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    Dossier biographique: Coppola Francis Ford

    Deviens ce que tu es - Francis Ford Coppola et le crépuscule des Idoles Nietzschéennes

    Jean-Philippe Costes

    Francis Ford Coppola

     

     

     

     

     

     

     

     

    Francis Ford Coppola

    Si un Prix était décerné aux réalisateurs les plus énigmatiques, Francis Ford Coppola compterait sans doute parmi ses premiers lauréats. Celui qui fut surnommé « le Napoléon du Cinéma », tant en raison de ses talents exceptionnels que de sa mégalomanie proverbiale, nous laisse en effet une filmographie dont tout laisse à penser qu’elle est foncièrement hétérogène et incohérente. Cette œuvre insaisissable emprunte aux genres les plus divers. Elle fait cohabiter l’Espionnage, la Guerre, le Fantastique, la Reconstitution historique, le Drame, le Policier ou encore, la Comédie. Aux spectateurs de ces longs-métrages éminemment disparates que sont Les gens de la pluie (The Rain People), Rusty James (The Rumblefish), Peggy Sue s’est mariée (Peggy Sue Got Married) ou Twixt, elle ne laisse ni fil conducteur, ni repère visible. Facteur aggravant, cette production est inégale à tous points de vue. Elle alterne les films d’auteur intimistes et les récits destinés au plus large public. Elle rassemble de pures merveilles et des travaux de routine, des splendeurs du Grand écran et des histoires de peu d’envergure. Si les génériques ne le certifiaient, nul ne pourrait croire que le formidable Parrain (The Godfather) et le misérable Homme sans âge (Youth Without Youth) émanent d’un seul et même auteur. Le parcours professionnel du fondateur des studios American Zoetrope illustre parfaitement ce « Syndrome des Montagnes Russes »[1]. Gratifié de cinq Oscars, couronné de deux Palmes d’or au Festival de Cannes, honoré par ses pairs en maintes occasions, le déconcertant personnage a connu plusieurs fois les affres de la ruine et s’est vu contraint, au crépuscule de sa carrière, de tourner des films à petit budget fort éloignés de sa gloire passée[2]. Francis Ford Coppola ne serait-il donc qu’un génie épisodique, une idole décadente ou quelque dieu éternellement moribond ? Son être, comme son art, semblent imperméables à toute forme d’analyse.

    Un fait récurrent s’offre néanmoins au regard des observateurs les plus persévérants : les héros du Maître de la « Nouvelle Vague Américaine » sont tous des individus en mutation. Ils suivent invariablement un itinéraire qui, d’un état originel, les conduit à un autre. Le procédé narratif n’est pas exceptionnel en soi mais dans le cas d’espèce, il est particulièrement riche d’implications. Il donne tout à coup un sens à une œuvre qui en paraissait dépourvue. Sous-entendre que l’Homme est évolutif et non, figé, c’est en effet souscrire à la théorie de la perfectibilité que Jean-Jacques Rousseau développe dans son anthropologie[3]. C’est par-dessus tout se référer à la doctrine d’un philosophe qui a manifestement exercé une influence majeure sur Coppola : Friedrich Nietzsche[4]. Pour le chantre du Gai savoir, l’Etre humain n’est en aucun cas prisonnier du déterminisme que voudraient lui imposer la Religion, la Morale et la masse du « troupeau »[5]. Il peut modeler son existence et changer à sa guise afin d’assumer pleinement son essence. Pour le père immortel d’Apocalypse Now, cette réflexion a valeur d’appel universel. Qui n’a jamais rêvé de faire sien l’adage Nietzschéen qui, au mépris des convenances, nous dit cavalièrement « Deviens ce que tu es » ? Chacun de nous a ressenti, ressent ou ressentira l’envie – ou l’impérieuse nécessité – de renverser les barrières de la Société pour affirmer sa nature en toute liberté.

    Francis Ford Coppola - Le Parrain (The Godfather)

    Le Parrain (The Godfather)

    Le premier volet de la trilogie du Parrain décrit magnifiquement ce processus aux confins du désir et de la fatalité. Michael Corleone (Al Pacino), le héros du chef-d’œuvre imaginé par l’écrivain Mario Puzo, nous apparaît au début de ses aventures comme un étudiant idéaliste. Il se tient méthodiquement à l’écart des sinistres affaires de son père Vito (Marlon Brando) et de ses frères aînés, Sonny (James Caan) et Fredo (John Cazale). Généreux et légaliste, le jeune homme s’engage dans l’Armée Américaine pour combattre le Nazisme, alors même que sa puissante famille insiste pour l’exempter de ses devoirs de patriote. Son seul but est de servir son pays et de mener une vie rangée aux côtés de Kay Adams (Diane Keaton), sa fiancée. Son destin bascule cependant le jour où Virgil Sollozzo (Al Lettieri), un mafioso ambitieux, tente de s’approprier l’empire des Corleone en abattant son patriarche. Michael, submergé par la colère, décide d’écouter ses instincts les plus sauvages. Contre tous ses principes, il met au point un stratagème et exécute le régicide de sa propre main. Le long séjour qu’il effectue en Sicile, pour se faire oublier des enquêteurs et des chroniqueurs judiciaires, consolide sa transformation. La terre de ses ancêtres l’imprègne en effet des usages séculaires de la Mafia. A son retour aux Etats-Unis, sa mutation est consommée. Vito, affaibli par ses blessures, choisit de se retirer. Le bouillant Sonny s’est fait assassiner par un rival. Fredo est trop faible pour exercer quelque pouvoir que ce soit. Seul Michael est en mesure de diriger la sulfureuse famille. L’élu s’acquitte instantanément et brillamment de sa sombre tâche. Il élimine un à un tous les traîtres qui convoitent son trône. La fulgurance de sa métamorphose est éloquente : le cadet des Corleone est devenu ce qu’il était, au plus profond de lui-même ; il a découvert son tempérament criminel et a résolu de lui laisser libre cours.

