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    Dossier biographique: Allen Woody

    Etre en dépit du Néant - Conversation autour d’un cadavre avec Woody Allen

    Jean-Philippe Costes

    Woody Allen

    Woody Allen

    Woody Allen, bonjour. Merci infiniment de me recevoir dans votre superbe appartement New-Yorkais pour évoquer votre longue et fascinante carrière. C’est pour mon humble personne un immense privilège. Soyez sûr que ces instants resteront gravés dans ma mémoire et que mes lecteurs apprécieront, eux aussi, l’amitié que vous leur faîtes. Puisque vous êtes notoirement modeste et rétif aux faux-semblants du protocole, je me permets d’aller sans détour à l’essentiel : écrire, tourner, voire, interpréter un film par an, n’est-ce pas excessif pour un cinéaste de votre âge ? Plus le temps passe et moins vous faîtes preuve d’originalité, il faut bien le reconnaître. Vous exprimez toujours les mêmes idées. La structure de vos scenarii est immuable. Vous vous obstinez à faire de New York le décor de vos films, au risque de lasser le Spectateur. Vous avez certes réalisé une série de longs-métrages en Europe, à partir du milieu des années 2000, mais objectivement, ces expériences relèvent moins du Septième Art que du Tourisme. Paris, Londres, Rome ou Barcelone, tels que vous les montrez, ne sont que des villes de cartes postales. Ne serait-il pas opportun d’en revenir aux fondamentaux ? A quels fondamentaux fais-je allusion, me direz-vous ? Pour ne rien vous cacher, je serais bien en peine de répondre à cette question. Qui êtes-vous au juste ? Plus j’analyse votre œuvre et plus j’incline à penser que vous êtes une sorte d’imposteur qui aurait réussi son coup, un Iago qui serait parvenu à tuer Othello sans se faire prendre. Corrigez-moi si je me trompe : si vous faîtes des films à ce point bavards, n’est-ce pas dans le but inavouable de masquer la pauvreté de votre propos ? Si la forme de vos travaux est souvent théâtrale, n’est-ce pas pour nous faire oublier votre faible maîtrise de la mise en scène cinématographique ? Tout semble faux chez vous. Prenez vos soi-disant références culturelles : vous voudriez nous faire croire qu’on peut sérieusement passer de William Shakespeare à Groucho Marx ? Il ne suffit pas de raconter des histoires aussi barbantes que Manhattan ou Intérieurs pour être l’égal de Bergman et effacer d’un seul coup un passé peu glorieux de gagman télévisé ! Un escroc, voilà ce que vous êtes ! Vous n’êtes pas Fellini, comme vous le laissez croire pompeusement, vous n’êtes qu’un vieillard priapique qui a toujours été obsédé par le sexe ! Les snobinards Européens qui se plaisent à vous applaudir en prenant des airs supérieurs se laissent peut-être berner par vos supercheries mais moi, il en faut plus pour m’avoir ! Je suis comme 99% de vos concitoyens : je refuse de payer pour aller voir vos états d’âme de petit bourgeois de la Côte Est ! Ah ah, qu’est-ce que vous dîtes de ça ?!

     

    J’avais une chance sur plus de soixante millions de tomber sur le Champion de France de la Psychopathie et bien entendu, j’ai tiré le gros lot… Je dois être le descendant du fils caché de Judas pour que Dieu me haïsse à ce point ! Moi, Woody Allen, j’accorde généreusement un entretien à un certain Jean-Philippe Costes, un obscur cinéphile de la banlieue Parisienne et par une diablerie digne de l’Exorciste, je me retrouve en train de subir l’interrogatoire délirant d’un clone de Heydrich ! C’est ma faute… J’ai dérogé à l’un de mes principes de base : fuis avec une égale conviction tout ce qui ressemble à un serpent à sonnette, à un criminel de guerre ou à un journaliste. La Presse, c’est la plaie que Moïse gardait dans sa manche au cas où sauterelles et autres saletés n’auraient pas suffi à convaincre Pharaon qu’il fallait libérer les esclaves Hébreux. Vous vous souvenez d’Andrea Ford (Jodie Marshall), la reporter fielleuse de Hollywood Ending ? Elle représente la quintessence des pigistes, des rédacteurs et de tous ceux qui ont fait profession de publier des âneries dans les media. Ces vautours jouent les blanches colombes pour approcher les artistes et une fois dans le saint des saints, ils fondent sur leurs victimes comme les oiseaux d’Hitchcock ! En dehors de quelques promotions radiophoniques et télévisuelles, je n’ai pas donné d’interviews depuis des années. A quoi bon expliquer son travail à un ignorant collet monté, alors même que la Vérité de l’Art est exclusivement dans l’œil du Public ? C’est cette distance que j’ai mise entre les « commentateurs autorisés » et moi qui a causé ma perte. Le Temps, en s’écoulant, prête aux gens des qualités qu’ils n’ont pas. Il efface leurs défauts, aussi rebutants soient-ils. C’est pour cette raison que j’ai daigné rencontrer ce fou furieux d’outre-Atlantique. J’avais oublié la sage maxime de Rollo Hobbes, oncle injustement méconnu de l’auteur du Léviathan : « l’Homme est un cancrelat pour l’Homme ».

    Woody Allen - Prends l’oseille et tire-toi (Take the Money and Run)

    Prends l’oseille et tire-toi (Take the Money and Run)

    Comment pouvais-je me débarrasser de ce parasite que j’avais eu l’inconscience de laisser entrer chez moi ? Au début, j’ai bêtement pensé que quelques raclements de gorge et un sourire crispé suffiraient à arrêter le massacre. Evidemment, cela s’est avéré inutile. Comme le primate qui me faisait face avait manifestement besoin de signaux plus explicites, j’ai enfoncé mes deux index dans mes oreilles. L’imbécile a dû croire que je réajustais mon sonotone parce qu’il s’est mis à crier deux fois plus fort ! Fallait-il que j’appelle la Sécurité de l’immeuble pour qu’elle le jette dehors ? Je ne pouvais décemment faire chasser quelqu’un que j’avais moi-même invité. Devais-je lui coller mon poing sur la figure pour lui apprendre à vivre ? Comme il était deux fois plus jeune et deux fois plus imposant que moi, j’ai considéré que la fuite était une option quatre fois plus prudente que le conflit. Je me suis donc levé du canapé et je me suis lentement dirigé vers la sortie du salon. Croyez-le ou non, mon bourreau a continué à me torturer. Il m’a suivi jusque dans la cuisine, de façon à ce que je ne perde rien de ses récriminations sordides. J’ai alors pensé qu’en m’enfermant dans les commodités, je finirais par user l’ennemi. Croyez-le ou non, le détraqué m’a harcelé de plus belle à travers la porte ! Je l’entends encore me reprocher mes intrigues fabriquées et mon attrait pour les « bourgeois-bohèmes ». Autant de critiques qui sont parfaitement justifiées et qui par conséquent, sont absolument insupportables ! En désespoir de cause, j’ai filé dans ma chambre et je me suis emparé du pistolet que j’avais laissé dans ma table de nuit. Ce n’est qu’une arme factice. Vous savez, il s’agit de ce revolver en savon qui se met à mousser quand le personnage que j’incarne dans Prends l’oseille et tire-toi ( Take the Money and Run) est pris sous une averse, alors qu’il tente de s’évader de prison. Eh bien, croyez-le ou non, mon oppresseur est tombé raide mort aussitôt que je l’ai braqué sur lui. Je vous jure que c’est vrai ! Il est devenu tout pâle, il a fait un rictus effrayant puis d’un seul coup d’un seul, il s’est effondré comme un château de cartes. Il a probablement fait une crise cardiaque. Je n’y suis pour rien mais croyez-le ou non, la Police ne me croira jamais ! Je vais finir mes jours à Sing Sing, entre des pédophiles récidivistes et des violeurs bodybuildés ! Vous imaginez le tableau ? Ma vie sexuelle sera la même que celle de Charles Ferry (Tim Roth), le repris de Justice de Tout le monde dit I love you ( Everyone Says I Love You) : elle se réduira à embrasser Vincent « Gros Pouces », mon futur compagnon de cellule… Pourquoi ce colossal crétin n’est-il pas allé crever chez Polanski ?! Il est habitué à la détention, lui… Non mais regardez-moi cet imbécile ! Il traverse l’océan pour m’agresser et au premier vent contraire, il coule à pic ! Le plus surprenant, c’est qu’il a l’air surpris. Est-ce qu’il pensait que j’allais me laisser faire sans réagir ? Non, je lis autre chose dans ses yeux écarquillés : il ignorait qu’il n’était pas éternel. Ne vous moquez pas, je parie que vous-mêmes, vous n’êtes pas au clair sur ce sujet. Il est évident qu’en votre for intérieur, vous êtes persuadés que vous éviterez le cercueil, les fleurs, l’inhumation et tout ce qui fait que le marché des pompes funèbres ne connaîtra jamais la crise. N’avez-vous donc jamais regardé mes films, comme ce sadique qui a fait exprès de mourir chez moi pour m’accabler ? J’ai passé des décennies à répéter que rien, en ce bas monde, n’échappait à la vanité. Prenez mes principaux personnages un par un et vous commencerez à voir où je veux en venir. Vous constaterez que ces êtes sentent tous l’odeur putride du ravin existentiel. Ce sont généralement des minables sans avenir. Comme Fielding Mellish (Woody Allen), le testeur d’inventions improbables de Bananas, comme Ray Winkler (encore Woody Allen), le braqueur lamentable d’Escrocs mais pas trop (Small Time Crooks), comme Emmet Ray (non cette fois-ci, ce n’est pas Woody Allen mais Sean Penn), le guitariste mal aimé qui passe son temps libre à regarder passer les trains d’un œil bovin ou à tirer sur les rats dans les décharges, leur nullité donne une faible idée de l’Infini. Quand ceux que j’appellerai par commodité mes héros ne sont pas des ratés incurables, ils sont socialement frustrés. Cecilia (Mia Farrow), la petite serveuse de La Rose pourpre du Caire (The Purple rose of Cairo), ne songe ainsi qu’à quitter le piteux restaurant dans lequel elle gagne péniblement sa pitance. Chris Wilton (Jonathan Rhys Meyers), le modeste professeur de tennis de Match Point, ne pense qu’à quitter les courts pour intégrer la Haute Société Londonienne. Lee Simon (Kenneth Branagh), le reporter deCelebrity, ne supporte plus d’être cantonné à la rubrique « Voyages » de son journal. Gil Pender (Owen Wilson), le scénariste deMinuit à Paris (Midnight in Paris), se lamente de ne pas être romancier. Val Waxman (Woody Allen), le réalisateur en déclin d’ Hollywood Ending, regrette quotidiennement le temps béni où il était un pilier du Star System. Ian et Terry Blaine (Ewan McGregor et Colin Farrell), les deux frères du Rêve de Cassandre (Cassandra’s Dream), se languissent du jour de grâce où ils auront suffisamment d’argent pour mener à bien leurs projets. Je ne vais pas plus loin dans ce catalogue, pour ne pas le rendre fastidieux. Vous cernez de toute façon mon idée directrice : l’Humanité va de pair avec l’insatisfaction.

