ron (Hal Holbrook), un vieil ermite de Californie, de Tracy (Kristen Stewart), une saltimbanque de seize ans ou encore, de Jan et Rainey (Catherine Keener et Brian Dierker), un couple de Hippies qui arpente la côte Ouest à bord d'une caravane. Le jeune homme pourrait demeurer auprès de ces êtres lumineux, qui lui font oublier la noirceur accablante de sa vie familiale. Néanmoins, il évite méthodiquement de s'attacher à quiconque et de rester à quai plus de quelques semaines. Aussitôt qu'il sent venir les vents mauvais de l'ennui et du systématisme, il prend le large et vogue vers de nouvelles aventures. Ses départs précipités sont pour beaucoup une source d'incompréhension. Pour quelle raison étrange et déconcertante éprouve-t-il le besoin de quitter ceux qu'il aime? Parce que la distanciation entretient le désir d'Altérité. Telle est la magie de la Route. Elle prévient la routine qui finit toujours par miner les relations humaines. Elle évite aux liens sentimentaux d'être fondus en chaînes sous le marteau assommant de l'habitude. En somme, elle nous guide hors de la médiocrité du Commun.

    Henry David Thoreau

    Henry David Thoreau

    Cette dynamique ascensionnelle constitue le deuxième axe d'Into the Wild. Contrairement à l'Inertie, sous-entend le film à travers une profusion d'images à l'esthétique saisissante, le Mouvement est ainsi fait qu'il mène à l'Excellence. En pourvoyant sans cesse des expériences nouvelles, il élève l'âme du Voyageur vers les cimes de la Sagesse. La trajectoire de Chris le démontre plus puissamment qu'un traité de Philosophie. Lorsqu'il décide de rompre avec les impostures de la Société, le récent diplômé de l'Université de Géorgie est un garçon volontaire mais ignorant des choses de la Vie. Deux ans plus tard, il est un homme accompli. Il apporte la lumière de ses conquêtes morales à tous ceux qu'il côtoie. Wayne, l'agriculteur, apprend ainsi à se montrer plus lucide à l'égard des tendances liberticides de la Société. Ron, le vieillard solitaire, perçoit la nécessité de s'ouvrir aux autres et d'en finir avec sa longue réclusion. Jan, la Hippie aux yeux tristes, accepte plus sereinement la distance qui la sépare de son enfant fugueur [2]. Tracy, la jeune fille en fleur, acquiert le courage d'aller au bout de ses rêves de chanteuse. Suprême exploit, les pérégrinations de Chris parviennent à bonifier Billie et Walt McCandless. Touchés par la disparition de leur fils, les parents terribles s'adoucissent et mettent un terme à leurs querelles sordides. Ils prennent conscience de la fragilité des êtres et subséquemment, de la valeur de l'Existence. Leur fille Carine suit le même itinéraire. Plus elle analyse la singulière épopée de son frère aîné, plus elle s'approche de la grandeur. Ainsi, la Route change le pèlerin en Prophète. Sean Penn saisit parfaitement cette mutation. Bonté, calme, dénuement, chasteté, silhouette émaciée par l'ascèse, regard pénétrant et barbe de Roi, son héros devient un nouveau Jésus de Nazareth à mesure qu'il prêche la bonne parole du Vagabond volontaire. De "Chris" à "Christ", il n'y a qu'une lettre que le cinéaste ajoute avec la bénédiction générale des beaux esprits.