    Les autres héros de Coppola cheminent sur le même sentier. Tous cherchent à réveiller le personnage qui sommeille en eux. Cet inconnu étrangement familier a autant de visages que d’individus pour le renfermer. Chez Jack, l’être métaphorique incarné par le sémillant Robin Williams, il s’agit par exemple d’un enfant. Il s’exprime dans une enveloppe charnelle qui semble âgée de quarante ans, par la grâce d’une maladie inconnue qui accélère le vieillissement de l’organisme. Le garçon au corps d’homme réalise un fantasme immémorial de l’adulte ordinaire : avoir dix ans toute sa vie [6]. Il a l’insigne privilège de passer l’ensemble de son existence dans l’Eden de la prime jeunesse. Jamais il ne connaîtra les déchirements de la responsabilité. Son quotidien sera toujours un vaste terrain de jeu. Le handicap qui l’afflige n’est par conséquent qu’un trompe-l’œil. En vérité, il lui permet d’être ce qu’il voulait être, sous les regards aussi envieux que médusés de ses professeurs et de ses camarades de classe[7].

    Francis Ford Coppola - Jack

    Jack

    Au-delà des apparences, les adolescents que Coppola met en scène dans Outsiders appliquent une philosophie analogue. Qu’ils soient « Socs » ou « Greasers », c’est-à-dire, membres d’un gang de fils de riches ou affiliés à une bande de fils de pauvres, ils sont tous hantés par un même désir de réalisation de soi. Ils veulent enfin être des hommes, « des vrais ». Pour mener à bien leur quête existentielle, ces enfants de West Side Story se livrent une guerre sans merci. Ils sont convaincus que le conflit, fût-il motivé par les considérations les plus futiles, est le meilleur moyen de libérer la créature virile enfermée dans leur corps impatient de grandir. Parce qu’il a fait l’expérience décisive de la prison, Dallas Winston (Matt Dillon) est l’idole de ces conquérants juvéniles. Il trace, à sa façon discutable et néanmoins acclamée par ses compagnons d’armes, la voie rectiligne d’un Sacré qui s’enracine dans l’apostasie Nietzschéenne : c’est en bravant l’Autorité que l’Individu s’endurcit et s’octroie la chance de vivre selon sa seule volonté[8].

    S’il est plus respectueux de l’Ordre que ne l’est ce rebelle à l’image de James Dean, Rudy Baylor (Matt Damon) n’en poursuit pas moins un but fondamentalement identique. Comme son compère d’Outsiders, le héros de L’idéaliste (The Rainmaker) entend bien laisser parler l’être qui se cache dans les méandres de son âme. Ce personnage a illuminé des siècles de contes et de mythes. Certains le nomment avec une tendresse amusée « le Chevalier blanc ». D’autres le qualifient dédaigneusement de « redresseur de torts ». Le jeune Rudy l’appelle plus sobrement « l’Avocat ». Il enfile hardiment la robe du « Sorcier des lois » et fait tout son possible pour honorer sa légende. Il défend Kelly Riker (Claire Danes), une voisine battue par un mari indigne. Il sert la cause de Donny Ray Black (Johnny Whitworth), un leucémique à l’agonie qu’un assureur corrompu refuse d’indemniser. Il se jure de soutenir tous les opprimés de la Terre, lui qui aime apparaître en contre-plongée pour exhiber sa force titanesque. Marqué au fer rouge par un père alcoolique et violent, ébloui par la lutte que les juristes menèrent en faveur des Droits civiques, dans l’Amérique ségrégationniste des années 1950 – 1960, ce fils de l’Iniquité est de ceux qui n’obéissent qu’aux injonctions de leur cœur. Il sera un combattant de la Justice ou ne sera pas.

    Francis Ford Coppola - Outsiders (The Outsiders)

    Outsiders (The Outsiders)

    Lorsqu’il ne cherche pas à délivrer le reclus qui est confiné en lui, le Héros de Coppola se métamorphose afin de toucher le Graal qui obsède son esprit. Humain, trop humain pour résister aux sirènes de l’élévation, il se soumet avec délectation au mot d’ordre de Nietzsche : passe de la puissance à l’acte, atteins la plénitude de ton être. L’auteur de Big Boy dresse ici un parallèle entre ses enfants cinématographiques et sa mère patrie. Par son volontarisme, son individualisme et sa faim de réussite, ose affirmer le réalisateur au risque de heurter la sensibilité religieuse de ses concitoyens, l’Américain a le visage d’un proche parent de Zarathoustra. Il oublie la modestie que lui recommandent les Ecritures et, sur un palimpseste des Livres Saints, rédige l’Evangile de sa propre Ascension. L’indomptable Tucker (Jeff Bridges) incarne magnifiquement cette ambition héritée des Pères fondateurs, de la Conquête de l’Ouest et du Capitalisme triomphant. Ce personnage réel et non, fictif, n’entend pas se contenter du peu qu’il est. Il veut qu’au-delà de sa mort, l’Histoire se souvienne qu’il a été un inventeur de génie. C’est dans ce but qu’il jure de mettre au point la meilleure voiture du monde. Le merveilleux fou roulant a l’audace pour seule et unique richesse. Il n’a ni les relations, ni les moyens requis pour arriver à ses fins mais que lui importe la Raison, aucun défi ne saurait l’effrayer tant il est passionné. Il attirera les techniciens, convaincra les investisseurs et séduira les politiciens. Aux yeux de cet aventurier bondissant, dont l’enthousiasme nous est communiqué à chaque instant par quantité d’ellipses et de couleurs vives, un homme peut partir du Néant et tutoyer l’Infini. Il n’est pas de frontière qui puisse résister à son envie d’aller de l’avant.

    Les protagonistes du flamboyant Cotton Club sont guidés par le même désir de réaliser le Rêve Américain. Qu’ils soient pauvres comme le trompettiste de Jazz Dixie Dwyer (Richard Gere) ou Noirs comme le danseur Sandman Williams (Gregory Hines), ils s’efforcent tous d’intégrer le plus prestigieux cabaret de Harlem. Pour ces étoiles avides de briller dans la nuit de l’anonymat, monter sur la scène où se produit soir après soir l’illustre Cab Calloway est plus qu’une manière de s’accomplir artistiquement. C’est entrer de plein pied dans l’ascenseur social et s’élever au-dessus des discriminations qui, des années durant, les ont contraintes à vivre dans les bas-fonds.