    Woody Allen - Bananas

    Bananas

    Cette association, funeste binôme, explique pourquoi nous sommes si fréquemment accablés par l’ennui. Nous sommes contraints par nos failles personnelles, par l’injustice de la Nature et par les innombrables déterminismes que la Société porte en son sein, à nous engluer dans une routine qui nous prive peu à peu de toute forme d’enthousiasme. C’est ce ronronnement universel de la Nécessité qui mine les Lipton et les Weintrib, les vieux couples de Meurtre mystérieux à Manhattan (Manhattan Murder Mystery) et de Maudite Aphrodite (Mighty Aphrodite). C’est encore lui qui sème la discorde chez Hannah et ses sœurs (Hannah and Her Sisters). C’est encore lui qui fait craindre à Vicky (Rebecca Hall), l’étudiante rationaliste de Vicky Cristina Barcelona, un futur placé sous le signe de la morosité. « Je » est un roman qui ne contient que des pages blanches, voilà ce que nous disent ces individus qui représentent le Vide de la condition humaine. Qu’ils soient médiocres, frustrés ou taraudés par la monotonie, ils portent tous le même message Existentialiste : Moi, c’est la nausée. Le problème, c’est que Toi est tout aussi vomitif. « L’Enfer, c’est les autres »…

    - Surtout, ne vous gênez pas pour plagier Jean-Paul Sartre !

     

    Vous avez entendu ? Il parle ! Mon cadavre parle ! J’ai l’oreille collée sur sa poitrine, je n’entends pas le début d’un battement de cœur et pourtant, il parle !!

    - Vous, les parvenus, vous êtes tous les mêmes. Vous passez votre vie à piller les grands pour faire oublier que vous avez été petits. Vous avez le complexe de l’autodidacte ! Vous feriez n’importe quoi pour paraître intelligent.

     

    Je n’en crois pas mes tympans…

    - A votre décharge, vous annoncez clairement la couleur dans Stardust Memories. Vous y racontez votre propre histoire, celle d’un réalisateur de Comédie qui essaie de se reconvertir dans la Tragédie à seule fin d’en imposer aux autres. C’est bien ce que je me tue à dire : vous avez le syndrome de l’amuseur honteux…

     

    Les morts reviennent d’entre les morts pour persécuter les vivants. Mais où va le monde ?

    - Chez Shakespeare, c’est monnaie courante. Vous savez, Shakespeare, ce petit auteur Anglais que vous adorez singer…

    Woody Allen - Annie Hall 

    Annie Hall

    Puisque c’est comme ça, je vais mettre les choses au point. Premièrement, je ne « singe » pas Shakespeare. Je fais exactement le contraire. J’y reviendrai plus tard. Deuxièmement, vous n’avez rien de commun avec les spectres Shakespeariens, hormis le fait que vous soyez mûr pour le caveau : eux, il leur arrive de dire des choses pertinentes. Troisièmement, je vous prie de bien vouloir mourir en silence. Si vous continuez à m’interrompre, je n’arriverai jamais à faire comprendre quoi que ce soit aux gens qui nous lisent !

    - Soit, mais je ne vous promets rien ! Vous n’êtes pas sans savoir qu’il est très difficile à un Français de ne pas donner des leçons aux autres…

     

    Bon, où est-ce que j’en étais ? J’ai perdu le fil avec toutes ces incongruités !

    - Vous tentiez poussivement de nous faire croire que l’Altérité contribuait au sentiment de vacuité qui afflige l’Etre humain… Ca va, ça va, je me tais !

     

    Si le psychorigide d’outre-tombe me le permet, je vais reformuler sa phrase afin de la rendre plus intelligible : si Je suis fondamentalement navrant, Tu l’es tout autant. Vous avez tous fait ce constat, vous qui me faites l’honneur de regarder et d’apprécier mes films. Combien de fois vous êtes-vous lamentés de la bêtise crasse ou de la méchanceté répugnante de vos contemporains ? Alvy Singer, le personnage que j’interprète dans Annie Hall, est pleinement conscient de cette béance morale et intellectuelle. Il perçoit naturellement l’insignifiance de ses vis-à-vis. C’est un véritable détecteur de crétins. Il est de ceux qui, dès l’école primaire, se rendent compte qu’ils sont entourés d’idiots. Il est de ces révoltés du cortex qui ne songent qu’à moucher les prétentieux grandiloquents (pléonasme) qui, dans les files d’attente des cinémas, croient opportun d’infliger leurs idées creuses à leurs voisins. Boris Yellnikoff (Larry David), le physicien à la retraite de Whatever Works, a la même faculté d’indignation. Il serait injuste de ne voir en lui qu’un vieux grincheux qui finit par être drôle à force de se montrer acrimonieux. C’est un nouveau Diogène, qui dénonce lucidement la noirceur indicible de l’Humain ordinaire. Qui pourrait sérieusement lui reprocher de paraphraser Kurtz, le héros d’Apocalypse Now ! et de crier « The horror ! » à la vue de cette sinistre mascarade qu’est notre quotidien ? Sûrement pas Sandy Bates. Mon homologue de Stardust Memories est consterné par l’incroyable futilité de son public. Il est hanté par une question dont il ne trouve pas la réponse : comment tous ces gens peuvent-ils ne penser qu’à rire, alors que la Terre est livrée à la souffrance et à la Mort ?

    Je souscris sans réserve au désenchantement de ces personnages. J’y adhère d’autant plus que tout homme d’expérience acquiert la conviction que l’Altérité rend la Vie impossible. Le Couple, l’un de mes thèmes de prédilection, est la meilleure illustration de ce phénomène. Le pauvre Fielding Mellish ne parvient pas à séduire Nancy (Louise Lasser), l’indomptable Féministe de Bananas. Le riche Sandy Bates n’arrive pas à choisir entre l’aventureuse Dorrie (Charlotte Rampling) et la prudente Isobel (Marie-Christine Barrault), les deux sirènes qui le mettent au supplice tout au long deStardust Memories. Cecilia vit un véritable enfer domestique avec Monk (Danny Aiello), le lourdaud stupide et violent de La Rose pourpre du Caire. Dès le prologue de ses mésaventures sentimentales, Alvy Singer se demande, le cœur serré, pourquoi sa chère Annie Hall (Diane Keaton) l’a abandonné… L’Histoire est immuable et feu George Cukor, mon regretté collègue, l’avait parfaitement compris : la vie à deux ne fait que doubler notre désarroi originel. Sommes-nous donc voués à la solitude ? La bassesse d’autrui, hélas, nous oblige à répondre par l’affirmative. Joe Berlin (Woody Allen) en fait la pénible expérience dans Tout le monde dit I love you. Le brave écrivain New-Yorkais remue ciel et terre pour trouver l’âme sœur mais à chacune de ses tentatives, il se heurte à la rudesse incompréhensible de la gent féminine. Zelig (Woody Allen) subit une avanie similaire. Il est emmuré en lui-même parce que l’Amérique Blanche, Anglo-Saxonne et Protestante se méfie des Juifs et parce que ses parents indignes ont toujours pris un malin plaisir à le martyriser. La Société lui a laissé l’inanité pour seul héritage. C’est ce legs avilissant qui forge la triste devise de Boris Yellnikoff : mieux vaut être seul que mal accompagné…

    Woody Allen - Stardust Memories

    Stardust Memories

    Quelles sont les conclusions de ce sombre inventaire, me demanderez-vous ? Moi et Altérité sont deux sentiers qui nous conduisent tout droit dans un gouffre. La Terre n’est qu’un puits sans fond dans lequel l’Homme n’a de cesse de chuter. C’est pour toutes ces raisons que je suis un athée militant. Qui peut avoir foi en un Dieu qui aurait consacré Son temps, Son pouvoir et Son énergie à la création d’un univers totalement vain ? Si le Seigneur est Amour, pourquoi Diable a-t-Il mis au monde des individus qui passent l’essentiel de leurs journées à se combattre ? S’Il est parfait, pourquoi Ses enfants sont-ils si tarés ? Cela n’a aucun sens. A l’image de Jean-Paul Sartre, j’ai la conviction que l’Homme est délaissé. J’ai bien essayé de trouver la Transcendance, comme Mickey Sachs (Woody Allen) dans Hannah et ses sœurs. Cependant, mon bref intérêt pour les religions Juive, Chrétienne et Krishna m’a conforté dans l’idée que rien, décidément, ne pouvait nous sauver du grand Vide. En vérité, je vous le dis, la Vie n’est qu’une vastecomédie. C’est un spectacle foncièrement absurde. Je le suggère en empruntant des procédés formels empreints d’ironie. Dans Bananas, par exemple, je donne la tonalité d’une retransmission sportive à l’assassinat d’un démocrate Sud-Américain par la clique d’un dictateur sanguinaire. Dans Annie Hall, j’amène les deux principaux protagonistes du film à briser toutes les conventions narratives. Quand ils ne traversent pas les murailles du Temps pour revisiter des scènes marquantes de leur passé, ils expriment leurs émotions les plus intimes à travers des sous-titres pleins d’humour. Je vais au bout de cette logique iconoclaste dans Whatever Works. Ainsi, Boris Yellnikoff a coutume de prendre directement le Public à témoin. Il confie ses sarcasmes à son auditoire aussi librement que je m’adresse à vous en ce moment même. Ce procédé, systématisation des apartés grinçants d’Alvy Singer, lui permet de lever le voile sur la bouffonnerie intrinsèque de l’Existence.