    L'Evangile selon Into the Wild, cependant, n'est pas celui du Nouveau Testament. Il émane du Transcendantalisme, courant de pensée qui naquit dans la Massachusetts des années 1830. Le jeune McCandless a ainsi toutes les caractéristiques d'un apôtre des Seigneurs de Concord [3]. Non seulement il est un lecteur assidu de Walden ou la vie dans les bois, le classique de Henry David Thoreau mais de surcroît, il met en pratique les Sept Thèses de Ralph Waldo Emerson, le principal instigateur du mouvement Transcendantaliste[4]. Quels sont ces préceptes qui, épousant la courbe ascendante de la Route, promettent d'élever leurs fidèles à une dignité supérieure? Le premier est la foi en Dieu. Chris croit en l'existence d'une puissance absolue, généreuse et bienveillante, qui "a mis la joie tout autour de nous". La meilleure façon de découvrir cette beauté, professe le Panthéiste magnifique, c'est la contemplation de la Nature: le Créateur et Sa Création ne faisant qu'un, l'observation religieuse de la Terre nous conduit directement au Ciel. Précision importante à l'égard des Rationalistes, ce cheminement vers la splendeur de la Connaissance s'effectue sur le cheval fougueux de l'Intuition. Chris est l'homme de l'Expérience et non, de la certitude préétablie. C'est en allant au devant de la Vie qu'il découvre le monde meilleur que sa Raison occultait. Cette audace éthique et intellectuelle présuppose bien entendu un anticonformisme radical et une aversion définitive pour la Norme, vecteur privilégié du Déterminisme social. Elle va également de pair avec une totale confiance en soi, qualité indispensable à celui qui, suivant l'exemple du poète Robert Frost, ambitionne de se rendre "là où les autres ne vont pas". Elle implique enfin le goût de la réforme individuelle. L'homme qui s'arrête étant voué à s'enfoncer dans les sables mouvants de l'immobilisme, le Sage se doit d'aller toujours de l'avant[5]. Il a l'obligation morale de repousser constamment les limites de sa condition. Chris n'a ainsi de cesse d'inciter ses proches à s'améliorer. S'il accumule les kilomètres à pied en direction de l'Ouest, c'est pour redonner tout son sens au mythe fondateur de son pays: la Frontière, symbole universel et intemporel du Progrès. Les six principes qui viennent d'être exposés, en s'agglomérant, font le lit d'une ultime prescription. Le Transcendantaliste a le devoir de faire assaut d'élitisme. Son idéal existentiel lui impose de précéder la masse et non de la suivre, de s'élever au-dessus des médiocres et non, de singer leur comportement "d'animaux politiques". L'aîné des McCandless ne déroge pas à cette règle d'or. Rien ni personne ne saurait le détourner de son voyage à destination de la Grandeur. Insensible aux tentations matérielles qui émoussent la volonté des faibles, il appartient à l'Aristocratie des âmes fortes.

    Sean Penn - Into the Wild

    Ces derniers mots font apparaître l'une des réflexions premières de Sean Penn. Loin d'être le domaine des manants, la Route est le Royaume des Nobles. Elle est irréductible à la Rue, c'est-à-dire, au refuge des naufragés involontaires de la vie sociale. Qui ne voit, par-delà les fripes malpropres et les chaussures trouées de l'Errant, que braver les mille et un dangers du monde requiert un courage extraordinaire? Qui ne comprend que le corollaire de la Liberté absolue est ce fauve, féroce entre tous, qu'est la Responsabilité intégrale? Que l'ironie de la formule ne trompe personne, Chris mérite amplement le surnom qu'il s'est donné: "Super tramp", le "Super Clochard"[6].

    Plus nous nous élevons , disait Nietzsche avec son sens inégalé de la formule, plus nous semblons petits à ceux qui ne savent pas voler. Cette phrase embrasse une part importante du destin de l'homme qui décide d'emprunter les sentiers sinueux de l'Exigence. Néanmoins, objecte Sean Penn avec une remarquable pertinence, elle ne doit pas faire écran à une dimension fondamentale de la Réalité: si la Route nous éloigne de l'Autre, c'est au fond pour mieux nous ramener à lui. Il suffit de s'interroger à nouveau sur les motivations de Chris pour percevoir cette vertu cachée. Pour quelle raison le héros d'Into the Wild cherche-t-il à rallier les déserts frigorifiques de l'Alaska? A l'image de Thoreau, exilé sur les rives de l'étang de Walden, il entend saisir la Vérité de l'Existence. Il veut savoir ce qu'est la Vie sans la sécurité, le confort et toutes les illusions protectrices dont la Société nous entoure. Cette confrontation de l'Etre humain à sa condition rappelle une évidence oubliée: la Nature, reflet de l'Age présocial, est foncièrement ambivalente[7]. Si elle a le visage sublime d'une Déesse, elle arbore également le faciès repoussant du Démon. McCandless le téméraire l'apprend à ses dépens. S'alimenter, se déplacer, se loger, se laver, se protéger du froid, chacune des tâches du quotidien devient pour lui un travail Herculéen. "On sent une force qui n'est pas tendre pour l'Homme", écrit-il fébrilement dans son journal de bord. L'inquiétude, hélas, est pleinement justifiée. Les neiges fondent. Les eaux montent, chassent le gibier et interdisent brutalement tout retour à la Civilisation. "Je suis pris au piège de la Nature!" s'écrit le malheureux Chris avant de trépasser, terrible symbole, en digérant une plante toxique qu'il avait prise pour une pomme de terre sauvage. La Mort a frappé. Que les vivants se consolent, elle a toutefois laissé le temps à sa dernière victime de léguer ce précieux message: "Le Bonheur n'est réel que s'il est partagé".