    Francis Ford Coppola - L’idéaliste (The Rainmaker)

    L’idéaliste (The Rainmaker)

    Cet arrière-plan moral est de première importance. Il montre en effet qu’au fond, l’Homme tente de devenir ce qu’il est pour accéder au statut de Surhomme. Francis Ford Coppola continue ainsi à se rapprocher de Friedrich Nietzsche. L’Etre humain, enseigne le cinéaste à la façon du philosophe, est habité par la Volonté de puissance. A l’instar du Self-Made Man Américain, il n’a pas de vœu plus cher que de s’affranchir des lois qui régissent son existence. Il veut grandir et tordre les barreaux du Déterminisme pour échapper à la petitesse commune. Harry Caul (Gene Hackman) donne corps à ce projet qui transcende l’espace, le temps et les races. Contrairement à ses confrères, l’espion Orwellien de Conversation secrète (The Conversation) ne se résout pas à porter indéfiniment le costume étroit d’un simple poseur de micros. Il entend être, au bénéfice de commanditaires privés, ce que Big Brother est pour le compte des pouvoirs publics dans 1984 : un observateur inégalable de l’intimité d’autrui. A cette fin, l’étrange Monsieur Caul s’astreint à une ascèse monacale. Il cultive la discrétion, la curiosité, le rationalisme et l’insensibilité avec une ferveur qui serait toute religieuse si elle n’était d’obédience Nietzschéenne. Hormis son entourage professionnel, nul ne connaît son véritable métier. Il est constamment à la recherche de nouvelles technologies susceptibles d’améliorer ses performances. Il exécute froidement ses missions, sans jamais se soucier des conséquences qu’elles peuvent avoir sur les personnes qu’il enregistre. Tout son être est dévoué à la conquête des sommets.

    Jack Willow (D. B. Sweeney) a lui aussi cette soif inextinguible d’apesanteur, qui pousse les individus à vouloir dépasser coûte que coûte les limites de l’Humanité. L’élève officier de Jardins de pierre (Gardens of Stone) pourrait se contenter de son affectation à la « Vieille Garde », la glorieuse unité qui escorte le Président des Etats-Unis et inhume, au cimetière d’Arlington, les soldats morts au combat. Néanmoins, ce fils de militaire s’est promis de glaner les médailles sur le Champ d’honneur. Il délaissera le confort de sa caserne pour affronter les mille et un dangers du bourbier Vietnamien. Son ambition paraît déraisonnable à ceux qui, par sécurité, préfèrent se réfugier derrière les remparts de la Normalité. Son supérieur, le Sergent Clell Hazard (James Caan), n’a d’ailleurs de cesse de lui enseigner la prudence. Il s’évertue quotidiennement à le dissuader de risquer sa vie. Comment pourrait-il comprendre, lui qui n’appartient pas à l’Aristocratie des Forts ? Plus nous nous élevons, disait Nietzsche avec son sens aigu de la formule, plus nous semblons petits à ceux qui ne savent pas voler. Jack Willow sera un Seigneur de la Guerre, n’en déplaise aux faibles qui voudraient l’empêcher d’accomplir sa haute destinée.

    Francis Ford Coppola - Tucker

    Tucker

    L’homme sans âge entérine cette philosophie élitiste. Dominik Mattei (Tim Roth), le héros de ce film aussi médiocre sur la forme que cohérent sur le fond, est Professeur à l’Université de Bucarest. Ce chercheur d’une envergure exceptionnelle ne se borne pas à transmettre la Connaissance. Il veut cerner l’ensemble du Savoir en découvrant les origines du Langage, de la Conscience et du concept de Temps. Ses capacités intellectuelles, bien que considérables, ne lui permettent cependant pas d’atteindre son extraordinaire objectif. Le désespoir l’envahit. Il se résigne à mettre fin à ses jours quand soudain, un événement inattendu bouleverse le cours de son existence : la foudre s’abat sur lui, modifie son métabolisme et décuple ses facultés cérébrales. Ce miracle lui donne accès à la Surhumanité. L’explorateur du cortex pourra bel et bien remonter le fleuve gigantesque de l’Histoire. Il ira plus loin qu’aucun autre. Il sera le plus grand.

    Ce voyage fantastique vers le Commencement est particulièrement instructif. Quel est en effet son but inavoué ? Percer le mystère de la Création pour, in fine, se substituer au Créateur. Tous les héros de Coppola sont mus par cette idée. L’Homme est voué à n’avoir d’autre Maître que lui-même, nous susurrent-ils de concert. Libre de tout déterminisme, il est né pour être le seul auteur de son existence. Le « Deviens ce que tu es » de Nietzsche nous révèle ainsi son corollaire le plus audacieux : sois ton propre Dieu. L’injonction blasphématoire se traduit en actes dans la dernière séquence du Parrain. Affranchi des règles morales auxquelles il se soumettait autrefois, Michael Corleone profite symboliquement du baptême de son filleul pour ordonner la mort de ses ennemis. Le sacrilège est plus subliminal dans Apocalypse Now et pourtant, il est tout aussi manifeste. Pour quelle raison les Etats-Unis d’Amérique font-ils la guerre au Vietnam Communiste ? Pour créer un monde à leur image. Pourquoi le Colonel Kurtz (Marlon Brando) décide-t-il de déserter les rangs de son armée et de s’établir dans la jungle Cambodgienne, en compagnie de quelques soldats dévoués à sa cause ? Parce qu’il veut bâtir une civilisation conforme à ses exigences de Démiurge. Son allure, comme l’aspect général de sa communauté idéale, trahit la véritable nature de sa démarche. Corpulent, chauve et adepte du détachement cher à l’école Zen, l’officier insoumis ressemble trait pour trait à Bouddha. Son Empire tropical est pareil à un nouveau Temple d’Angkor, dans lequel des dizaines de fidèles se pressent chaque jour pour vénérer leur idole. Dracula (Gary Oldman), lui, ne se perd pas en circonvolutions métaphoriques. Il expose clairement ses intentions déicides. Après la mort de sa chère Elizabeta (Winona Ryder), victime d’un complot ourdi par les Turcs, cet ancien défenseur de la Chrétienté abjure sa foi. Jamais plus il ne mettra son épée au service de l’Eglise[9]. Il s’abreuvera du sang de ses contemporains, il flottera dans les airs, il se changera en loup, en rat, en chauve-souris ou en brouillard au gré de ses besoins, il commandera les tempêtes et les animaux, il se relèvera inlassablement de sa tombe. Il défiera ainsi toutes les lois d’un Créateur qui, croit-il, l’a abandonné. Vivre selon ses propres règles, tel sera désormais son credo.