    Cette dérision généralisée plonge forcément l’Homme dans une profonde angoisse. A quoi peut-il se raccrocher si rien n’a de consistance et de cohérence ? Ce sentiment de perdition, à la fois exécrable et hautement philosophique, pousse bon nombre de mes personnages à chercher du réconfort sur le divan des psychanalystes. Quand ils se défient de Freud et refusent les longues analyses qu’affectionnent Annie Hall, Fielding Mellish ou Leonard Zelig, les malheureux s’en remettent à des subterfuges qui trahissent tout autant leur détresse et leur impuissance. Ils s’adonnent à la boisson, comme Emmet Ray dans Accords et désaccords ou bien, ils prennent modèle sur Holly (Dianne Wiest), l’une des sœurs de l’étincelante Hannah : ils s’efforcent d’oublier l’enfer terrestre dans les paradis artificiels de la drogue. En un mot, mes créatures font ce que vous faîtes quand, l’âge aidant, vous finissez par comprendre que « faire » n’avance à rien…

    Woody Allen - Zelig

    Zelig

    Lorsqu’on accède à un tel degré de clairvoyance sur le monde et sur soi-même, la tentation est grande de rester les bras croisés. L’inquiétude existentielle engendre le quiétisme, c’est-à-dire, la passivité. Alvy Singer est rongé dès l’enfance par cet attrait mortifère pour l’inaction. Aussitôt qu’il apprend que l’Univers est en expansion constante et qu’il s’effondrera un jour, l’écolier cesse de faire ses devoirs et se mure dans l’oisiveté. Son attitude peut sembler risible et pourtant, elle n’est pas dénuée de pertinence. A quoi sert d’agir si tout est voué à l’effacement ?

    - Vous, le boulimique de travail, vous osez soutenir cette thèse ? Vous ne reculez vraiment devant aucune audace !

     

    Cet individu est aussi tenace qu’un staphylocoque. S’il avait vécu, il aurait fait un formidable agent du Fisc…

    - A propos d’hyperactivité… écrire, tourner, voire, interpréter un film par an, n’est-ce pas excessif pour un cinéaste de votre âge ?

     

    Décidément, cette journée restera dans mes annales personnelles. Je sais maintenant que les morts, eux aussi, peuvent avoir la maladie d’Alzheimer et se répéter comme des vieillards cacochymes… Quoi qu’il en soit, cela confirme que tout est consternation sur la Terre et qu’il n’y a rien à attendre de l’Au-delà. Ne croyez pas pour autant que cette fatalité signe la fin de l’Histoire, comme le sous-entend l’abruti cavernicole qui pourrit méthodiquement l’atmosphère de mon appartement. Elle marque au contraire un nouveau départ. Aristote enseignait avec raison que la Nature avait horreur du Vide. Ce constat est également valable pour l’Homme. L’Etre est ainsi fait qu’il ne peut se satisfaire du Néant. Le « vouloir vivre » qui l’anime, selon l’expression d’Arthur Schopenhauer, lui impose de se rebeller. Il lui faut trouver une issue coûte que coûte. Il a besoin de scier les barreaux de sa prison, même s’il n’a qu’un couteau à beurre à sa disposition. Ce désir de s’échapper, à la fois héroïque et pathétique, est l’un des piliers de ma filmographie. Etant donné qu’il emprunte une multitude de chemins différents, je vais reprendre la typologie que j’ai utilisée précédemment. Le procédé est quelque peu scolaire, je vous le concède volontiers, mais il me permettra de vous livrer plus clairement le fond de ma pensée. Dans un premier temps, me semble-t-il, l’Homme cherche son salut en persévérant dans le Moi. Il imite Steve McQueen dans La grande évasion ( The Great Escape) de John Sturges : il ne prend pas le tunnel que creusent ses codétenus, il joue sa carte en solitaire. C’est exactement ce que fait Sandy Bates, le metteur en scène de Stardust Memories. Pour sortir de la misère morale et intellectuelle dans laquelle son métier de comique l’enferme chaque jour un peu plus, il décide de faire assaut d’Elitisme. Il passe outre les réticences de son entourage et réalise un film « Bergmanien » en noir et blanc, sur le long naufrage de l’Humanité. Il essaie de trouver un sens à sa vie en invitant son public à prendre la mesure du Non-sens commun. Cette démarche, motivée par la foi en une possible ascension individuelle, n’est pas sans rappeler celle de Simon Lee. Le journaliste à la dérive de Celebrity résout en effet de soigner son mal-être de petit reporter en fréquentant les couches les plus favorisées de la Société New-Yorkaise. Il soumet un scénario de sa composition à des vedettes de Cinéma, il séduit des starlettes, il hante cocktails, boîtes de nuit à la mode, théâtres et plateaux de tournage. Il espère que la Notoriété l’arrachera au sort pitoyable de ses anciens camarades de lycée, dignes représentants de la bien nommée « classe moyenne ». Parfois, la Chance s’invite à notre table et nous apporte de quoi nourrir nos rêves de distinction. Emmet Ray a ce privilège dans Accords et désaccords. C’est un génie de la Guitare Jazz. Capable de tirer des larmes au spectateur le pus endurci, il ne trouve guère de rival qu’en la personne de l’illustre Django Reinhardt. Il a ce don que j’adorerais posséder, moi qui ne suis qu’un pauvre clarinettiste amateur ! La fortune, cependant, est avare de nature. Il convient généralement de la provoquer pour qu’elle daigne s’offrir à vous. Chris Wilton ne le sait que trop bien. Le moniteur de tennis de Match Point est conscient qu’il doit user de la ruse pour sortir du ruisseau et se hisser au sommet de la pyramide sociale. Il décide par conséquent de se changer en Julien Sorel ou en quelque Rastignac. Il s’arrange d’abord pour devenir l’ami de Tom Hewett (Matthew Goode), son plus riche élève. Il séduit ensuite l’insouciante Chloe (Emily Mortimer), sœur cadette du dandy Anglais qu’il a subtilement attiré dans ses filets. Il ne l’aime pas mais qu’importe les sentiments quand on a la dot. Londres vaut bien une messe et ses beaux quartiers, un mariage de convenance. L’Ambition a des raisons que le Cœur ignore…

    Woody Allen - La Rose pourpre du Caire  (The Purple Rose of Cairo)

    La Rose pourpre du Caire (The Purple Rose of Cairo)

    Lorsqu’un être humain ne trouve pas en lui-même les ressources suffisantes pour s’extirper du Néant, il se tourne vers ses congénères. Il passe du Moi au Toi, en somme. Telle est la pente que suit Alvy Singer, l’un des personnages dont je me sens le plus proche. Sa misanthropie proverbiale devrait logiquement l’inciter à rester sur son quant-à-soi. Néanmoins, il est irrésistiblement attiré par Annie Hall, une chanteuse aussi dépourvue de culture que de fans. Un tropisme le pousse à oublier ses préventions sur la vie de couple, lui qui souffre encore des brûlures de deux mariages catastrophiques. La femme qui l’obsède jour et nuit souffle à son subconscient la cause de cette apparente contradiction : que tu le veuilles ou non, le remède à ta misère existentielle est moins dans l’Individualité que dans l’Altérité. Joe Berlin accepte volontiers cet augure dans Tout le monde dit I love you. Malgré ses nombreux échecs sentimentaux, il ne songe qu’à séduire Von Sidell (Julia Roberts), une jeune femme au corps de déesse Olympienne. Il demeure persuadé que l’Amour est la seule bouée à laquelle l’Homme peut s’agripper, dans cette mer déchaînée qu’est la Vie. Ses enfants et ceux de Steffi (Goldie Hawn), son ancienne épouse, partagent ses convictions. Skylar (Drew Barrymore), fleur bleue comme une héroïne de Barbara Cartland, veut ainsi se marier avec Holden Spence (Edward Norton), archétype du prince charmant de conte de fées. D. J. (Natasha Lyonne), la sœur cadette de cette belle au bois dormant New-Yorkaise, voue également un culte païen à Cupidon. Elle va d’un garçon à l’autre, tel un papillon qui cherche frénétiquement au cœur des plantes la quintessence de l’Existence.

    - C’est beau… Quel poète…

     

    Ian et Terry Blaine semblent très éloignés de ce romantisme de comédie musicale, qui trouve en Paris et Venise des terrains d’expression que n’auraient pas renié Stanley Donen ou Vincente Minnelli. Le premier travaille par nécessité dans le petit restaurant de son père tandis que le second est un simple mécanicien. Toutefois, les frères du Rêve de Cassandre croquent eux aussi l’un des fruits du grand arbre de l’Amour : la Famille. Les deux jeunes Anglais ne font qu’un. Ils ne cessent de s’entraider, ils partagent joies et peines, femmes, voitures et argent. Quand un obstacle fait barrage à leurs projets, ils font invariablement front commun. La filiation, pensent-ils, est le meilleur antidote au poison du désarroi.

    Woody Allen - Hannah et ses sœurs (Hannah and Her Sisters)

    Hannah et ses sœurs (Hannah and Her Sisters)

    Avant que « mon » cadavre ne m’enterre sous un monceau de sarcasmes, je vais tempérer mon propos : toutes les familles ne sont pas placées sous le signe de l’entente cordiale, loin s’en faut. Je n’émets pas cette réserve pour le seul plaisir de battre ma coulpe en public, même si l’auto flagellation a des vertus aphrodisiaques qu’il ne faut pas négliger. Je nuance mon discours afin de montrer que par-delà ses apparences flatteuses et sympathiques, la quête existentielle peut avoir un aspect négatif. Ce côté sombre, c’est l’Envie. Il apparaît en pleine lumière dans Hannah et ses sœurs. Holly jalouse ainsi April (Carrie Fisher), sa cadette qui lui fait une concurrence féroce dans les domaines professionnel et sentimental. April se livre à cette guerre qui ne dit pas son nom parce qu’elle veut s’approprier ce que possède son « adversaire ». La séduisante Lee (Barbara Hershey) ne se démarque pas de cette voracité démoniaque, en dépit de ses traits angéliques. Elle convoite Elliot (Michael Caine), le propre mari de sa grande sœur Hannah. Le feu qui ravage ce foyer est moins passionnel que d’aucuns ne l’imaginent. Il émane en effet d’une espérance qui, bien que contestable, est enracinée dans la plus profonde rationalité : si je suis un autre, mes difficultés personnelles finiront peut-être par s’estomper. Cette confiance dans leMimétisme atteint son apogée dans Zelig. Le héros éponyme de ce faux documentaire est une sorte de cousin fantastique de Benjamin Button (j’apprécie beaucoup Francis Scott Fitzgerald, magnifique écrivain que je fais apparaître dans Minuit à Paris). C’est un « homme caméléon » qui a l’incroyable faculté de s’identifier à ceux qu’il côtoie. Selon l’origine, le physique ou le métier de ses fréquentations, le singulier individu devient tour à tour Grec, Noir, obèse, médecin ou pilote d’avion. Son polymorphisme, qui lui permet de s’immiscer dans le premier cercle du Pape et d’Adolf Hitler, attire naturellement l’attention des psychiatres. Que nul ne se méprenne, il est cependant irréductible à une simple pathologie. Il procède avant tout d’un désir typiquement humain (trop humain, dirait Nietzsche) de faire corps avec autrui pour tromper la solitude.