    Sean Penn - Into the Wild

    Autoportrait du véritable Chris McCandless

    Cette prise de conscience tardive justifie la déconstruction du scénario d' Into the Wild[8]. Alors qu'il succombe dans les cercles dantesques du Pôle Nord, l'Ulysse des temps post-modernes revoit les étapes de sa fabuleuse odyssée. Il comprend rétrospectivement que chacune de ses brèves rencontres, pour reprendre une formule chère à David Lean, a partiellement comblé les béances de sa tumultueuse existence. Un ami lui faisait défaut? Il a croisé le généreux Wayne. Il n'avait pas connu l'Amour? Le sort lui a confié la belle Tracy[9]. Il désespérait d'avoir un jour des parents à la mesure de ses attentes? Les braves Jan et Rainey lui ont donné satisfaction. Il n'avait pas de grand-père? L'attachant Ron a joué ce rôle avec talent[10]. Ainsi va la Route, nous murmure Sean Penn avant de prendre congé de nous. Elle élève le Moi sans rabaisser l'Altérité. Elle offre aux âmes perdues la chance inestimable de se retrouver. Que s'effondrent donc les cloisons artificielles de la Société! Que ressuscitent London, Kerouac et tous ceux qui ont envoyé au Diable la nostalgie casanière de Du Bellay! Adieu, sacro-saint Déterminisme au nom duquel nous demeurons des inconnus pour nous-mêmes et des étrangers pour le monde! Le chemin de la Vie est un livre ouvert qu'il nous incombe de parcourir. Aussi, prenons la plume et rédigeons librement notre histoire. En voici l'incipit. Le reste nous appartient. Heureux qui comme Chris a fait un beau voyage...



    [1] "Connais-toi toi-même" étant le principe fondateur de la sagesse Socratique.

    [2] Rainey, le compagnon de Jan, décide plus prosaïquement de perdre son sempiternel embonpoint.

    [3] Petite ville du Massachusetts, Concord est le berceau du Transcendantalisme. Elle a longtemps accueilli les Maîtres de cette prestigieuse Ecole.

    [4] Emerson a rédigé ce bréviaire philosophique dans son ouvrage intitulé La Nature (1836).

    [5] Aller de l'avant sans chercher l'appui de l'Etat ou de quelque autre institution. Empli de la défiance que les Transcendantalistes éprouvent à l'égard des gouvernements, Chris ressent en effet une profonde aversion pour ceux qu'il appelle dédaigneusement "les politiciens".

    [6] Précisons, à l'attention des non initiés, que "Super Tramp" est le nom d'un célèbre groupe de Rock and Roll.

    [7] Sean Penn rejoint ici les conclusions d'un autre cinéaste influencé par le Transcendantalisme: Terrence Malick.

    [8] La déconstruction du récit est un procédé que peu de cinéastes utilisent à bon escient. Dans bon nombre de cas, cette ficelle narrative a en effet pour seule vocation de donner artificiellement de l'intérêt à une histoire qui en est dépourvu.

    [9] Même si cet amour est resté platonique, ascèse du Prophète oblige.

    [10] A telle enseigne qu'il a proposé à Chris de devenir son petit-fils.

    Date de création:2013-09-26 | Date de modification:2014-05-05
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