    Francis Ford Coppola - Cotton Club (The Cotton Club)

    Cotton Club (The Cotton Club)

    « Deviens ce que tu es », le grand programme de Nietzsche est fort séduisant. Il a suscité bien des adhésions depuis la fin du XIXè siècle [10]. Cependant, objecte Coppola au fil de sa vaste réflexion sur la destinée humaine, il est porteur d’un vice aussi caché que rédhibitoire : on ne peut devenir plus que ce que l’on est. En d’autres termes, l’Homme est tributaire de sa condition et des multiples nécessités qu’elle implique. Sa volonté de puissance est inopérante, face aux barrières infranchissables que la Nature érige autour de lui. Jack en fait l’amère expérience. Si sa maladie lui a permis de savourer les joies de l’Enfance au-delà de toutes les normes, son doux rêve n’en reste pas moins assujetti aux dures réalités de l’Existence. Il n’est qu’un frêle papillon qui sera vite emporté par les vents tempétueux de l’Histoire. Il n’est qu’une étoile filante qui s’éteindra plus précocement que les autres[11].

    Les adolescents d’Outsiders connaissent eux aussi une cruelle déception. D’une épreuve à l’autre, ils découvrent en effet l’extrême difficulté d’être un adulte. Devenir des hommes, comme ils le souhaitaient si ardemment, c’est se confronter à l’ineffable complexité de la Vie, à la responsabilité, à la douleur et finalement à la Mort. En sympathisant avec un membre des « Socs », le « Greaser » Ponyboy Curtis (C. Thomas Howell) apprend ainsi que le monde est infiniment plus nuancé et donc, beaucoup moins facile à cerner qu’il ne le pensait. Lorsque son ami Johnny Cade (Ralph Maccio) l’entraîne en cavale après avoir éventré un agresseur, il prend conscience que le Temps, en s’écoulant, a le terrible inconvénient de vous contraindre à assumer les conséquences de vos actes. Les affreuses brûlures que subit le jeune assassin en essayant de sauver des enfants d’un incendie lui enseignent, avec une égale rudesse, que la souffrance va de pair avec la mâturité. Sa terrible initiation s’achève avec le décès du malheureux Johnny puis, du vénéré Dallas Winston. Vieillir, c’est s’approcher de la Liberté mais aussi, du Tombeau[12].

     Francis Ford Coppola - Conversation secrète (The Conversation)

    Conversation secrète (The Conversation)

    Jack Willow est mieux placé que quiconque pour authentifier ce constat qui, pour une raison obscure, échappe fréquemment au commun des vivants. Le soldat de Jardins de pierre remue ciel et terre pour monter en grade et partir au Vietnam. Sa promotion devrait le remplir d’allégresse et pourtant, elle le plonge dans un désarroi insondable. Les atrocités du front détruisent une à une les glorieuses certitudes qu’il affichait naguère. Il écrit des lettres bouleversantes à Clell Hazard, le sage sous-officier qui l’avait mis en garde contre les dangers de son bellicisme militant. Il voulait être un Seigneur de la Guerre, il meurt prématurément au combat. Il prétendait devenir un Dieu, il s’aperçoit, trop tard hélas, qu’il n’est qu’un simple mortel [13].

    Ainsi donc, la Nature est tragiquement despotique. Elle dicte souverainement sa loi. En dépit de leurs rodomontades, Nietzsche et les apôtres de l’insoumission n’ont d’autre choix que de lui obéir. Leur volonté sera toujours impuissante à briser l’anathème de leur insignifiance originelle. Coppola rédige cette chronique d’un échec annoncé dans Apocalypse Now. Le Capitaine Willard (Martin Sheen) reçoit l’ordre de supprimer Kurtz, Colonel dont la révolte menace l’intégrité de l’Armée Américaine. Il se réjouit d’avoir la confiance de son Etat-Major et s’embarque, avec une détermination nimbée de fierté, sur une vedette qui doit le mener au repaire de sa victime désignée. Son enthousiasme, cependant, fait bientôt place à l’effroi. Le fleuve qu’il remonte se change peu à peu en Styx[14]. Il règne autour de lui une ambiance de fin du monde, entre nuit noire et lumière aveuglante des combats incessants. L’officier pressent le pire. Sa mission n’est qu’une exploration du Néant terrestre. C’est un voyage Célinien au bout de la misère, une plongée en apnée dans les ténèbres humaines[15]. Les premières étapes du spadassin valident cette dramatique intuition. Le Colonel Kilgore (Robert Duvall), figure emblématique du Corps expéditionnaire Américain, est un psychopathe qui reste debout sous la mitraille au mépris de la Raison la plus élémentaire. Il n’hésite pas à organiser des offensives meurtrières si, au hasard de ses incursions en territoire ennemi, il repère une plage propice à sa passion du Surf. L’extrait de La Walkyrie qui accompagne la charge de ses hélicoptères de combat révèle, en une séquence vertigineuse, l’essence Freudienne de la Civilisation qu’il fait voeu de défendre : la Culture n’est qu’une fine couche de maquillage sur le faciès hideux de la barbarie sociale[16]. La suite des pérégrinations de Willard n’est que la prolongation de ce jugement accablant. Elle montre qu’en dépit des généreuses pétitions de principes qui ont présidé à leur engagement, les soldats Américains demeurent des soudards primitifs, qui se repaissent du sang de leurs ennemis et de la chair corrompue des putains de Babylone que leur offre, ça et là, le Commandement militaire. La description peut sembler surréaliste. Elle ne fait toutefois que mettre à nu la prééminence, obscène jusqu’au désespérant, de la Nature sur la volonté humaine.