    Ceux qui, parmi mes personnages, sont rebutés par le Conformisme et par les autres palliatifs que je viens d’évoquer, combattent le Néant de façon plus audacieuse. Ils prêchent le Dépassement et s’efforcent de découvrir un ailleurs, quelque lieu céleste où la pesanteur terrestre se ferait moins sentir. Carol Lipton (Diane Keaton) porte plus haut que quiconque l’étendard de cette philosophie des sommets. Résolue à ne pas finir ses jours dans le tablier d’une « desperate housewife », l’ancienne publicitaire de Meurtre mystérieux à Manhattan se lance dans une folle entreprise : elle décide d’enquêter, de son propre chef, sur le décès aussi soudain que surprenant de sa voisine Lilian House (Lynn Cohen). Larry (Woody Allen), son époux, tente de mettre un terme à ses velléités policières. Il s’inquiète de voir sa femme espionner un veuf qu’elle accuse, sans la moindre preuve tangible, d’être l’auteur d’un crime crapuleux. Quand il constate que Madame House est toujours vivante, le petit éditeur est toutefois contraint d’admettre qu’un complot se trame sous ses yeux. Ce retournement, malgré les dangers qu’il implique, est en définitive une bénédiction. En s’improvisant détectives, les Lipton voient ainsi leur morne quotidien se transformer en une formidable intrigue Hitchcockienne, à mi-chemin de Soupçon (Suspicion) et de Fenêtre sur cour (Rear Window). L’Aventure a produit ses effets. Cette thérapie ancestrale a soulagé deux êtres en souffrance du virus de la vacuité.

    Woody Allen - Meurtre mystérieux à Manhattan (Manhattan Murder Mystery)

    Meurtre mystérieux à Manhattan (Manhattan Murder Mystery)

    La sémillante Cecilia utilise un viatique analogue dans La Rose pourpre du Caire. Pour ne plus souffrir des dures réalités de sa condition de prolétaire, dans le New York déprimant et déprimé des années 1930, elle emplit sa tête de songes sur grand écran. Elle se réfugie soir après soir dans le cinéma de son quartier pour trouver, de mélodrames en films exotiques, le Romantisme qui fait défaut à sa prosaïque existence.

    S’élever au-dessus de l’affliction collective, tel est au fond le mot d’ordre de mes héros. Ce sont des personnages en quête de hauteur, si je peux me permettre de paraphraser Luigi Pirandello. Malgré son intolérance, sa vanité, son hypocondrie et toutes sortes de névroses qui l’assimilent aux bouffons de la Comédie Marxiste (celle de Groucho, pas celle du barbu qui a écrit Le Capital), Val Waxman appartient à cette race de glorieux conquérants. Il puise dans le Septième Art la force de vivre. Le réalisateur de Hollywood Ending pourrait repousser l’offre d’Ellie (Tea Leoni), son ancienne épouse qui se bat pour le réintégrer aux studios qui l’ont chassé avec mépris. Ses réticences seraient d’autant plus légitimes qu’il est censé s’entendre avec Hal Yager (Treat Williams), producteur intransigeant et accessoirement, rival amoureux qui lui a ravi sa femme. Néanmoins, il fait fi de son orgueil et laisse libre cours à sa passion. C’est en tournant que sa vie prend un sens.

    Gil Pender emprunte une voie plus originale encore. Le scénariste de Minuit à Paris résout ainsi de redécouvrir la magie du Montmartre des années 1920. Il espère trouver l’inspiration qui lui manque pour devenir un véritable écrivain. Miracle de la pellicule, le jeune explorateur de l’univers créatif ouvre une brèche dans l’espace-temps. Au hasard des quartiers bohèmes de la capitale Française, il rencontre Hemingway, Gauguin, Picasso, Dali, Toulouse-Lautrec, Porter et tout ce que le monde de l’entre-deux guerres comptait de sommités artistiques. En côtoyant ces beaux esprits, le vassal des seigneurs Hollywoodiens s’anoblit. Il parvient enfin à enfanter un roman de qualité. La morale de son ouvrage pourrait être la suivante : c’est dans le Voyage et par-dessus tout, dans la Nostalgie, que s’écrit l’avenir de l’Homme.

    Mes autres personnages, il faut bien le dire, prescrivent des remèdes existentiels plus basiques. Ils n’en demeurent pas moins intéressants et révélateurs de notre nature. Prenez par exemple Vicky et Cristina (Scarlett Johansson), mes deux « Américaines à Barcelone ». La première croit en la Raison. Rétive à toute forme d’aventure, elle ne jure que par la sécurité et la stabilité. Doug (Chris Messina), le bureaucrate bien-pensant qu’elle doit épouser, n’aura pas à forcer son talent pour lui donner satisfaction. La camarade de la prudente étudiante, elle, a foi en la Passion. Elle est avide de grands frissons. Aussi, elle répond sans hésiter aux avances de Juan Antonio (Javier Bardem), peintre libertin qui lui promet une expérience extatique dans une Catalogne onirique. Chacun voit midi à sa porte, comme l’énonce trivialement le proverbe populaire… Pour Ray Winkler, c’est l’Argent qui est la clef de tous les problèmes. Il convainc sa femme Frenchy (Tracey Ullman) de lui confier ses maigres économies pour ouvrir un commerce alimentaire. Le truand impénitent et gauche d’Escrocs mais pas trop n’a cependant pas l’intention de se lancer dans les affaires. Il entend utiliser le sous-sol de sa boutique pour creuser un tunnel et dévaliser une banque toute proche. Le vol, au final, s’avère superflu. Les cookies de Frenchy se vendent si bien que les époux Winkler se retrouvent en effet à la tête d’un empire industriel au bout de quelques mois. « L’ironie du sort », expression du Burlesque qui imprègne la majorité de mes travaux, prend ici tout son sens. Elle nous jette en plein visage ce qui devrait être l’exception et qui pourtant, s’est transformé en valeur universelle grâce à l’aimable contribution des Etats-Unis : considérer le verbe « avoir » comme le déterminant exclusif de l’Etre. Fielding Mellish, pour sa part, ne compte pas sur le Dollar pour acheter son salut. Le raté désopilant de Bananas décide de placer ses espoirs dans le Politique. Pour exister aux yeux de Nancy, militante des causes perdues qui le traite avec une infinie condescendance, il s’envole pour le San Marcos, Etat imaginaire et néanmoins représentatif des ignobles dictatures d’Amérique Latine. Si le potentat local ne daigne pas le nommer Ministre, il pourra toujours s’enrôler dans la guérilla et entamer une gratifiante carrière de Che Guevara…

    Woody Allen - Maudite Aphrodite (Mighty Aphrodite)

    Maudite Aphrodite (Mighty Aphrodite)

    Qui a dit que le Volontarisme était le dénominateur commun de tous ces personnages en lutte contre le Nihilisme ambiant ? Ah c’est vous, le Monsieur dégarni avec des lunettes ? Félicitations, vous relevez le niveau de mes lecteurs ! Eh bien oui, le Volontarisme est bel et bien le Graal de mes héros. Lenny Weintrib (Woody Allen) en restitue la quintessence dans Maudite Aphrodite. Le journaliste veut un enfant, sans infliger une grossesse à sa femme Amanda (Helena Bonham Carter). Il en adopte un. Son bambin faisant preuve d’une prodigieuse intelligence, il veut connaître ses parents pour savoir si le talent est héréditaire. Il retrouve sa génitrice, une certaine Linda Ash (Mira Sorvino). La mère célibataire étant une sorte d’Elisa Doolittle trash, qui gagne sa pitance à la sueur de son fessier, il devient son Professeur Higgins et se mue en une créature légendaire que j’affectionne tout particulièrement : Pygmalion. Il veut arracher la jeune écervelée aux pornographes et autres proxénètes qui la maintiennent dans les égouts de la Société. Suffit-il cependant de vouloir pour pouvoir ? Telle est la question. En règle générale, le Cinéma Américain y répond par l’affirmative. Il est trop soucieux d’emporter l’adhésion de la majorité pour s’encombrer de nuances ou de vérités compromettantes. La Réalité est toutefois plus rude que ne le prétendent mes confrères les moins exigeants. Elle n’a rien d’un conte de fées.

    - Vous devriez faire une transition encore plus pesante entre le grand II et le grand III de votre laïus ! Elle est aussi artificielle que les rebondissements qui sont censés pimenter vos films !

     

    N’y a-t-il personne pour me débarrasser de cette charogne ? Un croque-mort ! Mon royaume pour un croque-mort !

    - Vous voulez que je vous dise ? Vous êtes trop systématique. Que ce soit dans vos discours ou dans vos œuvres, vous nous servez toujours les mêmes schémas préconçus. C’est exaspérant, à la longue…

     

    En voilà assez ! J’ai pour principe de ne jamais m’adresser à des personnes en état de mort cérébrale ! J’ai eu mon compte avec les producteurs alors, taisez-vous une fois pour toutes ! Bon, enchaînons sans tarder. Si je ne monopolise pas la parole, vous pouvez être sûr qu’il va encore s’incruster dans la conversation… Je disais donc que l’Etre, en dépit de ses efforts Herculéens, était condamné à revenir au Néant. Il est programmé, par la Vie elle-même, à subir cet éternel retour aux confins du mythe de Sisyphe, de la philosophie Nietzschéenne et de la plaisanterie de mauvais goût. Les Chevaliers du Moi, par exemple, n’ont d’autre destin que de rentrer bredouilles de leur quête prétendument héroïque. Qu’advient-il de Sandy Bates, le réalisateur élitiste de Stardust Memories ? Son projet de film d’auteur nous donne un aperçu de ce qu’a pu être la bataille de Stalingrad. Poursuivi sans relâche par la futilité de ses concitoyens, il est rattrapé par les argentiers du Cinéma et leur obstination à ne financer que des comédies populaires « à haut rendement ». Il doit constamment subir les questions aussi vaines que prétentieuses de l’Intelligentsia New-Yorkaise. Il est harcelé, triste « running gag », par des fans qui ne pensent qu’à lui demander des autographes. Ces gens qui devraient être édifiés par ses travaux ne sont que de vulgaires idolâtres, qui voient bêtement en lui quelque divinité capable de régler à elle seule toutes les difficultés du genre humain. Ils font de sa vie un cauchemar à mi-chemin de Fellini et de Hitchcock, qui part du Surréalisme de Huit et demi et s’achève dans la Psychose de Norman Bates.

    Woody Allen - Tout le monde dit « I love you » (Everyone Says « I Love You »)

    Tout le monde dit « I love you » (Everyone Says « I Love You »)

    Le sort de Simon Lee n’est guère plus enviable. Au contact des gens de Pouvoir, le petit journaliste de Celebrity apprend ainsi qu’être « en haut de l’affiche » n’est pas une panacée existentielle mais un pur artifice. Comédiens, mannequins et vedettes de la Télévision qui le fascinaient lui apparaissent faux et superficiels jusqu’au grotesque. La fréquentation éprouvante de Brandon (Leonardo Di Caprio), jeune star Hollywoodienne fraîchement débarquée de quelque « avatar » de Titanic, lui fait comprendre que la Notoriété va de pair avec l’aliénation mentale. Ses soirées douloureuses dans les salons littéraires, microcosmes implacables où détruire les œuvres de son prochain est tenu pour une marque d’excellence, lui enseignent que la renommée suscite la cruauté. La conclusion est cinglante mais incontestable : la Célébrité, en tant que sanctification du Paraître, représente la négation de l’Etre. Elle constitue, à ce titre, l’antichambre du Néant.

    Le Moi dispose, à coup sûr, d’un moyen d’échapper au Vide : le Génie. J’entends bien votre objection. Hélas, force est de constater qu’elle est totalement infondée. Souvenez-vous d’Accords et désaccords, film que vous avez injustement boudé à sa sortie en salle. Aussi étrange que cela puisse paraître, le talent ne vous libère pas, il contribue à vous enfermer dans la déréliction (vous me pardonnerez l’usage de ce mot pompeux qui désigne simplement une profonde sensation de désarroi et d’abandon). Emmet Ray a beau être un roi de la Guitare, il n’en reste pas moins l’Empereur des mauvaises idées. Son entrée calamiteuse sur la scène d’un cabaret, un croissant de lune à l’esthétique douteuse entre les jambes, n’est qu’une preuve parmi beaucoup d’autres de cette majesté cataclysmique. Ses formidables aptitudes musicales, par ailleurs, tendent à le couper du Réel. Il vit dans un royaume exclusivement artistique où l’argent n’existe pas, si bien que son impresario est contraint de le mettre sous tutelle budgétaire pour l’empêcher de vivre au-dessus de ses moyens. Non, avoir un don exceptionnel et en être conscient n’est pas une solution, c’est un problème de plus pour l’Homme. Il vous métamorphose en parangon d’égocentrisme. Emmet Ray est l’un de ces monstres que l’on dit « sacrés » pour masquer leur laideur indicible. Il est d’une prétention sidérante. Il traite les autres avec un souverain mépris et répète à l’envi qu’il n’a besoin de personne. Comble du tragique, la supériorité n’est pas la divinité. Mon héros, imaginaire et pourtant plus vrai que nature, en est la preuve vivante. Hanté par la figure tutélaire de Django Reinhardt, le Seigneur du Jazz Manouche, il ne peut que fuir et s’évanouir à la vue de son idole. Disparaître, telle est bien la destinée du mythique ménestrel : son génie, c’est-à-dire, sa singularité, le voue à l’incompréhension d’autrui, à la solitude et finalement, à l’oubli.

    Dans ces conditions, toute ambition se solde fatalement par un échec. Nul être ne peut tenter de s’élever sans ressentir immédiatement l’attraction funeste du Néant. Chris Wilton est happé par ce trou noir à mesure que se dénoue l’intrigue de Match Point. Qu’en est-il de la froide Raison dont il use avec délectation pour atteindre les cimes de la Société Britannique ? En vérité, elle n’éteint pas le feu des passions humaines. Le jeune arriviste, insatisfait de son mariage d’intérêt avec la riche Chloe Hewett, ne rêve ainsi que de nuits torrides avec Nola Rice (Scarlett Johansson), la sculpturale fiancée de son beau-frère Tom. Ce fantasme est particulièrement dangereux pour son plan de carrière mais c’est une loi immémoriale de la Nature, « la chair est faible et la tentation, forte » : Chris se vautre dans l’adultère, au risque de s’attirer les foudres de la puissante famille qu’il vient d’intégrer. Le départ momentané de sa maîtresse ne tempère ses ardeurs que le temps d’une averse Londonienne. Quand elle se rappelle aux mauvais souvenirs de l’imprudent, la Raison n’améliore pas la situation. Elle l’aggrave, car elle ne fait pas de sentiments. Quelles options s’offrent-elles à l’infâme Wilton le jour où Nola Rice, séparée de Tom Hewett, lui apprend qu’elle enceinte et qu’elle entend garder son enfant illégitime ? Prisonnier de sa logique abjecte, il n’a d’autres ressources que de simuler un cambriolage et de supprimer l’importune qui menace de mettre à bas ses projets en lui imposant un divorce ruineux. A trop vouloir se hisser jusqu’au Paradis, l’ambitieux a vendu son âme au Diable et s’est précipité au fin fond de l’Enfer.

    Woody Allen - Harry dans tous ses états (Deconstructing Harry)

    Harry dans tous ses états (Deconstructing Harry)

    Je sens monter en vous une vague d’optimisme. Vous pensez que si Je est une impasse, Tu vous montrera peut-être une issue. Je ne vous reproche en rien cet accès de candeur. L’Homme a besoin d’espérance pour survivre. Hélas, je suis un incorrigible réaliste et je me dois de vous dire que l’Altérité ne nous est d’aucun secours, dans la guerre sans merci qui nous oppose à la Vacuité. Je révèle la cause première de cette inefficacité chronique dans ce « film – principe » qu’est Annie Hall : notre rapport à l’Autre est marqué au fer rouge par l’Individualité. Les institutions, tant civiles que religieuses, postulent que la formule du Couple est 1+1=1. Alvy Singer, l’égocentrique toujours prompt à se plaindre du monde, administre la preuve irréfutable que l’addition de deux unités donne invariablement le chiffre 2. Ses premiers mariages ont été minés par des incompatibilités d’humeurs. Son union avec Annie n’est que le prolongement de ces expériences désastreuses. Il veut l’étreindre, elle ne songe qu’à quitter le lit conjugal. Il est Juif, elle est issue d’une famille Protestante où l’antisémitisme est considéré avec indulgence. Il est un fin lettré, elle est inculte. Il ne peut vivre qu’à New York, elle veut faire carrière à Los Angeles. La liste des divergences est sans fin et nous suggère qu’en définitive, la concorde n’est possible qu’entre des individus dépourvus de personnalité. Tel est le sens du dialogue surréaliste que l’infortuné Alvy noue furtivement avec deux passants, dans une rue de sa ville.

    - « Comment faîtes-vous pour rester ensemble ?

    - Eh bien, nous sommes stupides et nous n’avons aucune idée sur rien.

    - Je vois. Vous avez trouvé un terrain d’entente… »

    L’Altérité, qu’on se le dise, est l’éternelle victime de la « Conspiration des Ego »… Cette malédiction flétrit naturellement la prétention de l’Amour à vaincre notre détresse existentielle. Les héros de Tout le monde dit I love you sont les reflets tragi-comiques de cette grande désillusion. Skylar, la midinette, subit ainsi un lavage d’estomac après avoir avalé, par inadvertance, la bague de fiançailles que lui avait offerte son prince charmant Holden Spence. L’Idéalisme Romantique se heurte au prosaïsme de la Vie réelle. La même jeune fille, pourtant pétrie de comédies musicales à l’eau de rose, annule son mariage pour s’offrir à Charles Ferry, un vulgaire tôlard qui réveille sa bestialité latente. Un tropisme navrant la pousse à imiter sa sœur D. J., cœur d’artichaut qui jure une éternelle fidélité à un gondolier Vénitien, à un professeur de Mathématiques New-Yorkais et à un rappeur Noir en l’espace de quelques semaines. Comme le disait fort justement Germain Flouttard, le concierge un tantinet gouailleur du distingué Georges Bizet, « l’Amour est enfant de putain, il n’a jamais, jamais connu de lois, le sagouin ! ». Joe Berlin fait les frais de cette anarchie consubstantielle. Il assouvit tous les fantasmes de Von Sidell mais la belle, hideux rappel de la consternation terrestre, finit par le repousser. Elle lui reproche, le plus sérieusement du monde, de trop bien répondre à ses attentes. Cette sinistre bouffonnerie confirme le verdict que j’ai rendu dans Annie Hall : l’entente conjugale est une escroquerie intellectuelle.

    Woody Allen - Celebrity

    Celebrity

    L’Amour filial ne nous console malheureusement pas de cette cruelle déception. Le clan Blaine en témoigne avec éclat dans Le rêve de Cassandre. Ian et Terry ont beau être frères, leurs liens biologiques ne garantissent en aucun cas la compatibilité de leurs caractères respectifs. Le premier est pervers, jouisseur et manipulateur tandis que le second est viscéralement intègre, en dépit de son goût immodéré pour le Jeu. La solidarité, valeur familiale s’il en est, porte le sceau inquiétant de cette ambiguité fondamentale. Si vous êtes amenés à profiter des bienfaits des vôtres, vous devez également partager leurs méfaits. Les jeunes Anglais que je mets en scène en prennent conscience lorsque leur oncle Howard (Tom Wilkinson), puissant homme d’affaires dont ils escomptaient le soutien financier, les implore d’éliminer un concurrent qui menace de dénoncer ses malversations à la Police. La Famille unit les êtres « pour le meilleur et pour le pire »… Nous pourrions lui pardonner cette coupable dualité si elle effaçait l’égoïsme naturel des hommes mais peste soit du Politiquement Correct, elle n’en fait rien ! Howard Blaine n’hésite pas à demander à ses neveux de devenir des assassins pour échapper à la prison. Plus terrible encore, Ian planifie le meurtre de son cher Terry quand ce dernier, accablé par le crime qu’il a commis, laisse entendre qu’il va se livrer aux autorités. Moi est plus fort que Toi, en dépit des généreux discours que nous prononçons pour nous rassurer.