    Francis Ford Coppola - Jardins de Pierre (Gardens of Stone)

    Jardins de Pierre (Gardens of Stone)

    La gangrène institutionnelle que dénonce Apocalypse Now, avec un souffle qui balaie toutes les conclusions de l’Humanisme et de la Modernité, permet à Coppola de jeter une passerelle entre deux des piliers de sa prodigieuse réflexion : non seulement le Libérateur Nietzschéen est écrasé par les nécessités fondatrices de la Création mais de surcroît, il est broyé par les exigences de l’Ordre social. Cotton Club illustre brillamment cette inféodation. Le danseur Sandman Williams entre dans le cabaret de ses rêves et pourtant, son aura d’étoile montante ne l’autorise pas à aimer librement Lila Rose Oliver (Lonette McKee), l’élue de son cœur. Dans l’Amérique raciste des années 1930, un homme noir ne saurait fréquenter une femme à la peau blanche, fût-elle métisse. Le trompettiste Dixie Dwyer a lui aussi l’honneur de s’adonner à sa passion du Jazz dans l’un des plus hauts lieux de New York. Son physique avantageux lui ouvre même les portes des studios Hollywoodiens. Doit-il cependant sa fulgurante ascension à ses seuls talents ? En vérité, il n’est que la créature de Dutsch Schultz (James Remar), un Baron du Crime intronisé par la Prohibition[17]. Il est le vassal de cet être haïssable, qui passe pour le tyran le plus cruel de la Côte Est des Etats-Unis. Le théâtre au sein duquel il se produit chaque nuit, avec ses confrères, est le fidèle reflet de sa douloureuse condition. C’est un lieu clos où les grandes décisions sont prises en coulisses, sans le moindre égard pour les aspirations des artistes. C’est un microcosme dont la bichromie, savant mélange de noir abyssal et de couleurs chaudes, restitue froidement la funeste oscillation dans laquelle est enfermé le Héros Nietzschéen : désirer mais ne jamais toucher, vouloir sans pouvoir, avancer avec la certitude de se cogner, tôt ou tard, contre le mur de l’Altérité[18].

    Tucker ne connaît que trop bien ce cantique de l’éternelle frustration. Il projette de commercialiser la voiture la plus performante et la plus sûre de l’Histoire mais hélas, sa grandeur fait ombrage aux principaux acteurs de l’industrie automobile Américaine[19]. Ces derniers, soutenus par la classe politique, mettent tout en œuvre pour ruiner l’entreprise de leur dangereux concurrent. Ils lui imposent moult contraintes juridiques et financières, bloquent ses approvisionnements en matières premières et finalement, lui intentent un procès pour escroquerie [20]. La leçon est cinglante, pour cet exégète de l’Evangile selon Nietzsche. Le sous-titre du film le laissait présager. Entre « l’homme et son rêve », il est une limite que nul ne peut franchir. Cette frontière insurmontable, c’est la Société.

    Francis Ford Coppola - Apocalyse now

    Apocalyse Now

    Dracula fait le dur apprentissage de cette vérité immémoriale. Les siècles s’écoulent sans éroder sa jeunesse mais le monde, lui, ne cesse d’évoluer. Si le vampire est souverain dans la Transylvanie arriérée, il n’a pas sa place dans le Londres de 1897. La Révolution industrielle, le Cinéma et les mille autres inventions des temps modernes font barrage à son ésotérisme[21]. Traqué comme une bête sauvage par ces soldats du Progrès que sont le Professeur Abraham Van Helsing (Anthony Hopkins) et son comparse Jonathan Harker (Keanu Reeves), il a pour seul horizon de fuir l’Angleterre et de retourner, la tête basse, dans son royaume obscurantiste.

    Le Romantisme Nietzschéen se fissure sous les coups de boutoir de la réalité sociale. Il continue de se lézarder dans L’idéaliste, brutale confrontation entre les grandes espérances d’un candide que l’on croirait sorti d’un film de David Lean et la petitesse, pitoyable, d’un système institutionnel irrémédiablement prosaïque et sclérosé. Rudy Baylor fait ainsi ses premières armes dans le cabinet de Maître « Boxeur » Jones (Mickey Rourke), un aigrefin en robe noire dont le destin est de finir dans le box des accusés. Pour subsister, le jeune avocat qui se voulait sans peur et sans reproche applique les méthodes rémunératrices et néanmoins détestables de son compère Deck Shifflet (Danny DeVito) : « courir après les ambulances », c’est-à-dire, convaincre des accidentés à demi inconscients de demander des dommages et intérêts à toute personne susceptible de leur en verser. Le dossier inaugural de sa carrière de défenseur est le digne prolongement de ces navrantes expériences. Il l’amène à faire assaut de roublardise pour obtenir de juteuses réparations au profit d’un malade floué par ses assureurs. Le pugnace Rudy Baylor parvient certes à faire valoir les droits de son client. Cependant, sa victoire n’est en rien éclatante. Elle est ternie par un point d’interrogation, qui taraude son esprit de naïf à l’épreuve de la lucidité : comment pourrais-je devenir un Justicier si la Justice, sous son masque radieux, a si triste figure ?

    Francis Ford Coppola - Dracula

    Dracula

    Plus terrible encore est la déception de Harry Caul, l’anti James Bond de Conversation secrète. Cet homme qui voulut être le Roi de l’Espionnage pratiquait assidûment la discrétion, la curiosité, la distanciation et la rationalité. Ces vertus professionnelles ont toutefois de redoutables inconvénients psychologiques. Elles portent en effet les germes de la paranoïa, de l’obsession et plus généralement, de la folie. Leur promoteur, inconscient du danger, en vient donc à s’égarer dans un dédale de fantasmes et de suspicions. Incapable de distinguer le doute raisonnable de la construction mentale, il se croit victime d’un vaste complot. Son univers se rétrécit sans que rien ne puisse arrêter le processus. Il se réduit bientôt à une cellule, dont le dépouillement et les silences oppressants évoquent le désarroi d’Antonioni et le martyre de Joseph K. La messe est dite. Elle consacre la revanche du Créateur sur Ses créatures éprises d’indépendance. Qu’il l’admette ou non, Zarathoustra est enfermé dans sa condition, comme Harry Caul est emmuré dans sa fonction sociale[22].