    Dans ce contexte, envier autrui apparaît comme une vanité absolue. Les héros de Hannah et ses sœurs s’en persuadent, au gré des vicissitudes de leur pauvre vie. Holly comprend que jalouser April ne résoudra nullement ses problèmes personnels. Lee finit par se convaincre que sa liaison adultère avec Elliot n’est pas plus satisfaisante que son mariage avec le taciturne Frederick (Max Von Sydow). A l’inverse, Elliot se rend compte que Lee ne parviendra jamais à égaler Hannah, son irréprochable épouse. A quoi bon convoiter ce que possède mon vis-à-vis si ce dernier s’avère aussi démuni que moi ? Zelig ne contestera pas le bien-fondé de cette réflexion. Le conformiste maladif est d’avis que le mimétisme le protégera de l’insignifiance. A l’image des Juifs d’Amérique, dont il est au fond la parfaite allégorie, il pense que l’assimilation lui permettra d’exister aux yeux de tous. Son calcul se révèle cependant inexact. Etre comme les autres en général, c’est en effet se condamner à n’être personne en particulier. L’Homme est en soi peu de chose. Il n’est rien du tout s’il n’affirme pas ses caractéristiques. S’identifier tue l’identité. Plus qu’un suicide, c’est un mensonge dérisoire : si je nie mon individualité, je trompe mes interlocuteurs sur ma nature et sur mes intentions. Je deviens pareil à Leonard Zelig, le pathétique imposteur qui feint constamment d’être ce qu’il n’est pas.

    Woody Allen - Accords et désaccords (Sweet and Lowdown)

    Accords et désaccords (Sweet and Lowdown)

    Vanité des vanités, et tout est vanité , disait l’Ecclésiaste. Le bougre avait une fâcheuse propension à la redondance, mais il faut bien reconnaître qu’il était dans le vrai. Par définition, le Vide total est un obstacle infranchissable. On ne peut ni l’enjamber, ni le traverser ni même, le contourner. Rien c’est rien, un point c’est tout ! Ceux qui partent à l’Aventure en espérant qu’ils passeront outre cette terrible évidence en reviennent toujours amers et meurtris. Le cas de Carol et Larry Lipton illustre bien ce naufrage programmé. Les New-Yorkais bon teint de Meurtre mystérieux à Manhattan voulaient fuir la grisaille de leur quotidien. Leur enquête privée ne fait cependant que les confronter à la noirceur accablante de la Vie. Je vous résume à grands traits les conclusions méphitiques de leurs investigations. Paul House (Jerry Adler), odieux personnage que ses voisins considéraient à tort comme un citoyen au-dessus de tout soupçon, voit sa riche belle-sœur mourir d’une crise cardiaque dans son appartement. Loin d’être affecté par le drame, il incite son épouse aussi perverse que lui à échanger son identité avec la défunte. Ainsi, la Jézabel pourra s’emparer des avoirs de feu sa proche parente et les partager avec son Achab de mari. Ce dernier, retors en diable, décide néanmoins de doubler sa complice. Il l’assassine et fait disparaître son corps, pour jouir de sa nouvelle situation de millionnaire en compagnie d’Helen Moss (Melanie Norris), une jeune actrice qu’il fréquentait secrètement depuis plusieurs mois. Quoi de plus facile puisque Lilian House était censée avoir succombé à une attaque ? L’Iscariote est toutefois percé à jour par la gérante du cinéma qu’il possède, une quinquagénaire dont il était l’amant. Il est abattu par cette femme qu’il avait trahie elle aussi, au cours d’une projection de La Dame de Shanghaï (The Lady of Shanghai). Comme dans le chef-d’œuvre d’Orson Welles, les requins s’entre-dévorent. Leur destin, filmé à la façon d’un jeu de miroirs, nous renvoie symboliquement le reflet de notre propre vacuité existentielle.

    Je sens que l’inutilité structurelle de l’Aventure est une thèse qui vous laisse perplexes. Ne dîtes pas le contraire, vous pensez tous peu ou prou la même chose : soyons Romantiques et ainsi, nous accéderons à une dimension magique où nos problèmes s’évanouiront comme par enchantement. Voyez ou revoyez donc La Rose pourpre du Caire et je vous certifie que vous prendrez la mesure de votre erreur. Qu’advient-il quand Tom Baxter (Jeff Daniels), personnage secondaire du long-métrage exotique que regarde la naïve Cecilia, sort de l’écran et quitte la salle au bras de sa plus fervente admiratrice ? Le film s’arrête et laisse ses comédiens désemparés. Un seul histrion lui manque et tout son univers est dépeuplé. La sacro-sainte Fiction et ses images pieuses se lézardent. La mythique représentation apparaît comme un monde entièrement codifié par le « dieu scénariste ». Elle dévoile crûment son essence artificielle et liberticide, sous l’œil médusé des spectateurs. C’est pour fuir ses vices rédhibitoires que Baxter franchit les portes du Fantastique et décide de la quitter à jamais. Il préfère la Réalité à l’Imaginaire, ce qui signifie que l’Imaginaire ne saurait en aucun cas remédier aux tares de la Réalité. Les sceptiques étant obstinés par nature, je développe mon propos afin de les détacher une fois pour toutes des chimères auxquelles ils se raccrochent. L’Indiana Jones des années 1930, qui jaillit de la pellicule comme un génie des Mille et une nuits qui surgit de sa lampe, est l’antithèse des héros qui font rêver le Public. Il paie ses achats en monnaie de singe. Il ignore ce qu’est une prostituée et se laisse candidement embarquer dans une maison close. Il n’est même pas capable de mettre une clef de contact dans le démarreur d’une voiture. Il ne sait rien des aspects les plus élémentaires de la Vie. C’est un tel nigaud que Cecilia, groupie pourtant élevée au lait de l’idolâtrie, finit par le délaisser au profit de l’acteur en chair et en os qui l’incarne sur les plateaux de tournage. La leçon se répète, lancinante et tragique : l’Imagination ne compense pas la médiocrité du Réel.

    Woody Allen - Escrocs mais pas trop (Small Time Crooks)

    Escrocs mais pas trop (Small Time Crooks)

    J’enterre définitivement cette déesse de pacotille dans Hollywood Ending. Cette comédie, imprégnée de l’humour désespérant et désespérée de ceux qui comme moi, ont fait vœu d’autodérision, s’assigne en effet pour mission de détruire les légendes qui entourent le Septième Art. C’est un bestiaire qui entend cerner la béance de ce microcosme indûment révéré qu’est l’industrie cinématographique. Val Waxman est son membre le plus « éminent ». Le réalisateur en déclin est un personnage incurablement égocentrique, geignard et par voie de conséquence, ridicule. Sharon Bates (Tiffani Thiessen), la vedette de son dernier long-métrage, n’est qu’une bimbo nymphomane. Lori (Debra Messing), sa jeune compagne, est une cruche sans talent qui lui doit le plus gros de sa maigre carrière. Al (Mark Rydell), son agent, est l’archétype de l’impresario retors et manipulateur. Son chef opérateur est un détraqué de classe internationale qui passe l’essentiel de son temps à vitupérer en Mandarin. Quant à Hal Yager, son producteur, il est à ce point antipathique qu’il paraît plus charitable de ne pas rappeler ses innombrables défauts. Le tableau est en soi peu flatteur. Il confine à l’apocalyptique à partir du moment où Val Waxman, victime du syndrome psychosomatique qui frappa Josef Sternberg au lendemain de l’Anschluss, perd subitement la vue. Ce « détail » devrait logiquement empêcher le metteur en scène de travailler et pourtant, comme l’aurait dit Galilée, il tourne ! Avec la complicité d’un assistant corrompu puis, avec celle de son ancienne épouse Ellie, il enchaîne les prises en mettant ses pitreries involontaires sur le compte de l’excentricité coutumière des grands artistes. Cette supercherie, guidée par le désir de faire carrière à tout prix, me permet de proposer une paraphrase de Macbeth (acte V, scène 5) dont je retire une certaine fierté : le Cinéma est une histoire racontée par un idiot, pleine de bruit et de fureur et qui ne signifie rien.

    Quand l’Avenir se dérobe et vous réduit au rang d’aveugle égaré dans la nuit noire, il est séduisant de faire volte-face et de chercher la lumière dans le Passé. Tel est le parti que prend Gil Pender dans Minuit à Paris. Il s’engouffre dans la brèche temporelle qu’il a découverte par miracle et musarde, émerveillé, dans le Montmartre des années 1920. Vouloir revivre une période que vous jugez bénie n’est toutefois pas sans dangers. Se languir d’Hier, c’est en effet se condamner à désespérer d’Aujourd’hui. Mon héros insouciant ne tarde pas à s’en apercevoir. Plus il fréquente ses glorieux prédécesseurs, moins il supporte les insuffisances de ses contemporains. Pire, il en vient à comprendre que « l’Age d’or » est un concept en toc. Chacun pense ainsi, avec une trivialité confondante, que « c’était mieux avant ». Tandis que Gil voit l’état de grâce dans les Années folles, Adriana (Marion Cotillard), la muse des beaux quartiers Parisiens, assure qu’il se situe à la Belle époque. Paul Gauguin, lui, est d’avis que le Paradis a été perdu à la fin de la Renaissance. Point n’est besoin d’aller plus loin en arrière tant la morale de la fable est évidente : la Nostalgie est trop subjective pour constituer un objectif existentiel.