    Cette sentence condamne la mythique Volonté de puissance. Le verdict, prévient Coppola, est sans appel. Il sera éternellement confirmé, fatalité Sisyphéenne, parce que ce juge omnipotent qu’est la Nature nous interdit obstinément de devenir plus que le peu que nous sommes. Si Jack Willow, Dixie Dwyer, Ponyboy Curtis et leurs semblables s’apparentent à des voyageurs existentiels, force est ainsi de constater que leur périple métaphysique n’a d’autre destination qu’eux-mêmes. Rudy Baylor, l’idéaliste, redevient le pauvre hère qu’il était au début de ses tribulations juridiques au pays du Cynisme. Certes, il gagne son procès contre la société Great Benefit. Néanmoins, Goliath ne laisse pas le dernier mot à David. L’assureur dépose son bilan, si bien que son adversaire et ses clients n’empochent pas le premier des cinquante millions de dollars qu’ils devaient toucher. De façon similaire, Tucker est contraint de retourner à sa piètre condition d’inventeur anonyme. En dépit du fait qu’il soit lavé des accusations d’escroquerie que le système politico-industriel avait lancées contre lui, il se retrouve ruiné et se doit de renoncer à ses grands projets de concepteur automobile. Il n’aura construit, en tout et pour tout, que cinquante voitures[23]. Dracula semble avoir échappé à cette malédiction de l’immuabilité. Le Comte des mille et nue nuits Transylvaniennes est en effet parvenu à passer du statut d’homme à celui de vampire. Cependant, s’est-il véritablement métamorphosé ? En réalité, il a toujours été un boucher. Il était déjà surnommé « l’Empaleur » avant son apostasie rageuse et dévastatrice. Il était un guerrier sanguinaire entre tous qui embrochait ses ennemis par centaines, les démembrait, faisait bouillir leur crâne et buvait leur sang[24]. Dès lors, une conclusion s’impose. Elle réduit à néant les velléités transcendantes du Surhomme : on ne change pas, on ne fait qu’affirmer sa nature profonde et se plier à ses exigences.

    Francis Ford Coppola - Le Parrain II (The Godfather – Part II)

    Le Parrain II (The Godfather – Part II)

    A l’écoute de cet hymne à la Limite, que Coppola interprète en mode majeur ou en mode mineur selon son degré d’inspiration, tout apparaît figé dans l’Histoire. Le Parrain II (The Godfather, Part II) est la lumineuse illustration de cette sombre perspective. Tandis que Michael Corleone laisse libre cours à ses penchants pour la violence et la domination entre New York, Las Vegas et La Havane, le Spectateur découvre la manière dont son père, Vito (Robert De Niro), a jadis gravi les échelons du Crime Organisé. Le petit immigré Sicilien n’est pas devenu l’un des Maîtres des Etats-Unis ex nihilo. Il s’est inspiré de la conception du Pouvoir de ses ancêtres, partisans d’une Ethique de la Dette dont la substance peut être résumée en ces termes schématiques : si je te rends service, si je te protège de tes ennemis, tu devras me jurer fidélité [25] . Pour fonder sa famille tentaculaire, Don Corleone a également repris à son compte l’organisation de l’Empire Romain [26]. Il a instauré une hiérarchie et un mode de gouvernement autoritaire qui, non contents d’avoir assuré sa suprématie, ont offert à sa descendance un modèle à suivre et un gage de pérennité. Michael s’inscrit pleinement dans cette tradition morale et politique. L’extrême fermeté dont il fait preuve à l’égard de ses opposants, qu’ils soient de son sang ou d’un autre, en témoigne avec force. Son visage minéral, pétrifiant mélange des statues d’Auguste, de Néron et de Septime Sévère, achève de le souligner [27]. Le nouveau Parrain n’a pourtant d’impérial que l’apparence. Au fond, sa puissance n’est qu’un leurre. Les deux niveaux narratifs de sa saga le montrent admirablement : il ne décide pas souverainement de sa vie, il est tributaire d’une Histoire et d’une Culture qu’il n’a pas choisies. Si l’on en croit cette réflexion audacieuse et celles qui la précèdent, le projet libérateur de Nietzsche véhicule ainsi sa propre antithèse. Il ne fait qu’aboutir au perpétuel confinement de l’Homme en lui-même. En cherchant à devenir ce qu’il est, l’Individu ne fait que devenir ce qu’il hait, c’est-à-dire, une victime du Déterminisme. Son destin n’est plus alors que fatalité. Il ne peut qu’oublier ses espoirs de sublimation et redevenir ce qu’il était.

    Cette nécessité tragique, qui pousse le Conquérant à battre en retraite pour en revenir à son point de départ, s’enracine dans une idée que Coppola n’a de cesse d’exhumer : nul ne viole impunément les frontières de la Condition humaine. Celui qui dépasse ces limites est immanquablement précipité en Enfer. Cette chute inéluctable est annoncée par les mots désespérés qu’emploie Kurtz, le déserteur désabusé d’Apocalypse Now, pour décrire la face du monde : « The horror ! » L’apprenti Bouddha se croyait en mesure de créer une Société plus heureuse et vertueuse que celle qu’il avait reniée. Son utopie tropicale se heurte malheureusement à l’incurable bassesse de l’Humanité. Pour survivre, la cité prétendument idéale doit tuer envahisseurs et ennemis de l’intérieur. Aussi, les cadavres s’amoncellent sur son sol. Des pendus et des têtes coupées empuantissent son atmosphère. Kurtz, le divin législateur, devient malgré lui un despote de la pire espèce. Son peuple pardonne ses innombrables exactions et telle est à ses yeux la suprême consternation : il règne sur un troupeau de drogués hagards et de suivistes hébétés. « Lâchez la Bombe, exterminez-les tous ! » écrit-il dans son journal intime. Le grand architecte est à ce point meurtri et navré par l’échec de son œuvre qu’il en appelle à la destruction totale. Il a eu une révélation, dans sa longue nuit de désespoir[28]. Le devenir de l’Homme, c’est d’accomplir la médiocrité de son être[29].