    Woody Allen - Hollywood Ending

    Hollywood Ending

    J’ose croire qu’à l’aune de ces considérations, vous percevez mieux les motifs qui me poussent à entretenir des relations conflictuelles avec la Vie. Quand cette sadique invétérée ne nous donne pas la peste, elle se fait fort de nous transmettre le choléra. Charybde ou Scylla, gangrène ou lèpre, nausée ou vomissement, elle a un sens aigu des alternatives insensées. C’est ce que j’essaie de montrer avec les deux héroïnes de Vicky Cristina Barcelona. Vous vous souvenez que Vicky, la première, ne croyait qu’en la Raison. Eh bien, ses expériences Catalanes la conduisent à renier son credo. Alors qu’elle se voulait pudique et fidèle, elle cède aux avances du ténébreux Juan Antonio juste avant son mariage. Après ses noces, elle continue d’être hantée par le peintre Espagnol. Elle ne pense qu’à lui revenir, tant elle s’ennuie aux côtés du lénifiant Doug. Son amie Cristina suit une trajectoire tout aussi chaotique. Son culte des Sentiments l’incite à accepter de faire « ménage à trois » avec Juan Antonio et celle qui fut son épouse, la volcanique Maria Elena (Penelope Cruz). Cependant, la Passion ne lui apporte pas la liberté à laquelle elle aspirait. Elle rime avec Possession, à telle enseigne que Maria Elena ne tolère pas que sa compagne vole vers d’autres cieux. Ainsi va le Cœur humain : il nous promet l’extase et ne nous laisse que la destruction. La destruction et aussi l’insatisfaction, le passionné, comme en atteste le départ inexplicable et inexpliqué de Cristina, s’identifiant à un gouffre que rien ne peut combler…

    Toutes choses étant égales par ailleurs, disait ce raseur de haut vol qu’était Guillaume d’Occam, la solution la plus simple est toujours la meilleure. Je suis passé outre mes préventions d’anticlérical primaire et j’ai tenté, en désespoir de cause, de mettre en application ce vieux théorème de logicien en soutane. Puisque les itinéraires les plus sophistiqués me menaient invariablement aux abysses, je me suis mis à explorer des voies plus prosaïques pour essayer d’échapper à l’Enfer du Vide existentiel. C’est dans cette perspective que j’ai réalisé Escrocs mais pas trop, une comédie moins superficielle que d’aucuns l’ont prétendu. Vous n’êtes pas sans savoir que Ray Winkler et sa femme Frenchy voyaient en l’Argent un moyen de dépasser leur piètre condition. Au pays du dieu Dollar, leur croyance était légitime. Leur succès foudroyant dans l’industrie alimentaire tendait d’ailleurs à leur donner raison. Ce que la pauvreté ne peut offrir, hélas, la richesse ne peut le racheter. Un minable, fût-il milliardaire, restera un minable quoi qu’il advienne. Dans leur palais au style rococo, les Winkler demeurent ainsi de parfaits ignares. Leur insigne vulgarité, disgracieux héritage de leur long séjour dans les bas-fonds de New York, est un inépuisable sujet de médisance pour les grands bourgeois qu’ils invitent à leur table. Ce que vous possédez, en outre, finit par vous posséder. Dans son Xanadou de Citizen Kane, Ray retrouve l’ambiance délétère des prisons qu’il fréquentait jadis. Il se sent seul et oppressé par moult conventions qui lui font regretter la vie simple qui fut la sienne. Enfin, l’Argent ne met nullement à l’abri du danger. Il excite même les plus viles convoitises et attire des nuées de vautours assoiffés d’or. L’inconséquente Frenchy se laisse piéger par ce miroir aux alouettes aussi ancien que le monde. D’abord, elle se laisse séduire par David (Hugh Grant), charmeur sans scrupules qui flatte sa vanité pour mieux s’approprier son immense patrimoine. Ensuite, elle confie tous ses avoirs à des comptables dont, inculture oblige, elle ne surveille jamais les activités. Ce qui doit arriver finit naturellement par se produire : les rapaces en col blanc lui dérobent sa fortune et la ramènent au temps maudit où elle n’avait pas un sou.

    Woody Allen - Match Point

    Match Point

    Devant ce nouvel échec, j’ai testé cette autre escroquerie en bande organisée qu’est la Politique. Je reformule mon propos : moi, le Démocrate convaincu qui se régale de l’humour involontaire des Républicains, j’ai chargé Fielding Mellish, l’antihéros de Bananas, de s’aventurer dans la jungle de la vie partisane. J’ose affirmer que le voyage au bout de l’Enfer de ce Candide égaré au San Marcos est édifiant. Que fait Esposito (Jacobo Morales), le guérillero que le jeune Américain gratifie de son désastreux soutien, lorsqu’il accède à la magistrature suprême ? Il succombe immédiatement à l’ivresse des cimes. Parmi les mesures délirantes qu’il juge opportun de prendre, il oblige ses administrés à changer de sous-vêtements toutes les demi-heures. Comme le dit sagement le Philosophe, le Pouvoir rend fou et le Pouvoir absolu rend absolument fou. La Politique montre ainsi son véritable visage. Elle n’est au fond qu’un Grand-Guignol dont les acteurs, passés maîtres dans l’art d’utiliser autrui à seule fin de satisfaire leur ego, n’ont pas plus d’envergure que des pantins. Vargas (Carlos Montalban) est la saisissante illustration de cette pensée plus véridique que démagogique. Le dictateur confond en effet le numéro de téléphone de la CIA avec celui du SJU (Secours Juif Unifié), si bien qu’au moment fatidique où la révolution éclate dans son pays, il voit débarquer une légion de rabbins en lieu et place du régiment de Marines dont il espérait l’appui. Le cas de Fielding Mellish est tout aussi éloquent. Le rebelle calamiteux est nommé Président de la République après l’internement d’Esposito. En dépit de sa bêtise phénoménale et de sa très remarquable maladresse, ses compagnons d’armes le considèrent comme le meilleur d’entre eux. La bouffonnerie franchit un cap décisif avec cette promotion. Elle atteint son paroxysme quand le Fidel Castro d’opérette, affublé d’une barbe postiche, profite de sa première visite officielle aux Etats-Unis pour étaler sa crétinerie à la face du monde…

    Vous vous dîtes probablement que je me répète mais détrompez-vous, c’est l’Histoire et non moi qui bégaie. Je ne fais que constater, à chaque fois que notre piteuse condition me l’impose, que toute initiative visant à donner du sens à la Vie est frappée d’inanité. Le Chœur des Tragédiens Grecs qui s’immisce régulièrement dans le récit de Maudite Aphrodite donne la mesure de cet implacable requiem : l’Homme n’a aucune prise sur son destin. Linda Ash et Max, son enfant naturel, sont les preuves accablantes de cette impuissance chronique. Ils démontrent en effet qu’une imbécile congénitale peut engendrer un être supérieurement intelligent… et inversement. La croisade de Lenny Weintrib ne fait que renforcer cette fatalité. Le brave journaliste fait ainsi tout son possible pour que la mère biologique de son fils adoptif devienne une personne respectable. Cependant, ses efforts sont vains. Linda, l’actrice de films X, est si dépourvue de talent qu’elle ne pourrait même pas tenir un rôle dans un long-métrage de série Z. Elle s’avère tout aussi incapable d’accéder au mariage ou à quelque union durable. Son passé tumultueux pèse de tout son poids sur son avenir et son chevalier servant, malgré son héroïsme, n’y peut rien changer. Ce pauvre hère, incarnation contemporaine de Don Quichotte, reçoit le coup de grâce le jour où le compagnon qu’il recherchait pour sa sulfureuse ingénue tombe littéralement du ciel. L’introuvable Roméo rencontre sa Juliette après l’atterrissage forcé de son hélicoptère. Contre toute attente, il fait fi des antécédents de la belle immorale et convole avec elle en justes noces. La messe est dite. Elle s’achève par l’oraison funèbre des Volontaristes : sur cette étrange planète qu’est la Terre, c’est le Hasard qui décide de tout.

    Woody Allen - Le rêve de Cassandre (Cassandra’s Dream)

    Le rêve de Cassandre (Cassandra’s Dream)

    - J’avis bien raison : c’est fou ce que vous êtes bavard !

    J’avais presque fini par oublier ce fichu zombie. Toute cette quiétude, ça ne pouvait pas durer. C’était trop beau. On devrait toujours se souvenir que le Bonheur n’est qu’une brève éclaircie entre deux ouragans…

    - Dîtes-moi, ce verbiage va-t-il durer encore longtemps ? Je ne voudrais pas vous sembler désagréable, mais tout cela commence à être d’un ennui mortel…

      Ecoutez, je sais que périr nuit gravement à la santé intellectuelle, mais vous allez quand même faire l’effort de comprendre ceci : je refuse catégoriquement de dialoguer avec vous !

    - Je vois que je ne suis pas le seul à avoir un encéphalogramme plat ! Qu’est-ce que vous faîtes depuis tout à l’heure ?!

      Je m’adresse aux gens qui me lisent en ce moment même. Quoi de plus naturel ?

    - Mais moi, je fais bien partie de la conversation ! J’ai beau être mort, je ne rêve pas !

      Vous avez remarqué ce tiret qui apparaît à chaque fois que vous prenez la parole ?

    - Evidemment ! Il est aussi visible que vos ficelles de scénariste.

      Dans ce cas, vous avez forcément constaté que mes interventions à moi n’étaient jamais précédées de ce signe dactylographique. Ce qui signifie…

    - Diantre ! Vous refusez catégoriquement de dialoguer avec moi !

      Alléluia, il a compris !

    - Oh, ça va ! Un peu de respect pour les défunts !

      Je ne manquerai pas d’y penser. Bonne nuit, doux Prince !

    - Merci… vieux singe !

     

    Woody Allen - Vicky Cristina Barcelona

    Vicky Cristina Barcelona

    Bon ! Puisque j’en ai terminé avec les agressions d’outre-tombe, je vais enfin pouvoir en venir à des choses réjouissantes : tout est vide et rien n’a de sens ici-bas. Qu’est-ce qui vous arrive ? Ma parole, vous êtes devenus flous ! Vous ressemblez à l’écrivain tourmenté que je campe dans Deconstructing Harry. Il ne faut pas vous mettre dans un état pareil ! Il y a matière à réjouissance dans ce que je viens de vous dire, croyez-moi ! Pour vous en convaincre, je vais citer Pierre Palmade, un humoriste Français : « Le Néant, c’est rien en encore plus grand ». Puisque cette mise au point ne vous a pas rendus plus nets, je vais tâcher d’être moins abstrait. Si nous vivons dans la vacuité absolue, alors, la logique élémentaire nous impose de considérer que tout est possible en ce monde de fous, même le meilleur. Il n’y a pas de fatalité du pire. Le Bien peut parfaitement germer sur les ruines du Mal. J’expose clairement cette idée faussement paradoxale dans Whatever Works. Boris Yellnikoff, héros du film et misanthrope convaincu, vient simultanément de réussir son divorce et de rater son suicide. Un soir, il est abordé par Melody Celestine (Evan Rachel Wood), une reine de beauté qui a fui son Mississippi natal pour tenter sa chance à New York. La jeune femme implore le vieillard acariâtre de l’héberger. Contre tous ses principes, ce dernier accepte. Il consent même à prendre l’écervelée sous son aile et à parfaire son éducation défaillante. Un mariage, bizarrerie suprême, vient couronner l’improbable association. Quand Melody décide de divorcer pour rejoindre Randy James (Henry Cavill), un séduisant acteur de son âge, Boris, ulcéré, se jette par la fenêtre de son appartement. Eh bien le croirez-vous, il atterrit sur une passante dont il tombe éperdument amoureux. Au mépris de la cohérence et de la vraisemblance, le solitaire endurci trouve l’âme sœur alors qu’il recherchait la Mort. C’est incroyable, grommelle-t-il avec la lucidité qui le caractérise, l’importance que peut avoir le facteur chance dans la Vie ! Les autres protagonistes du film valident ce constat. Marietta Celestine (Patricia Clarkson), la mère ultra Catholique de Melody, débarque ainsi dans la demeure de sa fille après avoir quitté le domicile de son mari infidèle. Elle est idiote, conventionnelle et impécunieuse mais un ami de Boris lui découvre un talent de photographe. L’ancienne marâtre du vieux Sud connaît un succès foudroyant. A force de fréquenter les milieux Libéraux de New York, elle se désinhibe, renie ses convictions religieuses et emménage avec deux concubins. Elle a, elle aussi, trouvé le Bonheur par le plus grand des hasards. John (Ed Begley Junior), son ancien époux, suit un itinéraire analogue. Après avoir vainement tenté de reconquérir sa femme, il va noyer son chagrin dans le bar à vin d’un quartier branché. C’est au gré de cette errance alcoolisée qu’il rencontre la personne qui partagera sa vie : un quadragénaire anticonformiste qui lui fait abjurer sa morale rigoriste et lui révèle son homosexualité latente. Ces événements n’étaient pas prévisibles. Ils sont fondamentalement irrationnels. Pourtant, ils engendrent un monde meilleur. Le Néant, dans son absurdité infinie, peut ainsi aider l’Etre à sortir du Néant. C’est ridicule mais « whatever works », qu’importe pourvu que ça marche…