    Francis Ford Coppola - Apocalyse now

    Apocalyse Now

    Le Parrain fait lui aussi un voyage au bout de l’Enfer, au gré de ce que Bertolt Brecht aurait pu nommer sa « résistible ascension » vers les cimes du Pouvoir. Clairvoyant et avisé, il décide par conséquent de faire machine arrière et de revenir dans le giron de la légalité. Le troisième et dernier acte de sa tragédie retrace ce virage en forme d’abjuration des dieux Nietzschéens. Divorcé, vieilli, affaibli par le diabète et plus encore, harassé par des décennies de dépravation, Michael Corleone place ainsi sa fortune dans Immobiliare, l’irréprochable holding qui gère le patrimoine du Vatican. Il confesse ses abominations au bon Cardinal Lamberto (Raf Vallone), saint homme appelé à devenir le Pape Jean-Paul Ier. L’ancien disciple de Machiavel ne supporte plus de « vivre au temps des Borgia ». Le spectacle du Crime l’épouvante. Don Altobello (Eli Wallach), Joey Zasa (Joe Mantegna) et Don Lucchesi (Enzo Robutti), ses anciens confrères de la Mafia, réprouvent unanimement sa conversion. Ils essaient de le circonvenir puis, de l’éliminer pour faire main basse sur son empire financier. Le repenti est toutefois résolu à résister à la Tentation. Il combat ses ennemis mortels et jure, devant Dieu, que jamais plus il ne péchera si le Ciel lui donne une chance de racheter son âme corrompue. Sa prière est exaucée, au moment pathétique où sa fille Marie (Sofia Coppola) est abattue par un tueur à gage. Le Parrain, en larmes, pousse un cri déchirant et, tel un nouveau-né, renaît dans la peau de l’innocent qu’il était autrefois. Il mourra dans la modestie mais le reste de ses jours sera placé sous le signe divin de la Paix.

    Redeviens l’homme simple que tu étais , conseille prudemment ce héros Shakespearien à celui qui s’est laissé séduire par la folle ambition de Nietzsche. Fais tienne l’humilité de Clell Hazard, le Sergent de Jardins de pierre. Sinon, tu ne pourras être qu’une créature repoussante. Une dimension essentielle de la pensée de Francis Ford Coppola est dans cet appel à la mesure : la métamorphose chère aux adeptes de la Surhumanité est l’apanage des monstres. Le singulier Jack laisse entrevoir ce mauvais sort. Parce qu’il transgresse les lois fondamentales de la Nature, cet enfant au corps d’homme est perçu comme une bête de foire que n’auraient pas renié les Freaks de Tod Browning. Il éprouve les pires difficultés à se faire accepter de ses congénères. Sonétrangeté, fruit de l’incroyable mutation de ses chromosomes, le condamne à devenir un étranger au monde. La trajectoire de Dracula est toutefois plus édifiante encore. Le Comte au caractère volcanique se change en vampire en reniant le Créateur. Sa transfiguration lui est-elle bénéfique ? Les esprits les moins aiguisés répondront par l’affirmative. Ils envieront l’immortalité du Prince de Valachie. Ils admireront ses pouvoirs surnaturels et sa phénoménale aptitude à trucider son prochain[30]. L’objet de leur vaine fascination n’a cependant rien d’une divinité. C’est un ange déchu, qui brûle sans se consumer dans une abjection sans fin. La bête ignoble en convient elle-même : « Je ne vis, au mieux, que dans la misère […] Je ne suis rien ». Insignifiance, le mot décisif est lâché. Si ses succubes lubriques et meurtrières, si la tonalité rougeoyante de son sanglant univers, si le jeu génialement intimidant de son interprète lui confèrent un aspect terrifiant, Nosferatu n’en demeure pas moins dérisoire. Il sévit dans des décors gothiques en carton-pâte dont les personnages, souvent filmés comme les marionnettes d’un théâtre d’ombres, évoquent l’ambiance enfantine des trains fantômes[31].

    Francis Ford Coppola - Le Parrain III (The Godfather – Part III)

    Le Parrain III (The Godfather – Part III)

    Le soulagement avec lequel le démon accueille finalement son trépas, dans sa forteresse assaillie par le Professeur Van Helsing et ses hommes, entre en résonance avec les requiems profanes qui ouvrent Apocalypse Now et referment Outsiders : « This is the End », c’en est fini des illusions des prétentieux ; « Stay Gold », ne quitte pas l’Age d’or de l’Enfance, petit inconscient, garde la pureté que les grands ont oubliée [32]. Ces hymnes à l’humilité bouclent « l’éternel retour de l’impuissance humaine ». Si Dieu est mort, nous murmure Coppola en décrivant ce cycle infernal qui aura marqué l’ensemble de sa carrière, les Idoles Nietzschéennes le sont tout autant.



    [1] Francis Ford Coppola a créé American Zoetrope au début des années 1970 avec son ami George Lucas. Il ambitionnait alors de gagner en indépendance vis-à-vis des studios Hollywoodiens.

    [2] En tant que réalisateur (Cotton club, Coup de cœur (One From the Heart)…) mais aussi, en tant que producteur ( THX 1138, de George Lucas…), Coppola a subi de terribles revers commerciaux. L’homme sans âge (2007) n’a pas tenu l’affiche plus d’une semaine à Paris. Tetro (2009) a connu un succès d’estime mais Twixt (2012) n’a été distribué que dans quelques pays.

    [3] Plus précisément, dans son « Histoire hypothétique ».

    [4] Le fait que Coppola ait longtemps travaillé en collaboration avec un professeur de Philosophie explique, pour une large part sans doute, cette proximité intellectuelle.

    [5] Nietzsche emploie ce terme dédaigneux pour stigmatiser les conformistes.

    [6] Le film fait écho à une célèbre chanson d’Alain Souchon : « J’ai dix ans / Je sais que c’est pas vrai mais j’ai dix ans / Laissez-moi rêver que j’ai dix ans…»

    [7] Dans une rédaction, le petit Louie Durante (Adam Zolotin) écrit qu’il adorerait être l’égal de son ami Jack. Il pourrait ainsi ne jamais devenir « l’un de ces adultes qui passent leur vie à travailler pour gagner de l’argent ».

    [8] On remarquera que la transition entre Adolescence et Age adulte est devenue l’un des thèmes de prédilection de Sofia, la fille de Francis Ford Coppola (voir Virgin Suicides, Lost in Translation, Marie-Antoinette…).

    [9] Ivre de douleur et de colère, il la plante symboliquement dans le crucifix d’une chapelle.

    [10] Epoque à la quelle Bram Stoker a ressuscité la légende médiévale de Dracula. Cette coïncidence entre l’avènement artistique du célèbre vampire et la publication des travaux de Nietzsche n’est probablement pas le fruit du hasard…

    [11] Etoile filante et papillon sont deux images saisissantes que Coppola utilise tout au long du film.

    [12] Conséquence picturale de ce cheminement vers l’obscurité, l’action du film se déroule essentiellement la nuit.

    [13] Ceci explique les partis pris narratifs de Coppola. Le film parle de la Guerre sans jamais la montrer. Il se penche sur les individus et non, sur les combats. Il relate la vie des soldats à l’arrière et non, sur le front. Il insiste sur l’humanité des personnages, sur la modestie que professe (vainement) le bon Sergent Hazard. Enfin, il a pour héros des « militaires de pacotille », dont la fonction principale consiste à enterrer des GIs tombés pour les Etats-Unis. Les symboles sont forts. Ils dévoilent toute la fragilité de ces légions de naïfs qui, encouragés par une légende aussi vivace qu’insensée, ont la faiblesse de croire qu’un uniforme peut les changer en surhommes.

    [14] Dans la Mythologie Grecque, le Styx est le plus grand fleuve des Enfers.

    [15] Apocalypse Now est d’ailleurs l’adaptation d’un roman de Joseph Conrad intitulé Au cœur des ténèbres. Orson Welles, en son temps, avait tenté de transposer ce texte à l’écran. Il n’était pas parvenu à ses fins…

    [16] L’image est d’autant plus dévastatrice, pour l’Armée Américaine, que Richard Wagner était le compositeur favori d’Adolf Hitler.

    [17] A telle enseigne que Dixie singe ses manières brutales pour être plus crédible dans les films de gangsters qu’il est amené à tourner.

    [18] Preuve de cette aliénation chronique, une part essentielle de l’action se déroule dans la clandestinité. Dixie Dwyer courtise la fiancée de Dutsch Schultz en secret. Sandman Williams fréquente Lila Rose Oliver en secret. Les truands qui règnent sur la ville vendent de l’alcool en secret…

    [19] En l’occurrence, Ford, Chrysler et General Motors, triumvirat effrayé par la carrosserie résistante, la ceinture de sécurité, le pare-brise éjectable et le troisième phare imaginés par le génial Tucker.

    [20] Tucker est accusé d’avoir levé des fonds pour distribuer une voiture qu’il n’avait pas encore conçue.

    [21] Coppola a d’ailleurs l’excellente idée de confronter le vieux Comte Dracula au Cinéma naissant, lors d’une séquence aussi révélatrice d’un point de vue intellectuel que splendide d’un point de vue formel.

    [22] La claustration programmée du Héros Nietzschéen est figurée, de façon saisissante, par la dernière séquence du film. Isolé par son zèle insensé, aliéné par l’écoute répétée d’une mystérieuse conversation qu’il avait enregistrée, Harry Caul s’enferme dans son appartement. Il sonde les murs et arrache toutes les lattes de son parquet pour trouver un micro qui existe uniquement dans son esprit paranoïaque.

    [23] Pour l’anecdote, Francis Ford Coppola possède plusieurs exemplaires de ce véhicule construit de haute lutte.

    [24] Notons que ce sinistre individu n’est pas une invention de Bram Stoker. Il s’inspire d’un personnage réel nommé Vlad Tepes, qui vécut dans l’Europe tourmentée du XVè siècle.

    [25] Cette éthique, fondée sur la réciprocité et le rejet de toute forme de gratuité, est exposée dès la scène d’ouverture du premier Parrain : un commerçant éploré demande à Don Corleone de châtier les violeurs de sa fille ; en échange, l’homme aliène son indépendance et accepte de se soumettre à son dangereux bienfaiteur.

    [26] Frankie Pentangeli (Michael V. Gazzo), l’un des membres du clan, le dit sans ambages : « La famille Corleone, c’est comme l’Empire Romain ». Prolongement de cette filiation, le mafioso finit par se suicider « à la Romaine » en s’ouvrant les veines dans sa baignoire.

    [27] Le film se termine d’ailleurs sur le visage statufié de l’intouchable Michael.

    [28] « Révélation » est précisément la racine Grecque du mot « Apocalypse ».

    [29] Kurtz laisse donc le Capitaine Willard l’assassiner. Le meurtrier, désormais conscient qu’il n’existe pas d’alternative à l’horreur humaine, remet sa démission à l’Armée Américaine. A quoi bon se battre pour une Civilisation qui porte la Barbarie dans ses gènes ?

    [30] Cette fascination débilitante explique d’ailleurs, pour partie, la formidable postérité du mythe.

    [31] Ce parti pris esthétique, intelligent et lucide, fait de l’œuvre de Coppola l’une des versions les plus convaincantes de la légende de Dracula.

    [32] Psalmodiée par Jim Morrison, la chanson This is the End est l’oeuvre des Doors. Tirée d’un poème de Robert Frost, Stay Gold est interprétée par Stevie Wonder.

    Date de création:2012-12-28 | Date de modification:2014-12-03
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