    Toutes mes œuvres portent cette idée, à la fois curieuse et exaltante, selon laquelle l’espérance jaillit du tréfonds de la misère existentielle. Zelig, par exemple, acquiert une célébrité internationale en s’abandonnant au Conformisme. C’est l’imitation d’autrui qui finit par lui conférer l’identité dont il était dépourvu. De façon tout aussi déroutante, Val Waxman retrouve la faveur des grands studios grâce à la cécité qui le frappe. Mon alter ego de Hollywood Ending réalise en effet un film dont l’extrême originalité séduit le Public Français et annonce un triomphe dans l’ensemble du continent Européen.

    Woody Allen - Whatever Works

    Whatever Works

     

    Au-delà de la causticité de ces dénouements, je m’efforce de vous montrer que le Néant est profitable en ceci qu’il nous permet de revenir à l’essentiel. Que font Hannah, son mari et ses sœurs lorsqu’ils comprennent qu’ils n’ont rien à envier à leurs contemporains et que la convoitise ne solutionnera pas leurs problèmes ? Ils recentrant leur vie sur ce qu’ils ont et non, sur ce qu’ils ont la faiblesse de jalouser. Ainsi, Elliot reste fidèle à sa femme, épouse admirable qu’il délaissait sans la moindre raison. Lee se détourne de son beau-frère et s’épanouit sans détruire le foyer d’autrui. Holly met un terme à sa folle compétition avec April. Elle suit sa propre route et, récompense de sa courageuse initiative, devient une scénariste de renom. Elle se lie à Mickey Sachs, un homme qui autrefois la méprisait alors même qu’elle était faite pour lui.

    Face au Néant, l’Etre ne souffre plus de l’obsession d’avoir. Il est. Il ne se projette plus vainement dans un futur hypothétique par essence. Il extrait opportunément la substantifique moelle de l’instant présent. Joe Berlin connaît cette heureuse mutation dans Tout le monde dit I love you. L’écrivain devrait être terrassé par son dernier fiasco sentimental avec Von Sidell. Il pourrait légitimement sombrer, en entendant le refrain entêtant qui accompagne ses mésaventures musicales : « I’m through with Love ». Néanmoins, sa déconvenue lui procure un nouveau souffle. Puisque demain est voué à la déception, songe-t-il avec raison, il convient de profiter d’aujourd’hui et de jouir de l’Amour autant qu’il est possible. Il faut faire la nique à l’adversité, comme nous l’a enseigné le merveilleux professeur d’art dédramatique qui ensoleille toute la fin du film : Groucho Marx.

    Je comprends votre perplexité. Il est difficile d’accepter l’idée que le Vide, après nous avoir accablés, soit finalement de nature à nous combler. Il s’agit pourtant d’une évidence pour qui sait se déprendre des œillères du prêt-à-penser. Souvenez-vous d’Emmet Ray. Le guitariste d’ Accords et désaccords devient l’égal de Django Reinhardt au moment précis où il est abandonné de tous. Sa solitude absolue le rend plus génial encore qu’il ne l’était auparavant. Elle le sauve de l’oubli auquel il était promis. La Vacuité, grande prêtresse de l’Ambivalence, nous appauvrit et nous enrichit tout à la fois. Le destin emblématique de Sandy Bates et de Gil Pender, le metteur en scène de Stardust Memories et le romancier de Minuit à Paris, confirme cet augure. C’est en effet dans la confrontation avec l’inanité de l’Elitisme et de la Nostalgie que les deux artistes retrouvent l’envie de créer et qu’ils découvrent, heureuse issue, le chemin de l’Excellence.

    Woody Allen - Minuit à Paris (Midnight in Paris)

    Minuit à Paris (Midnight in Paris)

    Avec ces mots nimbés d’optimisme, Jean-Paul Sartre se rappelle à nous : le désert infini dans lequel nous marchons nous exhorte à user de notre liberté pour transcender les déterminations qui entravent notre vie. En d’autres termes, c’est dans le Néant que nous puisons la force d’exister. Notre étonnant bienfaiteur ne doit cependant pas nous faire oublier qu’il est également un malfaiteur patenté. Le drame de la famille Blaine en témoigne, dans Le rêve de Cassandre. Ainsi, Ian et Terry ont tout pour être heureux. Ils ont habilement abattu l’ennemi intime de leur oncle Howard et ce dernier, en retour, s’apprête à les gratifier d’une forte somme. L’infortune décide néanmoins de sourire aux deux audacieux. Ian s’en prend en effet à son scrupuleux cadet. Il veut le dissuader, par la force, de se livrer à la Police pour soulager sa conscience entachée. L’agressé repousse violemment son agresseur. Il le projette contre un meuble et le tue par accident. Au désespoir, le meurtrier involontaire se jette dans la mer. Il rejoint dans l’abîme ce frère qui l’adorait et qui pourtant, avait envisagé de l’assassiner pour se soustraire à la prison. Le Sort, implacable et aveugle, a frappé sans pitié.

    Force est toutefois de constater qu’en règle générale, c’est le meilleur et non le pire qui l’emporte. En la matière, je vous confesse que je partage l’opinion du plus immoral des frères Karamazov : « Puisque Dieu n’existe pas, tout est permis ». L’avantage de vivre dans un monde insensé, c’est qu’il est naturellement dépourvu de diablotins sadiques qui vous tourmentent à coups de trident. Nous ne sommes pas condamnés à l’Enfer parce que le Paradis est une vue de l’esprit humain. Dans l’univers absurde qui est le nôtre, c’est par définition l’Arbitraire qui prévaut. Le vicieux peut fort bien être plus heureux que le vertueux. C’est injuste, mais c’est ainsi. Le purgatoire édénique de Deconstructing Harry en est l’illustration. C’est pour soutenir cette théorie aussi inconfortable que réjouissante que j’ai entrepris de renverser les codes de la Tragédie. Chez William Shakespeare, l’un de mes auteurs favoris avec Fedor Dostoïevski, tout crime est suivi d’un châtiment. Brutus, l’assassin de Jules César ou Claudius, le régicide qui sévit dans Hamlet, peuvent certes échapper à la Justice des hommes. Cependant, le tribunal intérieur de la Conscience les rattrapera et les jugera tôt ou tard. Chris Wilton, le héros de Match Point, semble lié par cette fatalité. Ce disciple de Richard III, je vous le rappelle, a supprimé sa maîtresse Nola Rice pour l’empêcher de ruiner son mariage d’intérêt. Il a tenté de couvrir son forfait en exécutant puis, en détroussant la concierge de sa victime. La Police devait croire qu’un cambriolage ordinaire avait tourné au massacre. Les jours passent. Le traître aux mains ensanglantées est rongé par le remords. Les deux femmes qu’il a occises reviennent du Royaume des morts et lui annoncent sa chute. Le sombre présage commence à devenir réalité quand l’Inspecteur Banner (James Nesbitt) démonte un à un les rouages de la machination orchestrée par l’ancien joueur de tennis. Ce dernier va-t-il succomber aux assauts convergents des spectres vengeurs et des limiers de Scotland Yard ? Périsse l’Ethique, Chris Wilton domine sa peur et sa culpabilité. Plus significatif encore, le jeune intrigant bénéficie d’un incroyable concours de circonstances. Il jette ainsi la bague de la concierge dans la Tamise. La pièce à conviction ne fait cependant que rebondir sur un parapet. Elle termine sa course sur la berge du fleuve. Un toxicomane la ramasse. L’homme est tué peu après en essayant de piller un appartement. L’anneau qu’il avait fourré dans sa poche est découvert par les forces de l’ordre. Il innocente l’assassin de Nola Rice et par ricochet, prend la morale Shakespearienne à contre-pied : notre destinée est pareille à une balle de tennis qui touche la bande d’un filet ; tantôt elle franchit l’obstacle, tantôt, elle reste du mauvais côté. Rien sur la Terre ne relève d’un plan divin ou de quelque « Raison dans l’Histoire ». Tout, absolument tout, dépend de la Chance.

    Que cette conclusion ne vous fasse pas frémir, même si elle heurte vos convictions et votre culture. Au contraire, qu’elle soit pour vous une source d’allégresse ! Notre existence est folle et cruelle mais son absurdité totale fait d’elle une comédie et non, une tragédie. Alors, souriez-lui en dépit de son faciès repoussant car bientôt, elle vous sourira peut-être ! Reprenez hardiment le refrain qu’entonne le Chœur antique, à la fin de Maudite Aphrodite : « When you’re smiling, the whole world smiles with you ! » Le Poète dit vrai en proclamant « la Vie ne vaut rien, mais rien ne vaut la Vie ». Sa vision est tellement juste que même Alvy Singer, le grand désespéré d’Annie Hall, concède à la caméra qui le filme en gros plan que « la Mort arrive toujours trop tôt ». Le journaliste qui a eu l’idée saugrenue de trépasser chez moi a beau être un adepte du mauvais esprit, il ne contredira certainement pas cet aphorisme. A ce propos, est-ce que l’un d’entre vous pourrait m’aider à me dégager ? Ce crétin pachydermique m’est tombé dessus en expirant et… je suis coincé sous sa carcasse depuis une bonne heure. S’il vous plaît, un bon mouvement. S’il vous plaît ? Il y a quelqu’un ? S’il vous plaît…

    Date de création:2012-08-14 | Date de modification:2014-12-02
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